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LA
SCIENCE SOCIALE
TTPOGKAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C". — PARIS.
LA
SCIENCE SOCIALE
SUIVANT LA MÉTHODE D'OBSERVATION
Directeur : M. EDMOND DEMOLINS
15^ Année. — Tome XXIX
PARIS
BUREAUX DE LA REVUE
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET G"^
•JG, IMPRIMEURS DE l/lXSTITUT, RUE JACOB,
1900
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in 2010 with funding from
University of Ottawa
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LE JOURNAL
DE
L'ÉCOLE DES ROCHES
A NOS LECTEURS
Nos lecteurs recevront, avec ce fascicule de la Science sociale, la première livraison du Journal de l'Ecole des Roches; cette publication doit paraître trois fois par an.
La création de V École des Roches est un des fruits de nos études sociales et il est tout naturel que les lecteurs de cette Revue dé- sirent être tenus au courant de la marche et des progrès de cette École.
Nous sommes donc heureux d'annoncer qu'à l'avenir les abon- nés de la Science sociale recevront régulièrement, en janvier, mai et août, les trois livraisons annuelles du Journal de FÉcole des Roches.
Cette publication leur sera envoyée sans supplément de prix, comme un témoignage de l'union qui existe entre nos études sociales et la nouvelle École.
Nous ne doutons pas que cette union ne soit féconde pour l'avenir.
E. D.
QUESTIONS DU JOUR
POIROLOI L'0\ FAIT DES VISITES
Les chroniqueurs, qui font la « physiologie » et la « psycholo- gie 0 de tout, ont fait quelquefois la physiologie et la psychologie des visites. C'est un sujet qui, de près ou de loin, intéresse plus ou moins tout le monde, mais qui ne pourrait être plus actuel qu'à ce moment de l'année.
Les visites jouent un grand rôle dans notre société. Le roman moderne en offre une preuve indiscutable. Les intrigues qui s'y déroulent s'abritent généralement dans un salon, comme celles qui forment la trame des tragédies antiques s'étalent au grand jour de l'agora. Pour le romancier qui répudie la cape et l'épée, qui préfère les prosaïsmes et les réalités de la vie au vieux décor romantique, les visites sont pour ainsi dire le seul « ressort » que la littérature puisse mettre en jeu. On vient se voir, on cause, on se sépare dans un salon, on se retrouve dans un autre; l'évolution des passions s'opère invariablement dans le même cadre de tentures et d'ébénisterie. Il se trouve, au bout d'une douzaine d'allées et venues de ce genre, que de formidables drames se sont passés dans une famille, que des âmes séparées se sont unies, que des âmes unies se sont séparées, que des exis- tences ont été brisées, des avenirs compromis, des innocences flétries, des vengeances exécutées. Bref, il s'est passé des choses effroyables, et des spectateurs ont pu ne pas s'en douter, tant les allures des personnages demeuraient conformes aux usages de la vie conventionnelle et mondaine. Il ne s'est produit aucun événement merveilleux. Cela n'était pas nécessaire.. Le contact de
POURQUOI LON FAIT DES VISITKS. 7
deux substances, dans des conditions voulues, suffit à produire l'électricité. De môme, le romancier, pour rendre son sujet in- candescent, si l'on nous passe le terme, n'a pas eu à jeter ses personnages dans des aventures variées. Il leur a fait faire tout simplement des visites.
La physionomie extérieure des visites a souvent été décrite, non seulement par les chroniqueurs dont nous parlons, mais par des moralistes et des poètes comiques. Tout un chapitre des Caractl'rc^ de La Bruyère, comme on le sait, est désigné sous ce titre : ce De la société et de la conversation. » Le deuxième acte du Misanthrope est un type achevé de visite, et Célimène, dans le portrait de Bélise, y trace elle-même une caricature de visiteuse dont chacun a pu rencontrer l'original. Bref, nous n'aurions rien à dire, ou pas grand'chose, s'il nous fallait parler ici des visites au point de vue pittoresque. Aussi est-ce au point de vue social que nous voulons exclusivement nous placer.
Les visites, ridicules ou non, sont un phénomène social comme un autre. Essayons de l'analyser sommairement, et d'obtenir, en ce qui concerne ses variétés, les linéaments d'iine classification méthodique.
r. LA RAISON d'être DES VISITES.
Tous les hommes sont naturellement sociables, et on les voit, dans toutes les sociétés, frayer plus ou moins les uns avec les autres. Mais la visite constitue un genre de rapport assez spécial, et qui consiste à aller trouver une autre personne dans son domi- cile pour converser avec elle. Or, il n'est pas dit que les condi- tions du milieu tendent partout à développer ce genre de rapports.
Nous pouvons citer en première ligne les sociétés patriarcales, composées de familles nombreuses, éloignées les unes des autres, et se suffisant en grande partie à elles-mêmes. Ce qui s'appelle chez nous « visites de famille » se trouve, dans ces sociétés, singulièrement simplifié. En effet, les oncles, les tantes, les cou- sins, les cousines habitant ensemble, il n'est pas nécessaire de se transporter d'un foyer à l'autre pour entretenir les bonnes
LA SCIENCE SOCIALE.
relations de parenté. La chose ne devient nécessaire qu'en cas d'essaimage, c'est-à-dire si une partie notable de la famille, abandonnant le gros de la bande, va s'établira part. Mais, même en ce cas, pour que les « visites » soient possibles, il faut que les partants n'aillent pas se fixer trop loin.
Les mœurs de la famille patriarcale, telle que nous la voyons fonctionner dans la steppe, par exemple, tendent donc à raré- fier les visites, d'abord en retenant le plus longtemps possible tous les parents au foyer, ensuite en obligeant à de véritables voyages ceux qui voudraient continuer les relations avec les essaims sortis du groupe patriarcal.
Nous avons encore, comme exemple de sociétés à visites plus rares que chez nous, les Grecs et les Romains de l'antiquité, sur- tout les Grecs. Dans les cités de la Grèce, les citoyens vivaient tout le jour sur la place publique, ou dans les établissements publics, tels que les gymnases. C'est là surtout qu'ils se rencon- traient, qu'ils devisaient, qu'ils se communiquaient les nou- velles. En bien des cas, ces rencontres rendaient inutiles des dé- marches quelconques au domicile des gens. Aussi les auteurs anciens nous rapportent-ils plus de conversations en plein air que de conversations à domicile. Les visites proprement dites existaient évidemment et nous en avons des exemples. Mais elles n'arrivaient pas, comme chez nous, « à la hauteur d'une institu- tion ». Quant aux femmes, qui n'avaient pas, pour se parler, les mêmes ressources que les hommes, on sait qu'elles se trouvaient, dans beaucoup de ces cités, assez jalousement enfermées dans le gynécée. Même dans celles où elles jouissaient d'une liberté relative, leurs faits et gestes ont eu trop peu d'importance pour laisser dans l'histoire une trace caractéristique. Leur éducation, du reste, était trop négligée pour que rien pût exister alors de semblable aux « ruelles » de nos précieuses. Tout a dû se borner à d'innombrables commérages entre voisines. Du reste, par suite de la séparation des deux sexes, aucune ombre de ce que nous appelons aujourd'hui la vie mondaine n'existait alors. Les poètes comiques le savent si bien qu'ils prennent généralement une place publique comme cadre de leurs pièces. L'idée de placer
POURQUOI l'on fait DES VISITES. 9
leurs scènes dans un « intérieur » ne leur vient pas même à l'esprit.
Malgré tout, qu'on ne se méprenne pas sur notre intention. Nous ne voulons pas ici constater une absence, mais une rareté relative. Nous ne prétendons certes pas que les visites n'existent pas chez les pasteurs de la steppe, ni qu'elles n'aient pas existé chez les Grecs et chez les Romains. Nous voulons dire seule- ment que l'habitude d'aller voir les gens à domicile, naturelle en soi, et explicable par des raisons d'ordre purement psycho- logique, tend à se développer ou à se restreindre selon les milieux. Ceci dit , à quel ordre de faits sociaux convient-il de rattacher l'apparition des visites?
Les relations qui déterminent les visites semblent pouvoir se répartir, dans leur ensemble, en trois grandes catégories : les relations de parenté, les relations de patronage, les relations de voisinage.
H. LES RELATIONS DE PARENTÉ.
Nous venons de parler de ces « essaims » qui, dans les so- ciétés patriarcales, se détachent de temps en temps d'une famille devenue trop nombreuse pour aller se créer un établissement à part. Ces séparations, on ne les accomplit bien souvent qu'à contre-cœur. On ne se quitte pas parce qu'on se brouille, mais parce que l'existence matérielle devient trop difficile pour une communauté trop nombreuse. Ainsi Loth, dans la Genèse, se sépare de son oncle Abraham. Les deux branches de la famille demeurent donc en bons termes, et, si elles le peuvent, elles se revoient avec plaisir. Seulement, il faut le pouvoir. Il arrive que les deux branches se sont fort éloignées, et que les relations se trouvent interrompues pendant un temps appréciable. Alors, si l'on se rencontre de nouveau, il faudra faire appel à la science des généalogistes, c'est-à-dire des vieillards, pour reprendre conscience des liens du sang. On découvre qu'on est cousin, et l'on est ravi de la chose. Ce sont alors des échanges de politesses fort explicables. La formation patriarcale prédispose à l'affec-
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LA SCIENCE SOCIALE.
<- tion pour tous les parents, si éloignés qiiils soient. Loecasion de revoir ceux qui descendent dun commun ancêtre est donc saisie avec plaisir, et. si nos patriarcaux se trouvent transportés de la vie nomade dans la vie sédentaire, nous voyons que, sauf dans les cas où les conditions de vie rendent précisément ces rapports trop journaliers et trop faciles, comme chez nos Grecs anciens, les visites proprement dites commencent à fleurir. La vie sédentaire, pour des raisons que nous connaissons, tend à restreindre le nombre des personnes vivant au même foyer. Des frères, des sœurs se voient obligés de sétablir à part, sou- vent à peu de distance de la maison paternelle. Il est donc tout naturel que les inclinations patriarcales luttent contre cette néces- sité imposée par les circonstances, et que Ion se dédommage de l'obligation de se séparer en se retrouvant souvent les uns chez les autres.
Mais cest surtout lorsque les complications de la vie ont ac- centué cette séparation des foyers, que les visites tendent à prendre leur caractère propre, leur formalisme, leur cachet de démarches intermittentes et conventionnelles. Le souvenir de l'origine commune agit alors à la manière d'un principe abs- trait engendrant, comme diraient les philosophes, une sorte d'impératif catégorique. On sait que telles et telles personnes vous .sont liées par le sang. On n'éprouve parfois pour elles au- cune affection particulière. On ne les voit peut-être pas avec plus de plaisir qu'un indifférent, mais Ton sait que la tradition oblige, et qu'il est, k ce point de vue. des devoirs auxquels il est dé- fendu de se soustraire. Voilà pour les parents qui commencent à être éloignés. D'autres, généralement plus rapprochés, nous sont restés plus chers. Ce ne sont plus seulement des traditions recueillies de la bouche de nos ascendants qui nous les ren- dent aimables, mais des souvenirs d'enfance, l'évocation d\me époque où de grands-parents communs réunissaient chez eux toute la troupe de leurs petits-enfants, de leurs neveux ou petifs- neveux. Ces visites-là, on les fait, comme de juste, avec plus de plaisir; mais les conditions de la vie moderne, en bien des cas. ont pour effet de les raréfier à peu près autant que les autres.
PvHKOrOl LOX FAIT DES VISITKS.
Il
On ost oocupo. on sVst mario ilo part el dautiv. on risque do V so |>oi\ln^ ilo vue v. ot alors lios convontions iuoousoieutos apparaissent, des usaires s'êtahlisîitMit. Ou prtMui ri\al»itude de se re\oir à telles epovpu^s. et ees habituiles. pn^fondèment eu- raeiuées. s'iueorpvuvnt au uiode d'existouee. In lra\*ail absor- bant les eiMitrarie; de nondneiix loisii*s les favorisenl. l>e li^ vient ipie Texistenee de eertaines familles ineriilionale>. par exemple, est empivinte ilun bien plus i;rand eharnie que eelle de la plupart des familles du Nord, l.a vie vra^ne eu disiraelious sentimentales ee ipielle perd en aetivite pnuluelriee.
In \ erbe familier, mais snllisiuumeut aeelimale ilans la laujiue, est ntvle ees rapports entiv paivuts : le verbe > eousiuer >. Il y a les ovMisins a\eo k\u\ ou eonsine. et les eonsins av<v qui on ne eonsiue pas. Il y a eeu\ a\eo «pu on eousinerait voloutioi^ s'ils n'étaient pas si loin, avee ip»i les ivlations se svu\t éteintes don- oenuMit. l(Miten\ent. sans ipi'on ait jamais su pinn>p»oi, U y a een\ axeeipii v>n r<e e.MiNine quW eontr»*^ oMir. ;\ oause des ililVèr<Miees d'edueation. tle fvutune. d'opinion. »pii oui p\i se glisser entre les lieux branehes. mais avee »pn ot» ne veut pas rompiv paive »pie l'on totisidertn'ail et^la evuunje un erinu" de lèse- famille, eomme uiu^ injnrt^ A \:x mémoire il'aneètivs \«M\ères. ou eouun»" un motif tleseandale pi>nr U>s parents iln même dei;re ipie l'on veut eoutinner à voir. O'innmnbrables phénomènes attestent ainsi, jusque ilans les soeietes les plus etuiettees. les plus fraji-men ItM^s en simples mènaiies. la perutanenee d"iMelinalio»\> palriar eales anttM'ieures. d'aspirations mutilées qui nepen\eMt iveovoir ItMU" pleine satisl'aetioii que tians la vie larjje et libre «le la steppe. mais<pie l'on s'elVoree. faute <le nùenx. île satisfaitvpartiellen\ent. autant que le periut^llent l'alVairement et l'indix iilualisine relatif d'un uou\<\ui juilieu.
Oans la st«^ppe. v>u »lai\sles soeiètèsS analojiniosj^ eelles qui \\cu [»lent la steppe, les wsiles tl«> parents .^ parents sont raivs, a\»>ns nous dit. KlUssmU en rt-vanehe fi>rt lon^uues. Les parents \isitenrs sont des pèlerins «piou bèberjie, que Ton >;»\hIo pendant plu sieurs jiuirs, ebe/, »pii l'on reuforee les liens du s*'inji~ par een\ *le l'hospitalité ("^u pvMinait qualilit^r »'es visites de retoui's t(>nq»iw
10 LA SCIENCE SOCIALE.
tion pour tous les parents, si éloignés qu'ils soient. L'occasion de revoir ceux qui descendent d'un commun ancêtre est donc saisie avec plaisir, et, si nos patriarcaux se trouvent transportés de la vie nomade dans la vie sédentaire, nous voyons c|ue, sauf dans les cas où les conditions de vie rendent précisément ces rapports trop journaliers et 1rop faciles, comme chez nos Grecs anciens, les visites proprement dites commencent à fleurir. La vie sédentaire, pour des raisons que nous connaissons, tend à restreindre le nombre des personnes vivant au même foyer. Des frères, des sœurs se voient obligés de s'établir à part, sou- vent à peu de distance de la maison paternelle. Il est donc tout naturel que les inclinations patriarcales luttent contre cette néces- sité imposée par les circonstances, et que Ton se dédommage de l'obligation de se séparer en se retrouvant souvent les uns chez les autres.
Mais c'est surtout lorsque les complications de la vie ont ac- centué cette séparation des foyers, que les visites tendent à prendre leur caractère propre, leur formalisme, leur cachet de démarches intermittentes et conventionnelles. Le souvenir de rorigine commune agit alors à la manière d'un principe abs- trait engendrant, comme diraient les philosophes, une sorte d'impératif catégorique. On sait que telles et telles personnes vous sont liées par le sang. On n'éprouve parfois pour elles au- cune affection particulière. On ne les voit peut-être pas avec plus de plaisir qu'un indiiïérent, mais Ton sait que la tradition oblige, et qu'il est, à ce point de vue, des devoirs auxquels il est dé- fendu de se soustraire. Voilà pour les parents qui commencent à être éloignés. D'autres, généralement plus rapprochés, nous sont restés plus chers. Ce ne sont plus seulement des traditions recueillies de la bouche de nos ascendants qui nous les ren- dent aimables, mais des souvenirs d'enfance, l'évocation d'une époque oîi de grands-parents communs réunissaient chez eux toute la troupe de leurs petits-enfants, de leurs neveux ou petits- neveux. Ces visites-là, on les fait, comme de juste , avec plus de plaisir; mais les conditions de la vie moderne, en bien des cas, ont pour elfet de les raréfier à peu près autant que les autres.
roL'Roi'Oi l'on fait des visites. 11
On est occupé, on sest marié de part et d'autre, on risque de (( se perdre de vue », et alors des conventions inconscientes apparaissent, des usages s'établissent. On prend l'habitude de se revoir à telles époques, et ces habitudes, profondément en- racinées, s'incorporent au mode d'existence. Un travail absor- bant les contrarie; de nombreux loisirs les favorisent. De là vient que l'existence de certaines familles méridionales, par exemple, est empreinte d'un bien plus grand charme que celle de la plupart des familles du Nord. La vie gagne en distractions sentimentales ce qu'elle perd en activité productrice.
Un verbe familier, mais suffisamment acclimaté dans la langue, est né de ces rapports entre parents : le verbe « cousiner ». Il y a les cousins avec qui on cousine, et les cousins avec qui on ne cousine pas. Il y a ceux avec qui on cousinerait volontiers s'ils n'étaient pas si loin, avec qui les relations se sont éteintes dou- cement, lentement, sans qu'on ait jamais su pourquoi. Il y a ceux avec qui on ne cousine qu'A contre-cœur, à cause des différences d'éducation, de fortune, d'opinion, qui ont pu se glisser entre les deux branches, mais avec qui on ne veut pas rompre parce que l'on considérerait cela comme un crime de lèse-famille, comme une injure à la mémoire d'ancêtres vénérés, ou comme un motif de scandale pour les parents du même degré que l'on veut continuer à voir. D'innombrables phénomènes attestent ainsi, jusque dans les sociétés les plus émiettées, les plus fragmen- tées en simples ménages, la permanence d'inclinations patriar- cales antérieures, d'aspirations mutilées qui ne peuvent recevoir leur pleine satisfaction que dans la vie large et libre de la steppe, mais que l'on s'efforce, faute de mieux, de satisfaire partiellement, autant que le permettent l'aflairement et l'individualisme relatif d'un nouveau milieu.
Dans la steppe, ou dans les sociétés analogues à celles qui peu- plent la steppe, les visites de parents à parents sont rares, avons- nous dit. Elles sont en revanche fort longues. Les parents visiteurs sont des pèlerins qu'on héberge, que l'on garde pendant plu- sieurs jours, chez qui l'on renforce les liens du sang par ceux de l'hospitalité. On pourrait qualifier ces visites de retours tempo-
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LA SCIENCE SOCIALE.
raires et accidentels à la A'ie patriarcale d'autrefois. Comme « la nature ne fait pas de saut », les divers tronçons de la famille, avant de se disjoindre définitivement, cherchent parfois à se rejoindre et, lorsque se présentent des visiteurs de même sang-, le patriarche n'a qu'à dire aux nouveaux arrivants : « Vous êtes chez vous. » C'est alors l'histoire de Jacob chez Laban, visite de quatorze années pendant lesquelles le neveu est traité en fils, c'est-à-dire en serviteur. Indépendamment du motif particulier qui guidait Jacob, on peut dire que la longueur des visites est proportionnelle à la distance qu'il a fallu parcourir pour les faire, et que, toutes choses égales d'ailleurs, les visites de famille se prolongent plus facilement que les autres. La locution : « Faites comme si vous étiez chez vous » n'est prononcée sincèrement d'une part, et prise à la lettre de l'autre, que dans les foyers où s'opère par intervalle, le plus souvent sous la protection d'un aïeul, la concentration momentanée des groupes familiaux inexo- rablement séparés par l'organisation de nos sociétés occiden- tales.
La visite de famille est donc avant tout un effort de réaction contre l'influence centrifuge des conditions de la vie sédentaire. La fidélité qu'on leur porte ne provient pas seulement d'un intérêt ou d'un agrément, mais d'un concept moral. De telles visites ont une sorte de caractère sacré. C'est ce qui nous per- mettra de donner à la catégorie qui les englobe un prolonge- ment assez naturel, et de rattacher aux visites inspirées par la parenté proprement dite, réglées par le code non écrit de la famille, les visites inspirées par la fraternité spirituelle, et recommandées par la religion.
Visiter les pauvres, les malades, les affligés, les veuves, les orphelins, sont en effet des œuvres prônées de tout temps par le christianisme, et justifiées par la parenté, ^spirituelle qui existe entre tous les hommes. L'expression « le prochain », si couramment employée dans la langue religieuse, indique l'état d'âme où un chrétien doit être vis-à-vis de ceux que la phi- losophie appelle simplement nos « semblables ». Aussi n'est-il pas étonnant que les procédés employés par les parents pour se
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l'OUROUOI L ON FAIT DES VISITES.
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prouver leur affection mutuelle soient précisément ceux que la loi religieuse prescrit d'employer envers les membres souffrants de la grande famille humaine. Mais, comme une « visite », au moins en principe, est toujours quelque chose de libre et de spontané, observons que la prescription dont il s'agit n'a pas le caractère précis et rigoureux de certaines autres. On dirait plutôt un conseil pressant et, en tout cas, aucune de ces visites charitables n'est imposée nominativement, sous menace d'une sanction particulière. Le lieu, l'heure, le nombre, la forme de ces visites, tout est laissé à la libre initiative, au libre choix du chrétien. Peu de préceptes comportent, dans l'application, une aussi grande latitude. 11 suffit que le but de la loi divine, qui est d'établir des rapprochements affectueux entre les membres heureux et malheureux de la grande famille humaine séparés par l'inégalité des fortunes, se trouve, dans l'ensemble, conti- nuellement réalisé. Le fait seul de la « visite », abstraction faite de toute aumône, répond à un idéal de charité, et l'une des fêtes instituées pour alimenter la piété des fidèles s'appelle pré- cisément la <( Visitation ».
Les liens du sang, le sentiment d'une fraternité supérieure : voilà donc ce qui nous sert à délimiter la première catégorie de visites, celles que régit, pour ainsi dire, l'idée d'un devoir sacré. Il en est d'autres qui ont encore, il est vrai, le caractère d'un de- voir que l'on se crée soi-même, en vue d'un intérêt le plus sou- vent matériel. Ce sont les visites qui président au maintien de bonnes relations entre un inférieur et un supérieur, entre un pro- tégé et la personne qui le protège. xVvec elles, nous sortons des relations familiales et abordons un ordre de faits nouveau.
III. LES RELATIONS DE PATRONAGE.
Ceux que l'on appelait « les grands », dans le langage commode et général du dix-huitième siècle, sont assujettis à recevoir deux sortes de visiteurs : ceux qui viennent pour solliciter et ceux qui viennent pour flatter.
Au fond, l'on pourrait nier qu'il y ait entre le solliciteur et le
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raires et accidentels à la vie patriarcale d'autrefois. Comme « la nature ne fait pas de saut », les divers tronçons de la famille, avant de se disjoindre définitivement, cherchent parfois à se rejoindre et, lorsque se présentent des visiteurs de même sang-, le patriarche n'a qu'à dire aux nouveaux arrivants : « Vous êtes chez vous. » C'est alors l'histoire de Jacob chez Laban, visite de quatorze années pendant lesquelles le neveu est traité en fils, c'est-à-dire en serviteur. Indépendamment du motif particulier qui guidait Jacob, on peut dire que la longueur des visites est proportionnelle à la distance qu'il a fallu parcourir pour les faire, et que, toutes choses ég"ales d'ailleurs, les visites de famille se prolongent plus facilement que les autres. La locution : « Faites comme si vous étiez chez vous » n'est prononcée sincèrement d'une part, et prise à la lettre de l'autre, que dans les foyers où s'opère par intervalle, le plus souvent sous la protection d'un aïeul, la concentration momentanée des groupes familiaux inexo- rablement séparés par l'organisation de nos sociétés occiden- tales.
La visite de famille est donc avant tout un effort de réaction conlre l'influence centrifuge des conditions de la vie sédentaire. La fidélité qu'on leur porte ne provient pas seulement d'un intérêt ou d'un agrément, mais d'un concept moral. De telles visites ont une sorte de caractère sacré. C'est ce qui nous per- mettra de donner à la catégorie qui les englobe un prolonge- ment assez naturel, et de rattacher aux visites inspirées par la parenté proprement dite, réglées par le code non écrit de la famille, les visites inspirées par la fraternité spirituelle, et recommandées par la religion.
Visiter les pauvres, les malades, les affligés, les veuves, les orphelins, sont en effet des œuvres prônées de tout temps par le christianisme, et justifiées par la parenté spirituelle qui existe entre tous les hommes. L'expression <( le prochain », si couramment employée dans la langue religieuse, indique l'état d'àme où un chrétien doit être vis-à-vis de ceux que la phi- losophie appelle simplement nos « semblables ». Aussi n'est-il pas étonnant que les procédés employés par les parents pour se
POURQUOI l'on fait UES VISITES. 13
prouver lear affection mutuelle soient précisément ceux que la loi religieuse prescrit d'employer envers les membres souffrants de la grande famille humaine. Mais, comme une « visite », au moins en principe, est toujours quelque chose de libre et de spontané, observons que la prescription dont il s'agit n'a pas le caractère précis et rigoureux de certaines autres. On dirait plutôt un conseil pressant et, en tout cas, aucune de ces visites charitables n'est imposée nominativement, sous menace d'une sanction particulière. Le lieu, l'heure, le nombre, la forme de ces visites, tout est laissé à la libre initiative, au libre choix du chrétien. Peu de préceptes comportent, dans l'application, une aussi grande latitude. 11 suffit que le but de la loi divine, qui est d'établir des rapprochements affectueux entre les membres heureux et malheureux de la grande famille humaine séparés par l'inégalité des fortunes, se trouve, dans l'ensemble, conti- nuellement réalisé. Le fait seul de la « visite », abstraction faite de toute aumône, répond à un idéal de charité, et l'une des fêtes instituées pour alimenter la piété des fidèles s'appelle pré- cisément la <■(■ Visitation ».
Les liens du sang, le sentiment d'une fraternité supérieure : voilà donc ce qui nous sert à délimiter la première catégorie de visites, celles que régit, pour ainsi dire, l'idée d'un dexoir sacre. Il en est d'autres qui ont encore, il est vrai, le caractère d'un de- voir que l'on se crée soi-même, en vue d'un intérêt le plus sou- vent matériel. Ce sont les visites qui président au maintien de bonnes relations entre un inférieur et un supérieur, entre un pro- tégé et la personne qui le protège. Avec elles, nous sortons des relations familiales et abordons un ordre de faits nouveau.
m. LES RELATIONS DE PATRONAGE.
Ceux que l'on appelait « les grands », dans le langage commode et général du dix-huitième siècle, sont assujettis à recevoir deux sortes de visiteurs : ceux qui viennent pour solliciter et ceux qui viennent pour flatter.
Au fond, l'on pourrait nier qu'il y ait entre le solliciteur et le
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flatteur une réelle diflércnce. Le solliciteur, pour obtenir ce dont il a envie, se trouve presque fatalement entraîné à flatter. D'autre part, lorsqu'on flatte assidûment quelqu'un, c'est que l'on se réserve, ordinairement, le droit de le solliciter en temps utile. Toutefois, on peut maintenir pratiquement la distinction.
Les visites de solliciteurs, qui ne connaît cela en France, sinon par son expérience personnelle, du moins par celle de quelqu'un de ses amis? On sait qu'un des principaux boulets attachés à la carrière du politicien consiste précisément dans l'obligation de donner audience à une effrayante quantité de ces visiteurs, et dans la périlleuse nécessité d'en éconduire aussi beaucoup d'au- tres. Ministres, sénateurs, députés ne sont pas seuls dans ce cas. Il y a encore les parents, les amis, les grands électeurs de ces mêmes ministres, sénateurs et députés, les représentants des grandes compagnies privées, des importantes maisons de com- merce, les directeurs de théâtres, de journaux, de revues, les édi- teurs, les critiques, les examinateurs, les membres des conseils de revision, et jusqu'aux grands couturiers eux-mêmes qui, au lieu de l'allure modeste et complaisante des fournisseurs, peuvent quelquefois se payer le luxe d'une attitude lière et exigeante, sûrs qu'ils sont de ne pas voir leur antichambre se désemplir.
C'est le procédé de la « recommandation » si célèbre sous d'autres formes à l'époque mérovingienne, et par lequel les hommes d'aujourd'hui, surtout les jeunes gens qui arrivent à l'âge de se créer une carrière, s'efforcent de suppléer à l'initia- tive dont ils sont insuffisamment pourvus. C'est 1' « hommage » féodal dépouillé de son auréole. Bref, c'est toujours un système de visites rendues par quelqu'un de moins fort à quelqu'un de plus fort. De là cette importance donnée, dans les familles avi- sées, aux u bonnes manières », même lorsque ces familles ne se piquent pas d'un grand lustre mondain. On sait que le jeune homme ne « percera » qu'à grand renfort de visites , et on le prépare le mieux possible à cet exercice laborieux, qui réclame de la souplesse et du doigté.
Une « place » obtenue, il s'agit de la conserver; il s'agit d'améliorer, si l'on peut, la situation acquise, de s'élever dans la
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hiérarchie. Pour cela, il faut ne pas déplaire aux chefs et s'ef- forcer même de leur plaire. De là les visites « officielles », en certains jours marqués par l'usage, aux supérieurs de qui l'on dépend. Alors apparaît le type de la visite-corvée, de la visite- formalité, dont le signal est donné, pour ainsi dire, par un rè- glement d'administration. Dans le domaine public, nous avons des exemples abondants de cette institution décorative, et chaque voyage du président de la République, en particulier, donne lieu à de vrais pèlerinages de fonctionnaires qui viennent défiler dans un ordre réglé d'avance pour dire quelques mots réglés d'avance, et recevoir, en retour de cet hommage correct, un bref remerciement réglé d'avance. On a fait justement observer qu'une nation démocratique pourrait supprimer sans inconvé- nient une bonne partie de ce cérémonial suranné; mais, jusqu'à ce jour, les usages monarchiques se sont, à ce point de vue, perpétués sans encombre.
Quoique dépourvus de « salons » et peu accoutumés à re- cevoir des visites telles que nous les entendons aujourd'hui, les anciens n'ont pas ignoré cette affluence de visiteurs empressés à rendre hommage à quelqu'un de riche ou de puissant. Virgile a décrit, en des vers pittoresques, la foule des clients qui as- siégeait, le matin, les portiques des maisons opulentes. Autant qu'on peut s'en rendre compte, ces adorateurs de la fortune et de la puissance politique ne faisaient que pénétrer quelques ins- tants auprès de leur idole, le temps de saluer et de défiler. C'est surtout en plein air, comme nous l'avons dit, que s'échan- geaient les marques de sympathie, là aussi que se traitaient les affaires. Ces mêmes clients empressés à venir saluer le pa- tron à son petit lever n'étaient pas moins empressés à l'escorter dans les rues et à lui faire un cortège d'honneur, parfois une garde du corps, menaçante pour les clans adverses, comme on le voit par l'histoire de Milon et de Clodius.
La monarchie, en concentrant dans le palais l'élaboration de nombre d'affaires, devait donner aux appartements du prince une importance toute particulière et fournir aux visites propre- ment dites l'occasion de se multiplier. Alors se dessine, au-dessus
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du type du client, le type du cour/isan, avec ses attributs carac- téristiques : finesse, souplesse, dissimulation savante, étude ap- profondie des goûts et des caprices du souverain. Les visites au palais deviennent alors de véritables « leçons » où l'on s'instruit, qu'on ne peut manquer trop longtemps sans demeurer en arrière de ses émules, sans risquer d'être moins armé que ceux-ci dans la lutte pour les faveurs. Aussi cela devient-il un métier de « faire sa cour ». Sous les Césars romains comme sous Louis XIV, ces promenades dans l'antichambre ou dans la chambre du prince constituent l'occupation la plus claire de bien des gens distingués. Ils avaient dû souvent visiter Néron, ces convives qui, voyant Britannicus tomber sans vie en vidant sa coupe, ne son- geaient, pour traduire par un mot trivial l'énergique expression de Tacite, qu'à regarder « la tète que faisait Néron ». Quant à notre dix-septième siècle, on sait que le type du courtisan a défrayé une bonne partie de sa littérature. C'est le marquis du Misanthrope qui arrive en s'écriant :
Parbleu! je viens du Louvre, oùCléonte, au levé, Madame, a bien paru ridicule achevé,
et qui, interrogé sur ses occupations de chaque jour, répond qu'il n'a en tout qu'une seule chose à faire :
Moi, pourvu que je puisse être au petit couche, Je n'ai pas d'autre affaire où je sois attaché.
Petit lever, petit coucher étaient donc des cérémonies indis- pensables. La noblesse de cour tâchait de ne pas les manquer. Si le roi ne remarquait pas toujours ceux qui étaient présents, il remarquait, à la longue, ceux qui étaient absents. Mauvaise note pour ceux-ci. L'on connaît le mot de ce gentilhomme qui, après un long séjour en province, reparaissait à la cour dans une tenue qui n'était plus le « dernier cri » : « Sire, lorsqu'on est loin de vous, on n'est pas seulement malheureux; on est encore ridicule. »
Le courtisan, surtout le courtisan français, est le type esthé- tique du flatteur. Nulle part l'art de plaire ne produisit tant de
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raffinements. La platitude, chez beaucoup, s'y trouvait heu- reusement corrigée par une ingéniosité du meilleur aloi. On ne se présentait pas chez le prince avec des prosternations et des hyperboles géantes, comme chez les monarques orientaux. On s'y présentait avec ce reste de fierté et de désinvolture chevale- resque, d'élégance mâle et joviale que les fils des héros de la Fronde, descendants eux-mêmes des barons de moyen âge, avaient conservé de l'antique indépendance, de l'existence belli- queuse et aventureuse de leurs aïeux. L'esprit chrétien aidait à ne pas perdre toute dignité; le relèvement et la domination mondaine de la femme inoculaient à la démarche de l'homme lui-même quelque chose d'avenant et de gracieux. Rien d'éton- nant après cela que l'histoire nous ait conservé certaines anec- dotes caractéristiques, introuvables et invraisemblables sous les Césars. C'est le mot de Boileau à Louis XIV qui lui montrait une poésie de sa façon : « Sire, rien n'est impossible à Votre Majesté. Elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi. » C'est ce même Louis XIV excusant avec grâce le' grand Condé qui, au retour de Senef, venait lui présenter ses hommages, et ne pouvait, à cause de sa goutte, monter promptement l'es- calier : « Mon cousin, chargé de lauriers comme vous l'êtes, on ne saurait monter plus vite. » C'est Louis XIV encore qui, un jour que Duguay-Trouin lui racontait une bataille navale, et disait en parlant d'une frégate : « J'ordonnai à la Gloire de me suivre... >> l'interrompait par ces mots : « Et elle vous fut fidèle )). Peu de princes, en un mot, surent mieux recevoir, alors que les gentilshommes de son temps excellaient dans l'art de se présenter. Et voilà une des faces de cet éclat particulier, de cette splendeur qui a frappé les imaginations et les frappe encore lorsqu'elles évoquent ce règne, et oublient pour un instant les malheurs sociaux qui formaient l'inquiétant revers de cette bril- lante médaille.
La Fontaine, dans la Cour du Lion, a esquissé une triple sil- houette de visiteurs courtisans : celle du visiteur qui ne flatte pas, et dit trop crûment sa pensée; celle du visiteur qui flatte trop, et force la note; celle enfin du courtisan adroit qui sait se
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tirer d'affaire et ne rien dire de compromettant. L'ours, en pénétrant dans l'antre du lion, s'est bouché le nez. Sa grimace a déplu, et le voilà mis à mort. Le singe, voyant cela, s'est exta- sié sur l'agréable odeur qui régnait dans le charnier de Sa Majesté. C'est trop fort, et le maladroit flatteur en pâtit. Vient ensuite le renard qui, spirituellement, déclare être enrhumé du cerveau. 11 faut de l'esprit aux renards lorsqu'ils viennent chez les lions, et voilà la visite transformée, à leur usage, en instru- ment de sélection et d'éducation.
Mais on ne va pas voir seulement ses parents et ses supérieurs, ou les gens de qui on espère quelque chose. On va voir ses <( re- lations » proprement dites, ses relations tout court, c'est-à-dire des personnes avec qui l'on a pris contact par suite d'autres cir- constances que les liens du sang ou une subordination hiérar- chique. C'est ce qui nous amène à considérer un troisième ordre de faits.
IV. LES RKLATIONS DE VOISINAGE.
Strictement parlant, le terme n'est pas très exact. Il est des voisins à qui l'on ne rend jamais visite. Les locataires d'une maison parisienne en savent quelque chose. Il est des gens à qui l'on rend visite, et qui habitent fort loin de chez vous. Aussi ne prenons-nous pas ici le mot « voisinage » dans son sens abso- lument matériel, mais dans un sens plus large et plus « moral », pour ainsi dire. Son emploi, du reste, n'est pas inexact. Pour se lier avec des gens, pour se mettre sur le pied d'échanger avec eux des visites, il faut les avoir rencontrés, s'être trouvé dans le même lieu qu'eux, ou prévoir qu'on va y séjourner quelque temps, ou encore être accrédité auprès d'eux par une tierce per- sonne qui, elle, a « voisiné » successivement avec les deux parties.
Nous pouvons donc dire que les visites entre personnes qui ne sont ni parentes, ni encadrées dans le même groupement hiérar- chique, sont fondées sur un ou plusieurs faits de voisinage sinon permanent, du moins accidentel; sinon direct, du moins indi- rect.
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Il y a là un des faits qui trahissent le mieux la formation so- ciale des individus. Il en est qui profiteront de toute rencontre pour « se créer des relations » et allonger, par conséquent, la liste de leur visites. Il en est d'autres qui se tiendront sur la ré- serve, sur le qui-vive , qui repousseront même avec méfiance les avances dont ils seront l'objet. Deux provinciaux viennent à Paris, dans des conditions de profession et de fortune à peu près semblables. Au bout d'un an, l'un aura ses entrées dans plu- sieurs salons; l'autre vivra en parfait solitaire. Affaire de g'oût, dira-t-on. Oui, sans doute, mais aussi affaire de traditions fami- liales, d'idées et de principes transmis par l'éducation.
Les premières (( réceptions » que nous connaissions par la littérature ancienne se confondent avec des actes d' « hospita- lité ». On sait le cas extraordinaire que l'on faisait jadis de cette vertu. Le fait d'avoir franchi le seuil d'un étranger vous rendait sacré pour lui et pour sa famille. Diomède et Glaucos, se rencon- trant sur le champ de bataille, dans V Iliade, se rappellent que leurs pères ont été unis par le lien de l'hospitalité , et, au lieu de se pourfendre, les deux fils échangent courtoisement leurs armures. On sait quel relief Victor Hugo a donné à ce culte de l'hospitalité dans son personnage de Don Ruy Gomez de Silva. C'est lui qui a traduit le paroxysme de ce sentiment dans ce vers expressif et célèbre :
J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait!
Or r « hôte » est toujours envoyé par Dieu.
Les scènes d'hospitalité abondent dans V Odyssée et consti- tuent, par le pittoresque de leurs détails, un des côtés les plus attrayants de ce poème. Les personnages qui, tour à tour, re- çoivent Ulysse sont souvent pour lui des étrangers qui le con- naissent de réputation. Du reste, à quelle porte frapperait un prince naufragé, sinon à celle du chef de la localité, qui est de même rang que lui? Le naufrage d'Ulysse dans l'ile des Phéa- ciens l'a rendu « voisin » provisoire d'Alcinoos son égal, son seul égal dans le pays, et c'est naturellement Alcinoos qui l'héberge, de même qu'un nouveau propriétaire, à la campagne.
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entame naturellement des relations avec les autres propriétaires, un nouveau curé avec les autres curés. Une chose qui suide encore dans la recherche d'un hôte, ce sont les relations nouées par les générations antérieures. Télémaque, lorsqu'il entreprend son voyage dans le Péloponèse, trouve en Ménélas et en Nestor des hôtes disposés à Taccueillir, non seulement comme un visi- teur quelconque de rang royal, mais comme le lîls d'un com- pagnon d'armes qui voisinait avec eux au siège de Troie. Aussi, quels procédés courtois, quelles attentions délicates! Télémaque, averti en songe par Athénè, veut partir brusquement du palais de Ménélas, mais Pisistrate, fils de Nestor, qui l'accompagne, l'engage à ne pas prendre ainsi congé sans cérémonie. Le pas- sage est curieux, et vaut qu'on le cite :
« Télémaque réveilla le fils de Nestor de son doux sommeil, l'ayant frappé avec le talon, et il lui dit cette parole :
« Réveille-toi, Pisistrate, fils de Nestor, attelle les chevaux au « sabot non fendu, les conduisant devant le char, afin que nous « achevions notre route. »
« Et Pisistrate, fils de Nestor, répondit :
« Télémaque, il n'est pas encore temps, quoique pressés de « partir, de monter en voiture à travers la nuit ténébreuse. Mais « l'aurore viendra bientôt.
« Reste donc, jusqu'à ce que le héros fils d'Atrée. Ménélas « illustre par la lance, apportant des présents, les ait placés sur « le siège, et que, te parlant, il t'ait congédié avec des paroles « gracieuses.
« Car, tous les jours de sa vie, un hôte se souvient de celui « qui la reçu, quand celui-ci lui a montré de la bienveillance. »
« Donc, Télémaque attend que Ménélas soit levé, et celui-ci s'ex- prime en ces termes :
(( Télémaque, je ne te retiendrai pas longtemps ici, puisque « tu désires le retour.
u Pour moi, je m'indignerais contre un mahre de maison qui « aimerait trop ses hôtes et aussi coîitre un autre qui ne les aime- « rait pas assez. La modération est meilleure en tout.
« C'est un tort égal, si le maître exhorte à partir son hôte ne
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« le voulant pas, ou s'il le retient quand il veut partir. Il faut fêter « son hôte tant qu'il reste, et le renvoyer dès qu'il le veut.
« Toutefois, reste jusqu'à ce que, apportant de beaux présents, « je les aie placés sur le siège, et que tu les aies vus de tes yeux, « jusqu'à ce que j'aie dit aux femmes de puéparer un repas dans le (t palais, avec les provisions qui y sont en grande abondance. » (1)
Quel homme charmant que ce Ménélas, et comme il connaît bien son manuel de civilité ! Ainsi se passaient donc les visites, à l'époque où elles étaient forcément rares, vu la difficulté des communications, alors que les hôtelleries n'existaient pas, sauf parfois pour les voyageurs de bas étage, et que les voyageurs distingués ne pouvaient se loger décemment qu'en frappant à la porte d'un habitant distingué, alors enfin qu'il convenait d'in- demniser les visiteurs, par des attentions toutes particulières, de la peine réelle qu'ils avaient prise pour venir vous voir.
Du reste, ces traits de mœurs si jiaïvement décrits dans V Odys- sée ne sont pas tellement surannés qu'on ne puisse les retrouver encore chez nous dans certaines visites faites à des amis loin- tains, à des amis qu'on n'a pas vus depuis longtemps, et qu'on ne verra plus de longtemps encore. Mais, bien entendu, c'est l'exception.
Les visites, dans notre état actuel de civilisation, se sont extra- ordinairement multipliées.
Un chroniqueur, traitant ce sujet, attirait dernièrement l'at- tention de ses lecteurs sur un type extrême, mais qui existe : celui de la maîtresse de maison qui a tant de visites à faire qu'il lui est matériellement impossible de conserver elle-même ses « jours de réception » et qu'elle se voit dans la nécessité de les espacer de plus en plus.
Les visites sont nombreuses, mais courtes, correctif indispen- sable. Il ne peut plus être question, bien entendu, de cadeaux à oflrir aux visiteurs, sauf des fleurs ou plus rarement des fruits ou du gibier lorsqu'on les reçoit à la campagne. On pourrait encore citer les accessoires de cotillon; mais tout cela ne rap-
(1) Odyssée, Chant XV.
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pelle que de fort loin le beau cratère d'argent ciselé que Ménélas oblige Télémaque à emporter, tandis que la belle Hélène lui pré- sente un magnilique voile brodé, <( brillant comme un astre », avec ce compliment d'adieu :
« Et moi aussi, cher enfant, je te donne en cadeau ce souvenir des mains d'Hélène. Tu eu feras cadeau à ton épouse dans un agréable mariage. Jusque-là, renferme-le dans ton palais auprès de ta mère chérie. Puisses-tu retourner joyeux dans ta maison bien bâtie et dans ta terre natale. »
La multiplication et la « dépoétisation » des visites à notre époque ne tient pas seulement à la suppression des distances. Elle tient encore à la complication croissante des phénomènes sociaux qui fait qu'un seul homme peut relever aujourd'hui d'un plus grand nombre de groupements que jadis.
Chaque groupement dont on fait partie est propre à faire faire des « connaissances » nouvelles. D'autre part, la difficulté d'établir les enfants porte les parents avisés à cultiver toutes les relations susceptibles de leur être utiles.
Mais la cause qui a le plus contribué à la multiplication des visites, c'est le changement qui s'est fait dans la condition de la femme.
Grandie par le christianisme, objet d'un respect passionné de la part des hommes, délivrée graduellement, au moins en partie, des entraves qui l'immobilisaient chez elle, la femme peut au- jourd'hui aller et venir beaucoup plus facilement que par le passé. Moins absorbée par les travaux domestiques, mieux instruite et mieux élevée, elle a plus souvent des loisirs à consacrer aux relations mondaines, et des ressources intellectuelles qui lui permettent de soutenir des conversations variées. Ces loisirs et ces ressources intellectuelles étaient bien plus rares autrefois. Pour reprendre l'exemple de la Grèce antique, il parait certain qu'un abîme intellectuel existait entre l'Athénien et l'Athénienne, et que la célébrité acquise par certaines femmes du type d'Aspasie venait précisément de ce que, jetées hors de la société régu- lière et du moule familial, elles avaient pu acquérir librement des connaissances utiles et des talents de société que ne soupçon-
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naient pas les femmes honnêtes. Aujourd'hui l'abime n'existe phis ou, tout au moins, il se réduit çà et là à des fossés de lar- geur restreinte, par-dessus lesquels il n'est pas trop difficile de sauter.
C'est la maîtresse de maison moderne qui a créé le type du « salon ». C'est autour de Catherine de Vivonne et de Julie d'An- gennes que se cristallisa l'hôtel de Rambouillet. Ce sont les <( Précieuses » qui groupèrent les beaux esprits. Tout n'était pas pédantisme chez les Philamintes et les Bélises. Il y avait encore chez elles l'amour du bon ton, le culte de l'élégance dans les manières, le désir immodéré d'embellir les relations de la vie. C'était, au sortir de l'isolement relatif où les familles nobles avaient vécu jusqu'alors, une fureur naïve de sociabilité, poussée jusqu'à la manifestation de préférences enfantines pour telle ou telle expression, pour telle ou telle preuve de décorum. Les hommes, comme des historiens et des critiques l'ont montré, ont gagné à cette évolution sociale. Dans la société des femmes, « pré- cieuses » ou non, ils ont acquis plus de tenue. Eux aussi ont pris goût aux visites, et leur ont dû parfois le succès de leurs ambi- tions politiques, littéraires, artistiques. Certaines femmes parti- culièrement intelligentes se firent un point d'honneur d'attirer chez elles les hommes d'élite, et de provoquer autour de leur fauteuil des conversations raffinées, des discussions instructives. On cita des salons où la maîtresse de maison jouait littéralement le rôle de présidente d'assemblée, donnant la parole à un orateur, la promettant à un autre, réprimant les interruptions, mettant aux voix les conclusions. Encore des « cas extrêmes », dira-t-on. Mais, même en les laissant en dehors, on ne peut nier que l'art de la conversation plaisante, spirituelle, brillante, que le u marivaudage » par exemple, et aussi la galanterie de parfait aloi, n'aient dû leur développement à l'usage de plus en plus répandu des visites, et à l'existence de « salons » présidés par des femmes d'un tact supérieur.
Alors prenaient corps les maximes du savoir-vivre : « L'es- prit de la conversation, disait La Bruyère, consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui
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qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. » Et, après avoir donné le précepte, le moraliste le justifiait par son utilité : « Les manières polies, disait-il, donnent cours au mérite, et le rendent agréable; et il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse (1). » C'étaient là, pour Fauteur des Caractères ^ chose des plus importantes. L'irritation même que lui causent les types de visiteurs grossiers ou ridicules ne fait qu'attester le culte que l'on vouait alors à un idéal de politesse et de distinction dans les visites. Des défauts de ce genre indigneraient moins de nos jours.
Aujourd'hui, pour désigner tel de ces cercles délicats et raf- finés, on emploie en badinant cette expression passée à l'état de cliché : « le dernier salon où l'on cause ». La plaisanterie est à moitié justifiée, mais elle ne l'est qu'à moitié. D'une part, en effet, les salons où l'on cause bien se font extrêmement rares, parce que l'afl'airement de la vie actuelle ne permet plus à un assez grand nombre de personnes de cultiver exclusivement les talents que l'on prise dans un salon. D'autre part, les salons où l'on cause d'une façon quelconque, ordinaire, souvent passable, sont devenus au contraire beaucoup plus nombreux. L'aisance, comme on le sait, est aujourd'hui beaucoup plus générale qu'elle ne l'était autrefois. Une foule d'objets et de denrées qui étaient des objets ou des denrées de luxe sont devenus des articles de consommation courante. Le bibelot, par exemple, a décuplé, peut-être centuplé ses effectifs. De même, la pièce qualifiée de « salon », qui n'existait autrefois que dans les riches demeures, s'est désormais vulgarisée, démocratisée. Qui n'a pas son salon? Même dans le monde ouvrier, dont nous ne nous occupons pas dans cette étude, il n'est pas impossible de trouver des foyers aménagés à l'imitation des intérieurs bourgeois. De très modestes ménages ne croient pas pouvoir s'affranchir de cette coutume. Le salon sera petit, mesquin, mais on aura un salon ; c'est au salon qu'on consacrera la meilleure pièce. Les autres se serre-
(1) De la Société et de la Conversation.
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ront, se feront toutes petites pour lui laisser la place. Après cela, madame prendra « son jour », et les visites pourront venir. Si elles ne viennent pas spontanément, on les relancera par des moyens ad hoc. A l'ivresse du beau langage et des belles ma- nières, qui exaltait les précieuses, succède une autre ivresse, celle de « recevoir », tout simplement, de se poser en maîtresse de maison, de prendre rang dans un monde jadis fermé, res- treint, aristocratique, mais aujourd'hui élargi au point d'englo- ber, dans la fraternité des mêmes usages, — abstraction faite des formes et des nuances, — le vieux salon de la duchesse et la loge embellie du portier.
Nous n'avons sous les yeux aucune statistique, aucune étude comparée sur les visites dans les divers pays du monde; mais c'est faire une hypothèse assez raisonnable que de mettre la France au premier rang pour l'intensité de ce phénomène social. Le poète anglais Gold Smith, au dernier siècle, après avoir par- couru la Suisse, l'Italie et la France, constatait que les Français l'emportaient par leur facilité à se lier, et les observations pos- térieures des gens compétents n'ont jamais démenti cette asser- tion. En des pays plus communautaires que la France, on se vi- site moins, parce que la femme est moins libre. En des pays plus particularistes, on se visite moins aussi parce que les individus sont plus réservés, et ont pour principe de ne se lier qu'à bon escient. Chez nous, au contraire, le goût des relations est très vif, et les barrières qui auraient pu s'opposera son expansion sont tombées depuis longtemps.
Les divers événements de la vie. les « phases de l'existence » ont créé des types divers de visites, adaptées au motif qui les inspire ou est censé les inspirer. Visites du jour de l'an, visites de félicitations, visites de remerciements, visites de condoléances, visites de congé ou de « P. P. G. » s'entre-croisent dans le pro- gramme des journées d'une personne du monde. Ceux qui veulent être « corrects » jusqu'au bout savent le temps qu'il leur en coûte. Plusieurs de ces visites ne sont que de simples forma- lités, comme l'assistance des courtisans aux petits levers de Louis XIV. Elles ne procurent à ceux qui les reçoivent aucun
26 LA SCIENCE SOCIALE.
agrément sensiJ3le ; mais labstention leur causerait un désag-ré- ment certain; et la crainte de déplaire, plus que le désir de plaire, retient alors ceux qui seraient tentés de s'abstenir. C'est le protocole de la vie privée, lequel, d'ailleurs, est antérieur au protocole de la vie publique, et lui a servi de modèle; — modèle dont les ridicules ont été, comme il convenait, amplifiés par la grandeur du théâtre. Quoi de plus curieux, par exemple, que ces « échos » de journaux, annonçant que le prince Un tel est venu visiter le Président de la République à trois heures de l'après- midi, et que le chef de l'État lui a rendu sa visite à cinq heures? Que peut-on se dire dans le second entretien qui le fasse ditférer beaucoup du premier? Mais il faut être indulgent à l'égard de ces conventions qui finissent par passer à l'état de symboles, d'i- mages représentatives destinées à figurer aux yeux du public les relations pacifiques et courtoises qui existent entre deux nations, comme certaines démarches « officielles », dans la vie privée, démarches pratiquement superflues, ont pour but d'attester, dans une forme authentique, le rapprochement ou la réconci- liation de deux familles.
Les visites, comme on le voit, ne manquent pas d'une haute valeur sociale. Elles mesurent l'intensité des traditions familiales, affirment la solidité de la hiérarchie, multiplient les points de contact entre les individus que la destinée place à portée les uns des autres. Dans ce triple rôle, elles aident au maintien de la loi morale, procurent ou garantissent les moyens d'existence, augmentent les charmes et les agréments de la vie. A d'autres points de vue, elles font la joie du poète comique, du moraliste, habiles à y découvrir le portrait ou la scène à faire ; elles peuvent être une haute école pour les diplomates et les hommes d'Etat, qui n'ont pas moins besoin de surprendre la pensée des autres que de cacher la leur. Enfin, l'observateur qui cherche à butiner pour le compte de la science sociale peut lui-même, s'il sait voir et écouter de la bonne manière, ne pas revenir bredouille d'une chasse discrète et silencieuse parmi les salons.
G. d'Azambuja.
HISTOIRE
DE LA FORMATION PARTICLLARISTE
II.
LES ORIGINES ODINIQUES (1).
La formation particulariste a commencé par des émigrants venus des terres fertiles du versant oriental de la Scandinavie. Le meilleur de ces terres comprend lest du Jutland, les iles da- noises et le sud de la Suède, dont la vaste déchirure des lacs Vener et Yetter fait une sorte de presqu'île.
Nous avons vu les origines agricoles de ces émigrants. Ils étaient les fds et les fdles des beaux paysans goths, peuplade germanique sortie des grandes steppes des bords de la Caspienne et de la mer Noire, et passée lentement de Tart pastoral à la culture et d'une culture rudimentaire à une culture riche, sous la contrainte progressive de leur longue migration à travers la plaine de la basse Allemagne, où la steppe se rétrécit gra- duellement de l'orient à l'occident et aboutit à la région fé- conde de la Scandinavie. La capacité que développe la pratique de l'art agricole avait agi sur la constitution de la famille en multipliant les intelligents et les énergiques au sein de la com- munauté patriarcale, et en les déterminant à briser cette large et pesante association familiale pour y substituer des groupes
(1) V. l'article précédent : Les Origines germaniques et gothiques dans la Science sociale, livraison de février 1897, t. XXIII. p. 117.
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l.A Si:ir.M-.E SOCIALK.
[)liis iosU'(>inls, luailivs iVciix-mrnu's et île leur tf;i\ail. Kt ce milieu nouveau, plus Iil)i'e et i)lus actif, engendrait chez les eu- l'anls, plus souNenI <l plus fortenieul. l'esprit cViutlépendanec et (reutreprisc, avec les aptitudes pour y satisfaire.
Mais riullu(>uce diiue culture eu jM'ogrès u'étaitpas la seule force cpii poussAI eu axant le peuple des C.olhs.
Les traditions les plus fameuses et K's plus vivaees de la Scan- diuavit\ cpii nous font connaître celte prospérité agricole, — jus- lilié(> par toutes les causes historiijues, géogi'a[)hi(pies et sociales <pu' nous V(>uous de rappeler, — attestent plus hautement en- core l'existeiice d'un 1res remarquable développeuuMit urhaiu, industriel, iulellectuel et gouvernemental, (pii, un peuaNautlére clirélieuuc, était venu se superposer ;\ la civilisation rurale g:o- Ihicpie. S'il est un fait marqué d'une façon indélébile dans la mé- moire d'un peuple, c'est bien celnl-là. L'expression qu'eu don- nent les antiipu's chants du pays est vigoureuse, précise et pleine. Ils disent et redisent, sans se lasser, que tout ce qui a trait à la fondation des villes, aux arts de l'industrie, aux cuUurcs de l'es- prit, à la pnissauce publi(pu\ a été eu Scandinavie le l'ait dune iuqiorlation; ce n'a pas été LelTct d'une évolution sur place, ('/est un ordre de choses (]ui n'est pas né du sol et de la popu- lation indigène; les (iotlis ne l'ont pas créé, ils l'ont reçu. Et (puds qu'aient été les antécédents de celte inqiortation, tous les récits témoignent qu'A un jour donné elle a fait explosion par un événement extraordinaire. C'est ce qui explique le saisissant éclat quelle a jeté et rinq)ression si nette et si profonde qui en est restée tlans le souvenir de tout un [teujile, ;"» travers des siècles de crises mémorables. Aux \i \ xii et xiu*" siècles, alors que le pays, déliuitivemcut accpiis au christianisme, brisait bien des attaches avec son passé païen, des hommes notables de diverses régions Scandinaves, entre autres Sœmund Sig;fusson, surnommé le Savant, ecclésiastique islandais; Saxo Gramaticus, prévM de Uceskilde eu Danemark, et Snorre Sturlesou, de la mag-istra- ture héréditaire d'Islande, eurent la pensée de recueillir les vieux chants et les vieilles histoires du Nord. A la plupart de ces recueils ont été donnés les noms expressifs d'Edda, c'est-;'» -dire
HISTO/RK l)K LA FOKMATIOjr J'ARTICCLAEJSTK.
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" l' Arrière- gran ri 'm ère «, et d«^; Saga, c'est-à-dire " ce que l'on raconte ^).
L'antiquité de ce qui fait le fond le plu» constant de ces» poésie» et de ces récits n'est pas douteuse. Il est de notoriété historique et d'évidence directe que les auteurs et les compilateur» ont obéi à un esprit de tradition nationale et de soigneuse conservation. Leur œuvre n'a paru ni comme une invention, ni comme une dé- couverte. Ils ont voulu solenniser ou consigner ce qui était connu avant eux, populaire, de réputation faite, de célébrité acx(uise, de tradition immémoriale, d'origine primitive incontestée. Sans doute, le temps, en passant sur ces documents et ces souvenirs, les a teintés cà et là de nuances qui sont aisément reconnaissahles, mais rien n'en a altéré le fond. S'il en fallait une preuve intrin- sèque, prise dans l'œuvre même, et poursuivie dans le détail, elle serait fournie par la Science sociale. Ces textes ont en effet con- servé d'innombrables traits d'un état de société que la Science sociale peut régulièrement reconstruire, dont toutes les parties sont concordantes, dont le genre et l'espèce sont connus et classés, et dont les modifications particulières ont suivi les lois constantes des transformations sociales. Il y a là un procédé de vérification pareil à celui qui permet de reconnaître, au moyen des em- preintes demeurées dans les couches terrestres, l'existence cer- taine d'espèces végétales ou animales aujourd'hui disparues. KUes ont réellement existé, parce qu'elles peuvent être scientifiquement restituées d'après les lois permanentes de la botanique ou de la zoologie. Cette méthode de contrôle appliquée à l'histoire est une des plus heureuses conquêtes de la Science sociale. Jusque-là, la critique historique est restée dans la condition où se trouvaient certaines connaissances géologiques avant la paléontologie. An- térieurement à cette dernière science, quand on relevait, dans les roches profondes, des dessins ou des débris d'organisme, on prenait bien le soin de les décrire minutieusement et de préciser leur lieu d'extraction, mais on n'était pas toujours à même de dire si on avait affaire à « des jeux de la nature » ou à des vestiges d'existences disparues; et, de ces indices fragmentaires, on ne savait pas déduire rigoureusement la constitution totale et les
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plus restreints, maitres d'eux-mêmes et de leur travail. Et ce milieu nouveau, plus libre et plus actif, engendrait chez les en- fants, plus souvent et plus fortement, l'esprit d'indépendance et d'entreprise, avec les aptitudes pour y satisfaire.
Mais l'influence dune culture en progrès n'étaitpas la seule force cjui poussât en avant le peuple des Gotlis.
Les traditions les plus fameuses et les plus ^ivaces de la Scan- dinavie, qui nous font connaître cette prospérité agricole, — jus- tifiée par toutes les causes historiques, géographiques et sociales que nous venons de rappeler, — attestent plus hautement en- core l'existence d'un très remarquable développement urbain, industriel, intellectuel et gouvernemental, qui, un peu avant l'ère chrétienne, était venu se superposer à la civilisation rurale go- thique. S'il est un fait marqué d'une façon indélébile dans la mé- moire d'un peuple, c'est bien celui-là. L'expression qu'en don- nent les antiques chants du pays est vigoureuse, précise et pleine. Ils disent et redisent, sans se lasser, que tout ce c{ui a trait à la fondation des villes, aux arts de l'industrie, aux cultures de l'es- prit, à la puissance publique, a été en Scandinavie le fait d'une importation; ce n'a pas été l'effet d'une évolution sur place. C'est un ordre de choses qui n'est pas né du sol et de la popu- lation indigène; les Goths ne l'ont pas créé, ils l'ont reçu. Et quels qu'aient été les antécédents de cette importation, tous les récits témoignent qu'à un jour donné elle a fait explosion par un événement extraordinaire. C'est ce quiexplicpie le saisissant éclat quelle a jeté et l'impression si nette et si profonde qui en est restée dans le souvenir de tout un peuple, à travers des siècles de crises mémorables. Aux xi% xii" et xiii^ siècles, alors que le pays, définitivement acquis au christianisme, brisait bien des attaches avec son passé païen, des hommes notables de diverses régions Scandinaves, entre autres Sœmund Sigfusson, surnommé le Savant, ecclésiastique islandais: Saxo Gramaticus, prévôt de Rœskilde en Danemark, et Snorre Sturleson, de la magistra- ture héréditaire d'Islande, eurent la pensée de recueillir les vieux chants et les vieilles histoires du Xord. A la plupart de ces recueils ont été donnés les noms expressifs d'Edda, c'est-à-dire
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« l'Arrière- grand'mère », et de Saga, c'est-à-dire c ce que ron raconte ».
L'antiquité de ce qui fait le fond le plus constant de ces poésies et de ces récits n'est pas douteuse. Il est de notoriété historique et d'évidence directe que les auteurs et les compilateurs ont obéi à un esprit de tradition nationale et de soigneuse conservation. Leur œuvre n'a paru ni comme une invention, ni comme une dé- couverte. Ils ont voulu solenniser ou consigner ce qui était connu avant eux, populaire, de réputation faite, de célébrité acquise, de tradition immémoriale, d'origine primitive incontestée. Sans doute, le temps, en passant sur ces documents et ces souvenirs, les a teintés çà et là de nuances qui sont aisément reconnaissables, mais rien n'en a altéré le fond. S'il en fallait une preuve intrin- sèque, prise dans l'œuvre même, et poursuivie dans le détail, elle serait fournie par la Science sociale. Ces textes ont en effet con- servé d'innombrables traits d'un état de société que la Science sociale peut régulièrement reconstruire, dont toutes les parties sont concordantes, dont le genre et l'espèce sont connus et classés, et dont les modifications particulières ont suivi les lois constantes des transformations sociales. Il y a là un procédé de vérification pareil à celui qui permet de reconnaître, au moyen des em- preintes demeurées dans les couches terrestres, l'existence cer- taine d'espèces végétales ou animales aujourd'hui disparues. Elles ont réellement existé, parce qu'elles peuvent être scientifiquement restituées d'après les lois permanentes de la botanique ou de la zoologie. Cette méthode de contrôle appliquée à l'histoire est une des plus heureuses conquêtes de la Science sociale. Jusque-là, la critique historique est restée dans la condition où se trouvaient certaines connaissances géologiques avant la paléontologie. An- térieurement à cette dernière science, quand on relevait, dans les roches profondes, des dessins ou des débris d'organisme, on prenait bien le soin de les décrire minutieusement et de préciser leur lieu d'extraction, mais on n'était pas toujours à même de dire si on avait affaire à « des jeux de la nature » ou à des vestiges d'existences disparues; et, de ces indices fragmentaires, on ne savait pas déduire rigoureusement la constitution totale et les
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conditions de vie de l'être organique auquel ils se rattachaient. De même, la critique historique dégage bien de la poussière du temps un document, le sépare nettement de ce qui lui est étran- ger, détermine sûrement sa provenance, sa date et son lieu d'o- rigine ; mais, quand elle veut tirer de ce document la connaissance de l'organisation sociale à laquelle il se rattache , elle est livrée à toutes les incertitudes et à toutes les confusions de l'idée vul- gaire ou des idées personnelles qu'on se fait de la société. Elle n'apas observé méthodiquement les sociétés actuelles; elle n'en a pas fait « l'anatomie comparée » ; elle n'y a pas vu « la loi de la corrélation des formes de leurs diverses parties », et elle n'a pas j)u se servir de cette loi pour restituer scientifiquement l'orga- nisme d'une société antique, au moyen des traits épars qu'en ont gardés les documents. Cette méthode puissante et nécessaire qui a manqué à la critique historique, la Science sociale l'adonnée. Nous en verrons tout à l'heure quelque application ici même.
Entre tous les documents qui racontent l'invasion d'un mou- vement urbain, industriel, intellectuel et politique en Scandi- navie, je ne puis mieux faire que d'en citer un qui résume très brièvement ce grand fait, en lui laissant toute sa physionomie originale. Il est extrait de F YnglingaSaga, œuvre deSnorre Stur- leson. « C'est, a dit J.-J. Ampère, par une longue tradition à tra- vers bien des chants héroïques, qu'a pu se former cet ensemble poétique que Snorre a rédigé sous le nom Ynglinga Saga. » Voici ce curieux témoignage de l'antiquité Scandinave :
(( La terre qui est à l'orient du Tanaïs (le Don) fut ancienne- ment appelée Asaland ou encore Asaheim, c'est-à-dire la terre ou la demeure des Ases ; et la ville capitale du pays reçut le nom d'Asgard (habitation des Ases : encore aujourd'hui, en norvégien, <7««r«? désigne l'habitation composée d'un ensemble de construc- tions). Dans cette ville, fut un prince nommé Odin; et il se faisait là de grands sacrifices, et c'était la coutume que douze chefs plus puissants que les autres prissent soin des immolations et rendissent la justice au peuple, d'où vient qu'on les appelait Diar et Drottnar, c'est-à-dire dieux ou seigneurs, et que tout le peuple leur rendait honneur et obéissance.
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« Odin l'emportait sur tous les autres par ses voyages loin- tains et par la science de la guerre, car il avait soumis à ses lois beaucoup de pays et de royaumes. Il fut si heureux dans les combats, qu'il en revint toujours victorieux et chargé de butin; c'est pourquoi ses compagnons d'armes restèrent per- suadés que la victoire lui appartenait, quelque part qu'il com- battit. Quand ses hommes allaient à la guerre ou s'engageaient dans quelque entreprise, ils avaient coutume de se faire bénir par l'imposition de ses mains, espérant ainsi un heureux suc- cès en toutes choses. Bien plus : si quelques-uns d'entre eux se trouvaient en péril sur terre ou sur mer, ils invoquaient sur le champ le nom d'Odin, comptant sérieusement sur son secours comme s'il était avec eux.
(( Odin visita plusieurs fois des contrées si éloignées, qu'il lui fallut plusieurs années pour mettre fin à ses voyages. Il avait deux frères, Ve et Vilir. C'étaient eux qui gouvernaient en son absence. Il arriva qu'une fois, Odin s'étant rendu dans un pays très lointain et son absence prolongée ayant fait dé- sespérer de son retour, ses frères se partagèrent son héritage et son royaume, et tous deux prétendirent à la main de Frigga, son épouse. Mais, bientôt après, Odin revint et reprit Frigga.
« Odin conduisit son armée contre les Vanes. Mais ceux-ci étaient sur leurs gardes; ils défendirent leur pays, et la vic- toire resta en suspens. Chacun des deux peuples ravagea les terres de l'autre, et ils se firent beaucoup de mal. A la fin, las de la guerre des deux côtés, ils tinrent une assemblée solen- nelle, où ils conclurent la paix en se donnant mutuellement des otages.
« Les Vanes donnèrent pour otage à Odin deux de leurs hommes les plus puissants, Niordh le riche et son fils Freyr. Odin les aiïecta aux sacrifices des dieux et ils furent appelés dieux chez les Ases. Niordh avait une fille nommée Freyra , qui fut prêtresse : elle fut aussi la première qui enseigna aux Ases fart magique appelé Seid, très pratiqué chez les Vanes. Au temps où Niordh habitait au pays des Vanes, il avait épousé selon leurs lois sa propre sœur, qui lui avait donné ces deux enfants,
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Freyr et Freyra. Mais chez les Ases le mariage était défendu entre des personnes si proches parle sang'.
« De leur côté, les Ases donnèrent en otage un des leurs, nommé Hœner, qu'ils regardaient comme destiné à devenir chef à cause de la beauté et de la majesté de sa personne, et ils lui adjoignirent un nain, appelé Mimer, le plus sage d'entre eux. A peine Hœner fut-il arrivé au pays des Vanes, qu'ils firent de lui leur chef; et Mimer l'assistait de ses conseils. Mais quand Hœner tenait l'assemblée pour rendre la justice ou pour expé- dier d'autres affaires, et qu'en l'absence de Mimer il avait à résoudre des questions difficiles, c'était sa coutume dédire : « Que d'autres en décident ! » C'est pourquoi les Vanes, pensant que dans cet échange d'otages ils avaient été dupes, prirent Mimer, lui coupèrent la tête et l'envoyèrent aux Ases. Odin reçut la tête, l'embauma d'aromates, et fit par ses enchantements qu'elle s'en- tretint avec lui et lui révéla beaucoup de mystères.
« A partir du point où le soleil se lève en été (nord-est) jus- qu'au point où il se couche en hiver (sud-ouest), s'étend une longue chahie de montagnes très hautes (l'Oural) qui sépare le royaume de Suède (et sa longue route de steppe européenne) des autres royaumes (près desquels était Odin en Orient). Au midi et non loin de ces montagnes est le pays des Turcs ! le Tur- kestan) : c'était là qu'Odin possédait un grand territoire (à l'est du Don, selon ce qui a été dit plus haut).
« En ce temps-là, les généraux des Romains parcouraient la terre et mettaient sous leurs lois tous les peuples, d'où vint que plusieurs chefs abandonnèrent leurs possessions (conquête de l'O- rient par Sylla, Lucullus et Pompée, de 85 à 6i av. J.-C). Or, comme Odin était très habile dans la divination et dans toutes sortes de connaissances, il prévit que sa postérité régnerait dans le Nord. C'est pourquoi, laissant à ses frères Ve et Vili le gou- vernement de sa ville d'Asgard, lui-même s'éloigna avec le reste des dieux et un grand nombre d'hommes, et se dirigea d'abord à travers le royaume de Garderikie, du côté de l'occident (la steppe de Russie et de Germanie), puis (arrivé à l'extrémité nord- ouest de cette steppe), il tourna au midi vers la plaine saxonne
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(le Hanovre et la Wesphalie actuels). Là, Odin soumit plusieurs royaumes, et, comme il avait plusieurs lils, il les y établit pour défendre le pays conquis. Il alla prendre ensuite une demeure au nord, sur le rivage de la mer, en un lieu appelé aujourd'hui Odensé, dans File de Fionic.
« De là, il envoya Gelîoné plus au nord, au delà du détroit, pour y chercher de nouvelles terres. Chemin faisant, elle alla trou- ver Gylfo, roi de Suède^ qui lui donna une vaste étendue de terre labourable... Odin connut que le territoire était bon; il s'y ren- dit et conclut un traité avec le roi, car celui-ci comprit qu'il avait peu de force pour résister aux Ases. En effet, Odin et Gylfo ayant lutté en toute espèce de sortilèges et d'enchantements, les Ases furent toujours les plus forts. Odin fixa son séjour au bord du lac Mœlar, au lieu qu'on appelle l'ancienne Sigtuna (entre Stockholm et Upsal) où il éleva un temple magnifique et établit les sacrifices selon la coutume des Ases. Il devint maître de tout le pays autour de Sigtuna et assigna des résidences et des de- meures à chacun des sacrificateurs. Niordh s'établit à Noatun; Freyr à Upsal; Heimdall à Himmelbœrg; Thor à Trudvanger ; Balder, à Bredablik ; et tous reçurent d'Odin des terres culti- vables.
« Odin mit en vigueur, pour son pays, les antiques lois des Ases. Il y était ordonné que la dépouille des morts serait livrée aux flammes..., qu'on jetterait dans la mer les cendres du bû- cher ou qu'on les couvrirait de terre amoncelée. On devait éle- ver aux chefs et aux princes des tertres funéraires, afin de les rappeler à la mémoire de la postérité. Aux hommes vaillants et qui s'étaient distingués de la foule par leurs épreuves, on devait ériger des pierres monumentales, et cette coutume se conserva longtemps...
« Dans tout€ la Suède, on payait par tête une pièce d'argent à Odin, qui, en retour, se chargeait de défendre le territoire, de repousser l'ennemi et de veiller aux sacrifices. »
En étudiant cette grande tradition présentée ici en abrégé, je m'étais arrêté à ce qui en est, sans conteste, le trait dominant, à l'exode d'Odin, à l'événement sans second dans son histoire, à
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la transplantation de son puissant établissement des bords du Don au rivage septentrional de la Baltique. J'avais surtout vu là ce qui manifestement y prévaut, l'aclion d'éclat d'un chef de peuple et d'un grand capitaine.
Ce n'était cependant pas sans remarquer que cette expédition n'avait pas eu, chez les Goths, le caractère d'une conquête à main armée. Odin n'avait pas cherché à les subjuguer par la force, mais à se les concilier par la supériorité de la civilisation qu'il importait chez eux. A la tête, non de tout son peuple de l'Asaland ou dAsgard, mais de ses principaux compagnons et d'une élite de suivants, il n'avait pas entrepris d'expulser les prospères et solides cultivateurs de la Gothie, ni de les dépossé- der, mais de s'associer à eux et de s'en servir en les servant à sa manière. On voit que ses soins s'étaient portés à constituer la puissance militaire^ à établir les arts industriels et les cultures in- tellectuelles, à organiser Vaction religieuse^ le tout au moyen de la création de centres urbains. Et comme ces choses manquaient à la population gothique, d'ailleurs intelligente et progressive, et ne l'évinçaient de rien de plus avantageux qu'elle eût déjà, on comprend qu'elle les ait accueillies avec admiration et ait conçu du personnage d'Odin une idée merveilleuse.
Le rôle militaire d'Odin est manifeste entre tous. C'est le trait le plus accusé de son histoire. La fin du récit précédent explique nettement au moyen de quel régime de contribution Odin s'était 'chargé de la défense du pays. On verra ailleurs avec quelle puis- sance d'entraînement ses successeurs jetèrent tous les peuples germains dans la grande invasion dite des barbares.
Le rôle d' importateur des arts industriels, cjui créent la classe des artisans et des marchands, est moins en relief dans le texte cité plus haut que dans le reste des Sagas et dans les Eddas; mais il est si bien marcjué et si certain chez Odin, qu'il est resté sa caractéristique courante : quand on a divinisé le héros et qu'on en a fait le dieu suprême de l'Olympe Scandinave, on ne l'a pas pour cela identifié à Jupiter ; on a réservé cette assimila- tion à son fils Thor, chargé de lancer la foudre; on ne la pas- identifié non plus à Mars malgré sa qualité de chef de guerre ;
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c'est à un dieu Tiu qu'on a réservé cette autre assimilation; mais on a identifié Odin à Mercure, le dieu des arts utiles, du commerce et des négociations. C'est pourquoi, quelques siècles plus tard, lorsqu'on a traduit dans la langue des Saxons, adora- teurs d'Odin, les noms que les Romains avaient donnés aux jours de la semaine, on a fait du jeudi, jour de Jupiter, le jour de Thor, Thursday ; du mardi, jour de Mars, le jour de Tiu, Tuesday , et du mercredi, jour de Mercure, le jour d'Odin, ou de \Yoden, Wednesday . Tacite en avait déjà fait la remarque chez les (Ger- mains : « C'est Mercure qui est le plus grand de leurs dieux, dit-il, on lui offre des victimes humaines; aux autres, desimpies animaux. » Et ailleurs : « Quand les vainqueurs ont voué l'armée ennemie à Mars et à Mercure, les hommes et les chevaux, tout ce qui tient aux vaincus, doit être mis à mort. » [De mor. German., 9, Annales, XIII, 57.)
Le rôle d'importateur des cultures intellectuelles est incontes- tablement marqué aussi chez Odin par la réputation retentis- sante que lui font les livres Scandinaves, « de connaître les runes », c'est-à-dire les lettres, l'écriture, et même d'en être Finventeur. Aux yeax d'un peuple illettré, l'écriture a un emploi particulièrement révéré et admiré : c'est de garder les formules de la science et de la religion : ce à quoi elle est en effet fort utile. De là vient que « connaître les runes », c'est surtout être capable de connaître les choses savantes et religieuses. On re- trouve au moyen âge une expression de ce genre, quand « être clerc » veut dire, tout à la fois, appartenir à l'ordre ecclésias- tique, être instruit, et tout au moins savoir lire. Il esta noter que la science d'Odin se produit le plus souvent sous une forme qui marque bien le caractère comparatif des deux civilisations, gothique et odinique : elle opère entourée de mystère et de merveilleux; elle apparaît comme l'effet d'un pouvoir magique. On reconnaît là le genre de prestige qu'un chef et pontife orien- tal se plait à exercer sur une population simple.
Quant à ce qui est du rôle religieux d'Odin^ l'organisation du culte, telle qu'il l'apporta d'Orient, telle qu'on l'a vue décrite, ne s'est sans doute pas longtemps maintenue : on verra plus loin
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pourquoi. Le résultat religieux le plus décisif de l'apparition de ce personnage extraordinaire semble avoir été de jeter les Scan- dinaves, d'une façon plus marquée, dans le culte des héros, substitué à un culte de la divinité plus direct, mais à la fois plus abstrait et plus enclin au naturalisme. Avec le culte d'Odin leur religion parait, d'un côté, s'être plus écartée de la vérité pre- mière, et, d'un autre côté, avoir pris, par une forme plus positive et plus humaine, une action plus vive sur les esprits. Odin est devenu l'objet d'un véritable enthousiasme chez tous les peuples d'origine germanique où sa renommée n'a pas tardé à se ré- pandre, comme nous le verrons.
Dans toute cette conquête pacifique des Goths, Odin respecta d'autant mieux leur établissement antérieur, qu'il ne fit pas chez eux son installation principale. Il faut qu'à cette époque la Gothie ait été amplement peuplée et cultivée, — ce que d'ail- leurs tous les faits démontrent, — car Odin n'y trouva pas de territoire libre assez spacieux pour s'y faire avec les siens une place convenable. Nous avons vu que, pendant qu'il était occupé à la fondation d'Odensé, il avait envoyé à la recherche de terres nouvelles, dans le nord, au delà de la limite des Goths, au delà du Gœtaland actuel. G'est là qu'il s'établit, sur les bords du lac Mœlar, à Sigtuna, près de l'endroit où est aujourd'hui Stockholm. Autour de lui, il distribua des résidences à ses compagnons. De là naquirent des villes, entre autres la célèbre Upsal.
Il trouvait dans ce pays une population distincte des Goths. Tout la montre comme inférieure à eux ; mais elle vivait en paix avec eux, et elle leur tenait de très près par l'origine. C'était, d'après les textes latins, la nation des Siiiones, de qui le nom est resté à la province ancienne de Swealand, leur territoire, et à la Suède, appelée Sueonia au moyen âge. Si le nom de cette peu- plade secondaire a prévalu à la longue sur celui des Goths, c'est bien parce que le centre choisi par Odin a été reconnu à travers les âges comme le plus favorable à l'organisation industrielle du pays. C'est là que sont groupées les richesses minières signalées encore aujourd'hui par la réputation des fers de Dannemora. (On peut se rendre compte de cette supériorité du lieu au moyen
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d'une carte géographique des productions de la Suède : Atlas Vidal-Lablache, carte lOi, cartons 2 et 1.) En voyant Odin, à son arrivée, marquer du premier coup la place de la future ville sou- veraine de la grande péninsule Scandinave, on ne peut guère s'empêcher de lui reconnaître ce génie de fondateur que toute son histoire proclame. Il apparaît, dans ces temps reculés, comme un émule de Pierre le Grand.
Quelle circonstance avait originairement distingué des Goths les Suiones, ces Suédois primitifs? Comment étaient-ils venus là? On a pensé qu'ils n'avaient pas suivi, comme les Goths, la grande plaine germanique, mais que, contournant l'est de la Baltique et le golfe de Finlande, ils étaient entrés en Scandinavie par l'archipel d'Aland, situé en face du territoire où les a trouvés Odin. Mais cette migration à travers les régions forestières de la Russie centrale les aurait soumis à la même déformation sociale que les Finnois, les anciens Finlandais, venus précisément par cette voie : ils en différaient profondément. Ils présentaient par contre tant d'affinité avec les Goths, qu'on peut difficilement admettre qu'ils se fussent jamais beaucoup séparés d'eux. J'inclinerais à penser qu'ils marchaient à l'avant-garde des Goths et qu'ils sont ainsi montés plus au nord, où le sol, nous l'avons vu, n'était pas de moindre qualité que dans la région méridionale. S'ils se sont montrés moins aptes que les Goths à l'art agricole, c'est sans doute qu'ayant été au premier rang dans la conquête de la Scandinavie entreprise sur les Finnois, et ayant eu à défendre continuellement leur frontière septentrionale contre cette race chasseresse refoulée à l'extrême nord, ils avaient dû s'adonner davantage au métier des armes. Par là, il s'est trouvé que leur fusion avec les guerriers odiniques a été plus complète; et c'est ce qui les a fait considérer par quelques critiques comme le peuple même amené par Odin.
La résidence qu'Odin s'était choisie parmi eux le mit dans l'occasion et dans la nécessité d'exercer ses aptitudes militaires. La lutte avec les Finnois fut incessante. Elle tient dans les Eddas et les Sagas une large place. Elle est le perpétuel déplaisir des Âses, qui ne peuvent y mettre fin et jouir en paix de leurs
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possessions nouvelles, comme autrefois de l'heureux Asaland. C'est le revers de la brillante épopée d'Odin. Il est harcelé par ce peuple, toujours en mouvement, de chasseurs, de pécheurs, de pillards, qu'on ne peut saisir et dont on ne saurait tirer que des esclaves, à peine capables de servir comme manœuvres. La tradition nationale a vengé le grand dieu Scandinave de ce fâ- cheux contretemps, en faisant de tous les dieux du mal des dieux finnois ou logés chez les Finnois. Elle leur a donné les traits et les mœurs de ces êtres petits et laids, rusés, turbulents, toujours menaçants dans leurs repaires, aufond des fiords, au fond des bois, derrière les glaces des sommets, d'où ils sortent comme des loups et des serpents de mer, et où, le mal vivement fait, ils courent se blottir au plus vite, en riant de leurs ennemis.
Il y a dans l'Edda un chant des plus curieux, le Chant de Rig. qui présente comme en raccourci et de la façon la plus pittoresque les physionomies diverses et les relations des trois civilisations, finnoise, gothique et odinique. Je ne puis m'em- pêcher de le reproduire ici; ce sera en l'abrégeant encore.
Un dieu Ase^ Heimdall. voyageant sous le nom de Rig, arriva dans un certain pays, cjue bordait la mer. Il y rencontra suc- cessivement trois demeures, dans chacune desquelles était ins- tallé un couple et naquit après sa visite un fils. Les époux qui occupaient la première demeure s'appelaient l'Arrière- grand-père et l'Arrière-grand'mère (ce sont les Finnois). Ils ser- virent à leur hôte un pain grossier et un lambeau de chair de veau. Quand le fils naquit, on l'appela l'Esclave (Thrœll) : « Il était noir, la peau de ses mains était rude, ses genoux arqués, ses doigts épais, sa figure hideuse, son dos courbé, ses talons saillants. Quand il fut devenu fort, son occupation était de tra- vailler l'écorce, de faire des paquets de branchage et de les porter à la maison. Une femme errante se présenta en ce lieu : la plante de ses pieds était meurtrie, ses bras brûlés par le so- *leil, son nez déprimé. Elle s'appelait la Servante. » Ces deux malheureux s'unirent, et de cette union sortit la race des esclaves. Les noms de leurs fils et de leurs filles sont significatifs; ce sont des noms d'opprobre : le sombre, le grossier, le querelleur,
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le paresseux, Tépais; la lente, la déchirée, etc.; leurs occupations sont de « faire des haies, d'épandre l'eng-rais sur les champs, de soigner les porcs, de garder les chèvres, d'extraire la tourbe ».
Rig vint à une seconde demeure. Les nouveaux hôtes s'appe- laient le Grand-père et la Grand'mère (ce sont les Goths). « Le mari construisait un métier à tisser ; sa barbe était soignée ; ses cheveux étaient relevés en touffe sur le devant de la tête ; son costume était ajusté. Un coffre garnissait la chambre. La femme faisait tourner le rouet ; elle raccommodait des vêtements. » Elle eut un fils qu'on appela le Paysan (Karl). « On l'enveloppa dans le lin. Sa chevelure était rousse, son visage coloré, ses yeux brillants. Il commença à croître et à se fortifier; il apprit à dompter les taureaux, à faire des charrues, à construire des maisons de bois, à bâtir des granges, à fabriquer des chars, à labourer. Il prit une femme. Elle avait un vêtement de peau de chèvre ; elle portait un trousseau de clés ; son nom était Diligente. Leurs enfants s'appelèrent : l'homme, le garçon, le colon, l'ar- tisan, le sujet, etc.; de là est sortie la race des paysans. •»
Rig s'en alla à une troisième demeure. Elle était orientée au midi. Le couple qui l'habitait s'appelait le Père et la Mère (ce sont des Odiniques). « L'époux était assis et tendait le nerf d'un arc; il en ployait le bois et fabriquait des flèches. Sa femme tissait une étoffe de fil. Avec de beaux sourcils, elle avait le teint plus blanc que la neige. Rig s'assit pour le repas. Elle étendit sur la table une nappe de lin brodé. Elle prit des pains légers, des pains d'un froment pur, et les posa sur la nappe. Elle y plaça ensuite des plats ornés d'argent, pleins de venaison, de lard, d'oiseaux rôtis. Le vin était en pot, les coupes étaient garnies de métal. On parla et on conversa, jusqu'à ce que le jour finit. Le fils en naissant fut enveloppé de soie et arrosé d'eau lustrale. On le nomma le Noble (Jarl) : « Sa chevelure était blonde, ses joues vermeilles, ses yeux scintillaient comme ceux d'un petit serpent. » Il grandit dans la maison; il apprit à ma- nier la lance, à façonner des arcs et des flèches, à faire voler des traits, à tirer le glaive, à nager, à monter des chevaux, à lancer des chiens de chasse. Rig, le voyageur, lui enseigna les
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runes et voulut qu'il possédât des champs héréditaires, des terres nobles et des demeures antiques. Le jeune guerrier chevaucha par monts et par vaux, fit du carnage et conquit du pays. Il gouverna seul dix-huit gards^ dix-huit habitations. Il fit part de ses richesses, donnant aux uns des anneaux et des fragments de bracelets en or, aux autres des chevaux agiles. Il épousa la fille du Baron (Herser) et leurs enfants furent appelés le fils, l'héri- tier, le rejeton, le descendant. Ils se livrèrent aux occupations de leur père, ils domptèrent des chevaux, ils courbèrent des boucliers, ils aiguisèrent des javelots, ils brandirent des lances. » Il leur naquit un frère, le chef, le Roi (Konr), « Pour lui, il s'oc- cupa à connaître les runes, les runes du temps, les runes de l'éternité. Il comprit le chant des oiseaux. Il sut sauver la vie des hommes, émousser le tranchant des glaives, apaiser la mer, arrêter le feu, calmer et endormir les douleurs. Il posséda la force de huit hommes. »
Il est impossible de mieux mettre sous les yeux, par une esquisse rapide, une société prise sur le vif et aujourd'hui dis- parue. On saisit là, plus que dans beaucoup de longues des- criptions, les trois types sociaux et physiques des Finnois, des Goths et des Odiniques, que l'auteur, historien fidèle, a dési- gnés par les noms d' Arrière-grand-père, de Grand-père et de Père, pour marquer l'ordre des temps suivant lequel ils sont arrivés en Scandinavie.
L'étude que nous venons de faire, toute sommaire qu'elle soit, nous a montré nettement les traits que présente le personnage d'Odin, quand on le considère une fois entré et fixé dans le cadre du monde gothique. L'authenticité de ces traits résulte de l'accord que nous constatons entre eux d'abord, ensuite avec les renseignements de l'histoire, avec les investigations de la critique et avec les exigences de la Science sociale, c'est-à-dire avec les conditions nécessaires à l'explication normale des faits sociaux allégués.
Mais une étude plus difficile a été faite, et l'honneur en re- vient tout entier à M. Philippe Champault : c'est la recherche de l'état social qui a produit Odin et dans lequel il a vécu
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avant de se transférer en Scandinavie. Cette recherche est des plus intéressantes, parce qu'elle remonte aux sources de la civi- lisation qu'Odin a apportée chez les Goths.
Rien ne peut remplacer la lecture du travail que M. Cham- pault a publié sur ce sujet dans la Science sociale, sous ce titre : Le Personnage d'Odin et les Caravaniers iraniens en Germa- nie. [Science sociale, t. XVII, p. ;^98 et suiv. ; et t. XVIII, p. 25 et suiv.) Mais je ne puis résister au désir d'en tirer quel- ques indications des plus précieuses pour éclairer dun jour plus vif ce que nous savons déjà d'Odin, et pour montrer, après les origines dont il a été le point de départ, les origines dont il était le produit.
En usant de toutes les ressources de l'érudition et de la Science sociale poui* se rendre compte aussi complètement que possible de ce personnage extraordinaire, M. Champault a reconnu dans toute la manière d'êlre et de faire du héros les caractères et l'organisation propres aux grands caravaniers, entrepreneurs de commerce à très longue distance par les chemins de steppes. Il a découvert que cette grande plaine germanique, parcourue une fois pour toutes par de lentes migrations qui ne revenaient guère sur leurs pas, était périodiquement et expéditivement traversée à l'aller et au retour par des entreprises commer- ciales que menaient de vigoureux chefs de peuples et de puissants organismes sociaux, dontOdin et son cortège d'Ases ne sont que les types éminents.
Ce fait, ignoré j usqu'ici et qui se rattache à l'histoire de notre Europe dans les derniers temps de l'ère ancienne, attire vivement l'attention sur un mécanisme social très actif et très remarquable, qui a été pourtant très peu remarqué : c'est le commerce à distance prodigieuse et à difficultés énormes dans l'antiquité.
Les études classiques donnent peu l'idée du commerce dans les temps anciens. L'étude de nos littératures modernes ne don- nerait guère plus la connaissance des grands phénomènes indus- triels et commerciaux, qui sont cependant la raison la plus déci- sive de nos régimes sociaux et des événements qui les remuent.
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Mais la Science sociale constate le rôle de premier ordre qu'a joué, à toutes les époques du monde, le commerce à longs tra- jets. Elle observe des peuples que certaines circonstances com- plexes du lieu ont retenus jusqu'à présent dans les conditions primitives de beaucoup de civilisations antiques; et, de la con- naissance de ces peuples actuellement observables, elle remonte à celle des peuples similaires disparus. Elle a reconnu que ces sociétés aujourd'hui attardées, qui semblent isolées et impéné- trables comme tant de sociétés anciennes, possèdent des entre- prises hardies de commerce lointain par lesquelles elles attei- gnent, de temps immémorial, des pays réputés, naguère encore inconnus et fabuleux.
La plus vaste, la plus forte, et la plus antique sans doute des organisations primitives de commerce lointain qui soient ainsi venues à notre connaissance par des exemples encore subsis- tants, est celle des caravaniers de grandes steppes. C'est à ce type qu^appartient Odin. On peut voir dans la Science sociale la description d'un des plus beaux spécimens actuels de ce genre d'organisme. Il s'agit de la puissante corporation des Sénoù- siyas, étendue sur plus de la moitié des steppes ou des déserts de l'Afrique septentrionale et fondée dans la première moitié de ce siècle par un homme de Mostaghanem, Sidi-es-Senoûsi, un moderne Odin; c'est elle qui a recueilli dans son sein la presque totalité des partisans du Madhi fameux de Khartoum. (V. Science sociale, t. IX, p. 383 et suiv.; Le mouvement mad- histe et sa nouvelle évolution^ par M. Paul Danzanvilliers.) Dans l'antiquité, un modèle de cette même forme sociale a été donné par la confrérie ou le collège célèbre des prêtres d'Ammon, établis à Thèbes et dans la grande Oasis de Lybie, et premiers fondateurs de la puissance égyptienne. Une étude savante et vraiment révélatrice en a été faite, dans la Science sociale, par M. de Préville (t. IX, p. 5i9 et suiv., IJ Egypte ancienne; la colo- nisation de la vallée du Nil). Grâce à M. Champault, nous allons voir se ranger dans le même ordre de faits la confrérie des Ases et son chef Odin. Je renvoie à l'auteur pour toute la documenta- tion. Je me bornerai aux conclusions principales, qui ont été
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amenées par lui à un point si juste, qu'une fois indiquées comme elles l'ont été, elles trouveront une évidence suffisante dans ce que nous savons déjà d'Odin.
Asgard, le centime d'action d'Odin, devait être dans le voisi- nage du lieu où le Don inférieur se rapproche le plus du bas Volga. C'est là que se trouvent aujourd'hui Kalatch et Tsarit- sin, Fun sur le Don, l'autre sur le Volga. C'est bien « à l'est du Don », suivant l'indication de YYnglinga Saga, la place marquée pour une ville en contact avec les plaines du Turkestan, que le même document désigne comme s'étendant au midi de l'Oural. La limite septentrionale de la culture de la vigne s'élève jusque- là ; et c'est un point à noter, parce que l'Edda représente les Ases comme faisant usage du vin. La « steppe saline » du midi de rOural en face d' Asgard, la vigne sur son territoire, c'est ce qui saute aux yeux quand on regarde une carte physique de la Russie. (V. Atlas Vidal-Lablache, carte 83 et lli, carton 1.)
On ne saurait placer Asgard plus au nord, parce qu'elle sorti- rait de ces conditions précisées par la tradition; ni plus au sud, plus en aval dans la plaine du Don, parce que c'est la région de la steppe pure, où ne nait pas de ville, pas plus aujourd'hui qu'autrefois. Il faut en etïet à une installation de sédentaires parmi les nomades un terrain régulièrement arrosé, propre à la culture et aux productions arborescentes ; là, les habitations se fixent et se multiplient, semées de près sur un sol travaillé et planté, ou l'on peut se nourrir et s'abriter. C'est précisé- ment ce qui se trouve dans le lieu indiqué ici comme l'emplace- ment d'Asgard. C'est la physionomie que présentent toutes les Oasis, qu'elles soient au milieu des steppes ou sur les confins. Khiva, ainsi décrite par l'Anglais Burnaby [Voyage à Khiva), doit donner quelque idée des anciennes villes de ce pays de Tur- kestan, qui, sous son aspect plus herbu et plus humide d'autre- fois, se prolongeait, en effet, jusqu'au Don inférieur.
Il serait moins admissible encore de placer Asgard sur le rivage même de la mer d'Azof, ou de la mer Noire, parce qu'il est manifeste, par tous les traits de la civilisation odinique, que les habitants n'avaient pas subi l'influence des colonies grecques
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répandues sur le littoral. Sans compter les impraticables maré- cag'es du Palus Méotide, la steppe qui s'étendait au nord de ces colonies était un terrain impropre à Faction des Grecs, une région profonde dans laquelle elle n'avait pas de pénétration, une limite qu'elle n'a jamais réellement franchie. C'est au delà de cette steppe qu'il faut placer Asgard.
A toutes ces considérations vient se joindre un témoignage très significatif. Au lieu même que nous indiquons et qu'on appelle aujourd'hui province du Don, à cette grande courbe du fleuve rapprochée de celle du Volga, Hérodote indique précisé- ment un groupe de Scythes, qu'il distingue par le nom de Scythes royaux de tous ceux qui, nomades ou laboureurs, peu- plaient alors la plaine méridionale russe (V. Atlas Vidal-La- blache, cartes i et 5) : « Ils regardent les autres, dit-il, comme leurs esclaves ». (Hérodote, Histoire, IV, 20, 22 et 7, in fuie.) Il faut convenir que ce nom de « royaux » correspond bien à la description des Ases et à ce que dit d'eux le narrateur Scandi- nave : « On les appelait Seigneurs, et tout le peuple leur rendait honneur et obéissance ». Quant au nom de Scythes, loin de faire obstacle à une identification des Scythes royaux avec les Odiniques, il y aide, car on sait aujourd'hui qu'il n'est qu'une variante du nom de Goths : Goths, Gètes, Jutes, Scythes sont des prononciations difiérentes dont on peut aisément saisir le rap- port. Ces Scythes Odiniques auraient donc, en Orient déjà, porté avec une variante le même nom que les Goths, et les Goths n'au- raient fait que garder, sous la forme qui leur est propre, l'ap- pellation générique et vraie de tous ceux que les Romains ont imaginé d'appeler Germains.
Mais ce qui est ici de beaucoup le plus intéressant, c'est la pa- renté que les noms, et que tout d'ailleurs, révèlent entre les Goths et le peuple d'Odin. Le Chant de Rig l'indiquait bien par les caractères physiologiques: le Grand-Père et le père, c'est-à- dire le Goth et l'Odinique, ont une telle ressemblance que la nuance de l'un à l'autre semble tenir à la différence de leur éducation, rustique chez l'un, aristocratique chez l'autre, plutôt qu'à la diversité de leur origine. Et leur ressemblance est
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rehaussée encore par le contraste du type de l'Arrière-grand- père, le Finnois. Cette parenté des Goths et des Odiniques con- tribue sing-ulièrement à expliquer la fusion qui s'est si faci- lement faite entre deux tempéraments sociaux pourtant très divergeants, l'un, celui des Goths, simple et naturel, façonné par le Nord, par la vie champêtre et par la liberté ; l'autre, celui des Odiniques, fastueux et complexe, façonné par l'Orient, par la civilisation urbaine et par l'habitude de la domination. Ainsi, peu à peu, tout se justifie dans cette curieuse histoire.
Aux peuples que nous avons nommés tout à l'heure, les Goths, les Jutes, les Germains, les Gètes, les Scythes, il faut ajouter les iMassagètes, les Thyssagètes et les Bastarnes, qui sont de même souche, qui sont de la famille germanique. Les Massagètes oc- cupaient l'est de la mer d'Aral et les Thyssagètes le nord de la Caspienne. Les Bastarnes se trouvaient, entre les Karpathes et les marais du Pripet, dans le passage qui conduit de la steppe russe à la steppe de la basse Allemagne. Ainsi la grande race germani- que s'étendait à travers le monde ancien en une splendide traînée, qui allait des dernières pentes du Pamir aux premières régions des glaces persistantes, et reliait sans interruption les Massagètes et Thyssagètes du bassin Aralo-Caspien, aux Scythes et aux Bas- tarnes du bassin de la mer Noire, aux Germains et aux Goths du bassin de la Baltique. (V. Atlas Vidal-Lablache, carte 4-5 et 16-17.)
Cette puissante lignée de peuples est restée, jusqu'aux premiers siècles de notre ère, absolument étrangère à la civilisation grecque et romaine. La steppe, je l'ai dit, éloignait les Grecs. Quant aux Romains, ils s'étaient arrêtés devant la forêt hercynienne, qui allait du Harz, montagne du Hanovre où se retrouve son nom, jusqu'à l'extrémité orientale des Karpathes, couvrant de son ombre redoutable tous les sommets de l'Allemagne centrale. La Grèce et Rome avaient exercé de proche en proche leur in- fluence sur la triple série des peuples pélasgiques, berbères et celtiques, qui avaient suivi les trois voies parallèles, de la Méditerranée, de la côte septentrionale africaine, et de la vallée du Danube prolongée par le versant atlantique des Gaules ; mais la race germanique tout entière, voisine pourtant de ces mai-
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très du monde sur leur plus longue frontière, échappait à leur action derrière Tobstacle de la steppe et de la forêt. Et le grand homme quilui apporta la ci\'ilisation fut Odin.
La position d'Asgard révèle la source à laquelle cette civilisation a été puisée. La ville dOdin, si bien assise sur la grande route des Germains, avait devant elle, en droite ligne au sud, la porte centrale du monde oriental, le défilé de Dariel dans le Caucase ; là était l'entrée des pays pleins d'éclat de l'Asie Mineure, de la Mésopotamie et de la Perse.
C'était une maîtresse position : à droite et à gauche, dans un prolongement extraordinaire, la route ouverte et uniforme des steppes, un peuple inexploité, une clientèle à soi et de sa race ; devant soi, un des plus beaux massifs de terrains à productions variées, à travaux ingénieux, à transformations sociales, à richesses de toute nature. Porter quelque chose de ce pays à l'autre, était une idée commerciale de premier ordre.
Et c'est si vraiment là où je le dis, qu'Odin allait puiser la civilisation dont il se faisait le propagateur intéressé, que lart et la pensée Scandinaves sont partout empreints des formes propres à l'Orient, à cet Orient particulier de l'Asie antérieure. Il n'est personne qui ne le reconnaisse. L'archéologie et la litté- rature le confessent et le proclament. L'alphabet runique n'est ni le grec ni le romain, mais celui que Grecs, Romains, Celtes aussi, avaient eux-mêmes apporté de l'Orient et qu'ils ont mo- difié pour leur compte. Le récit de VYnglinga Saga ne parle que d'affaires engagées par Odin pour se fournir de productions orientales. C'est au golfe Persique qu'il fait un de ses voyages les plus prolongés. C'est sur le peuple des environs du lac Van en Arménie, sur les Vanes, qu'il cherche à mettre la main par la guerre. Il semble même qu'il eût acquis des terres voisines des leurs, puisque, incessamment, chacune des parties belligérantes ravage le territoire de l'autre. Que pouvait-il posséder là? Ce voisinage est riche en mines de fer; c'est là qu'étaient les Cha- lybes, les premiers forgerons du monde. N'avons-nous pas vu qu'à l'issue de la guerre, les Ases avaient dû livrer en otage Mimer, Mimer dont la tête inanimée enseignait encore à Odin
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tant de choses? Cet ingénieux Mimer est représenté par la tra- dition Scandinave, armé d'un marteau infatigable et, comme le Cyclope, éclairé au front d'un œil unique, image pittoresque de la lampe du mineur. Il est bien difficile de ne pas croire qu'Odin avait, dans ces parages, une exploitation minière, et qu'il joignait à sa profession de chef de caravane celle de maître de forges, surtout quand on voit l'usage du fer coïncider en Scandinavie avec son arrivée et le territoire métallifère de la Suède fixer son choix.
Mais si tout, dans la position de la ville d'Asgard, présente l'as- pect d'un poste de commerce, l'organisation de ses habitants détermine bien plus encore cette physionomie.
Les installations de sédentaires au milieu des nomades jouent immanquablement le rôle d'étapes. Elles sont pour ceux qui passent un lieu de ravitaillement, de repos et de sécurité. Les plus capables d'entre les habitants trouvent là, avec le moyen de s'enrichir par le trafic et par l'hospitalité, l'occasion de se créer des relations et une iniluence parmi tout ce qui va et vient dans la steppe.
Bientôt nait chez eux la pensée d'accroître ce commencement de puissance, en étendant le bienfait de la sécurité au dehors de la ville, dans le désert. Leur premier soin est de se syndi- quer pour que leurs influences ne se combattent pas, ce qui ruinerait l'œuvre dans son principe. Puis, ils cherchent un mode d'engagement et de fraternité à établir entre les groupes de nomades qui sont leurs clients. Ce lien, ils le trouvent dans la confrérie religieuse. Par elle, ils constituent solidement, entre eux-mêmes, avec leurs clients et entre leurs clients, une cor- poration d'intérêt commun, qui a pour objet de se garantir la sécurité, dans toute la steppe, les uns aux autres et tous en- semble contre tout assaillant. Cette institution s'est spontané- ment produite dans les pays de steppes, de siècle en siècle, depuis les Prêtres des Oasis d'Ammon et de Thèbes jusqu'aux Khouans Sénôusiyas du Sahara et du Soudan actuels, et, depuis les Lucumons Etrusques, selon toute vraisemblance, jusqu'aux Lamas de la Tartarie. Toute l'organisation religieuse d'Odin est
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là, avec ses douze confrères pontifes, avec ce prestige des béné- dictions qu'il donne à ceux qui partent en expédition et qui se croient partout assurés par sa protection comme s'il les sui- vait. Ainsi se comprend cette figure d'Odin, patriarche d'aspect vénérable, qui protège plus par son caractère, son crédit et son action religieuse, que par les armes.
Cependant, comme il faut, dans l'occasion, une sanction ma- térielle à ce lien corporatif et un moyen radical d'exécution à ce protectorat, les armes ont ici, en fin de compte, une impor- tance souveraine, et leur puissance se centralise, comme dans toutes les armées, entre les mains d'un chef unique qui est précisément Odin. Odin est pontife et guerrier; ses compagnons Ases n'apparaissent guère que comme pontifes.
Mais faire d'Asgard un centre militaire en même temps qu'un centre commercial et religieux ne suffit pas encore. Il faut semer cà et là, dans la steppe, des postes qui, à l'image du centre, aient ce triple caractère militaire, religieux et commercial. Ces points fixes de défense, d'étape et de concentration sont indispensables au fonctionnement assuré de la grande associa- tion des intérêts de la vie nomade. On voit Odin occupé du soin de les établir, à droite et à gauche, dans « ses voyages » ; il ins- talle quelqu'un de ses fils « pour garder le pays ». C'est ce qu'il fit encore, selon YYnglinga Saga, à son dernier passage en Germanie, lorsqu'il eut poussé une pointe heureuse dans la Saxe. Il est intéressant de voir, dans l'étude de M. Champault, une liste de postes désignés par leurs anciens noms géographi- ques comme en relation avec les Ases, ainsi Azagarion près de Kiew, Azcaucalis sur la Vistule, etc. (Science soc, t. XVIII, 41.)
Tandis que ses fonctions de chef militaire mettaient perpétuel- lement Odin sur les routes, ses frères et les Ases restaient dans Asgard ou dans l'Asaland. On voit pourtant la femme d'Odin, Frigga, occuper pendant ces absences un rôle important; il y a, pour ceux qui se portent successeurs d'Odin, le croyant mort en expédition, un intérêt bien marqué à épouser sa femme. C'est qu'en effet, dans le régime social que nous venons de dire, les possessions fixes du caravanier sont commises à la garde de sa
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femme et demeurent le bien de celle-ci et de sa famille quand son mari vient à mourir : et le fait est tel que, chez certains peuples de ce type, par exemple chez les Arméniens de Van, selon r Ynglinga Saga, les frères, pour compenser ce privilège de la femme, épousent leurs sœurs. Voilà encore un trait qui accuse dans l'histoire d'Odin l'organisation des caravaniers.
Il y en a un autre du même genre et qui tient également à la situation que fait à la femme cet état de société. Je veux parler des Walkyries, ces filles armées des déesses épouses des Ases. Elles vont aider au combat et, au besoin, elles le soutiennent seules. C'est, quand les hommes manquent ou ne suffisent pas à la défense, la conséquence naturelle de la garde qu'elles par- tagent avec leurs mères. Les Amazones apparaissent générale- ment dans l'histoire comme une institution des peuples où les hommes sont périodiquement adonnés aux expéditions lointaines dans le régime des caravanes.
Ces preuves du métier que pratiquait Odin ajoutent singuliè- rement aux raisons qu'il y avait de l'identifier avec Mercure, et, par contre-coup, cette identification détermine indubitablement le sens et le caractère dominant des faits qu'on vient de voir; c'est à un vrai « marchand » que nous avons aflaire. Odin n'est plus seulement le dieu du commerce parce qu'il est le père des arts industriels et des artisans, mais il exerce lui-même le com- merce et le grand commerce, celui qui court le monde et pour lequel Mercure a des ailes aux pieds. Pour Odin, la poésie l'a doté d'un cheval à huit jambes.
Quelqu'ait dû être parmi les Germains le retentissement de l'expédition qui transplanta Odin d'une extrémité à l'autre du domaine de la race germanique, et avec quelque rapidité que se soient répandus plus d'une fois chez les peuples de ce genre la réputation et le culte d'un héros, la constatation que, dès le temps de Tacite, Odin, le Mercure des Germains, était connu pour leur grand dieu, porte naturellement à croire que « la notion » d'Odin, (( l'idée » de ce que son personnage représente, c les faits » qui le constituent, devaient être de longue date dans l'esprit et sous les yeux de ces populations. Odin a dû avoir des prédéces-
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seurs qui ont ébauché son illustration, son apothéose, son élé- vation au-dessus des dieux anciens. C'était, selon toute vraisem- blance, une personnalité connue avant le personnage qui lui a donné une expression achevée et un relief supérieur. Odin le Grand doit avoir été à d'autres Odins ce que le Grand Roi a été à nos autres rois, à la royauté tout entière, l'éminente expres- sion de l'institution. Odin, l'Odin que nous avons étudié, est bien une individualité historique, mais le nom qui est lié à sa célé- brité est celui d'une fonction, comme les noms de Pharaon et de Tsar. Son nom propre et personnel est Sigge, selon les écrits Scandinaves. Odin ou Woden veut dire « voyageant, marchant » ; ce mot est fait des radicaux indo-européens od et vad^ et de quelque terminaison à la façon de nos participes ant, ing, eus. Il ne peut nous être, ce me semble, trop malaisé de reconnaître la profession d'Odin sous cette appellation de « voyageur w, quand nous nous servons spontanément du même terme pour désigner ce que, parmi nous sédentaires, il y a encore de représentants de la vie nomade dans le commerce : si parva licet componere magnis? Les mythologues Scandinaves sont d'accord pour ad- mettre la pluralité des Odins. M. Champault a traité, dans son travail, des « Prédécesseurs d'Odin » [Science sociale^ t. XVII, p. kii). Je me bornerai à rappeler, d'après lui, le témoignage d'Hérodote qui signale déjà, parmi les Scythes royaux, des tra- fiquants à si longs itinéraires qu'ils sont obligés, dans certaines directions, de se servir de sept langues. (Hérodote, Hist., IV, 24.) Une dernière considération vient confirmer tout ce qui montre qu'Odin était grand entrepreneur de caravanes : c'est que par ce fait s'explique pleinement son extraordinaire exode en Scan- dinavie. Sans doute, on comprend que, devant la conquête ro- maine, un prince oriental ait songé à transporter loin de la serre de l'aigle ses trésors, ses serviteurs et sa cour, et qu'il ait entre- pris de se faire dans des pays reculés un peuple nouveau. Il n'en serait pas moins vrai que la transplantation si résolue et l'implan- tation si aisée d'Odin à l'extrémité de l'Europe la plus éloignée de lui, resteraient quelque peu problématiques, si on ne savait qu'il a simplement transféré le siège de son commerce d'une tête
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de ligne à l'autre. Les motifs de cette évolutiou deviennent pé- remptoires aussi, quand on sait que l'Asie antérieure, un des deux pôles du commerce d'Odin et la raison d'être du poste com- mercial d'Asgard, était confisquée par la conquête romaine au profit du commerce romain. Il faut voir, sur une carte indiquant le progrès des armes romaines en Orient, aux approches de l'ère chrétienne, combien était serrée de près alors et circonvenue la position d'Asgard. (V. Atlas Vidal-Lablache, carte 16-17. j
C'est dans la première partie du premier siècle avant J.-C. qu'eut lieu la main mise de Rome sur l'Orient. Et, concordance significative, c'est à cette époque qu'apparaissent en Scandina- vie, entre autres marques d'une civilisation nouvelle, l'usage du fer, primant celui du bronze, et la crémation des morts, s'en- tremélant à la pratique de l'ensevelissement, deux faits qui n'ont aucune cause locale et dont l'avènement d'Odin rend complètement raison.
On ne peut plus contester à la tradition Scandinave l'authen- ticité de ses souvenirs, quand on la voit, dans un récit aussi peu soucieux de vraisemblance et de démonstration que VVnglinga Saga, concorder de tous points avec les données de l'histoire et de l'observation sociale. Les lieux, les conditions de la vie, les nécessités de l'org-anisation sociale, les temps, tout concourt à la preuve, et plus on recherche la raison des choses, plus on la trouve dans les faits allégués.
Et tout se tient. Odin, forclos du commerce de l'Orient, re- tombe tout entier sur ses occupations de « métallurge » et de guerrier. Aussi sont-ce les deux traits sous lesquels on l'a le mieux connu en Scandinavie et ceux qu'a le plus expressément retenus la tradition locale. Pour elle, Odin est nettement créateur d'industries et batailleur; sa profession de caravanier n'apparaît que par les faits de sa vie antérieure, fidèlement racontés, et par son titre « émérite » de Mercure des Germains.
Là encore est un exemple de la précision avec laquelle fonc- tionnent les lois sociales. Entre les institutions d'Odin, celles qui étaient nées des nécessités commerciales d'Asgard n'ont pas eu longue vie en Scandinavie. Les fonctions des douze grands
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dieux ases, tètes de la grande confrérie de la steppe, n'ont pas eu de développement historique. Le gain par le commerce, qui veut la paix, étant une fois disparu, ce fut le gain par les armes qui dut combler le vide. Le plus hardi et le plus vigoureux fut le pins assuré, et se soucia peu de concorde et de confrérie. Chacun de ceux que le Chant de Rig appelle les héritiers du (' Père », et que j'appellerai plus simplement les Odiniques ou les Odinides, c'est-à-dire les descendants des compagnons d'Odin ou leurs assimilés, se fit une situation à part que dépeint à mer- veille le Chant lui-même. La bataille fut à l'ordre du jour. Il ne fut plus question que de conquêtes. Et le Chant de Rig résonne comme un air patriotique et comme la clameur d'une révolution sociale, quand il s'achève par ce trait : (( Le roi, Konr, occupé aux « runes » utiles et bienfaisantes, fut troublé dans son calme par une corneille qui lui dit qu'il serait mieux de monter à cheval et de coucher des armées dans la poussière; elle lui parla de Dan et de Danpr, qui sont de bons guerriers et d'habiles marins, et qui possèdent des terres meilleures que les siennes ! » La recommandation suprême dOdin mourant fut une exhorta- tion véhémente à reconquérir l'Orient. C'est bien le cri der- nier du caravanier dépossédé !
Son vœu fut accompli. Nous verrons les Odiniques, avant deux siècles écoulés (170 ap. J.-C), commencer à étendre l'em- pire des Goths du fond de la Baltique aux rivages du Don et, là, se partager, à droite et à gauche du Dnieper, en Visigoths et Ostrogoths, Goths de louest et Goths de l'est. Le torrent des Huns les rejeta vers l'occident, sur la Grèce et l'Italie. Ils oubliè- rent définitivement Asgard et l'éclatante Asie, et ce fut sur Rome qu'ils jetèrent successivement, après avoir épuisé les Goths, tous les peuples de la plaine germanique et de la plaine saxonne, depuis les Vandales à l'est jusqu'aux Saxons et aux Francs à l'ouest. Ils ont été les grands promoteurs de l'inva- sion des Barbares.
.\insi ce fut Odin, cet Odin enfermé longtemps dans les lé- gendes du Nord, ce caravanier qui avait fui aux coups que portait Pompée contre Mithridate, ce fut lui qui accomplit par sa très
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prochaine postérité le plan terrible, grandiose, démesuré, que la haine du potentat d'Asie Mineure avait conçu contre Rome.
Il faut savoir quelque gré à la Science sociale d'avoir arraché Odin aux nuages et aux rêveries des mythologues et de l'avoir restitué à l'histoire. Il y est entré ; il n'en sortira plus.
Nous verrons bientôt se dérouler, sous la poussée naturelle des lois sociales, les grands événements que nous venons de dire. Et quand les formidables secousses sous lesquelles s'est effondrée l'antiquité seront passées et feront place à un ordre nouveau des choses, nous constaterons que ceux qui l'ont fondé n'ont été ni les beaux paysans goths, ni les puissants guerriers odiniques, mais la race de ces petits émigrants gothiques dont nous étudions la formation. Qu'ont-ils dû cependant à Odin? Il est aisé de le dire maintenant :
1" En développant chez les Goths les arts industriels et les cultures intellectuelles, l'invasion odinique a fait deux choses : elle a rendu les émigrants plus capables ; et elle les a rendus plus nombreux, cela parce que l'émigration s'accélère et se mul- tiplie dans les familles à traditions patriarcales à mesure que les capacités individuelles sy développent. Les émigrants individuels se sont donc accrus en valeur et en nombre.
2° En amenant aux Goths des chefs d'expédition, l'invasion odinique en a fourni par la suite aux émigrants, lorsqu'ils sont devenus trop nombreux dans leur nouveau territoire. Ces chefs furent un appoint à la fois utile et fâcheux pour les émigrants; ils leur furent singulièrement utiles, en les menant à la conquête de l'occident européen; mais ils leur furent fâcheux en reprenant dans ces terres conquis esl'idée de dominer sur eux, et en adop- tant à cet effet les restes des institutions romaines écroulées.
Après avoir vu ce que les émigrants avaient reçu de leurs ori- gines et ce qu'ils emportaient du versant oriental de la Scan- dinavie, il nous faut voir ce que leur a donné, sur le versant occidental, le pays particulier qu'ils y ont trouvé.
{A suiv?'e.)
Henri de Tourville.
LA RÉVOLUTION AGRICOLE
RÉCIT DE NOTRE EXPERIENCE PERSONNELLE
II
NOTRE DOMAINE ET SA PRISE DE POSSESSION
I
Ainsi donc, tous deux bien unis dans une volonté commune, connaissant, par expérience, la vie à la campagne, sachant, par conséquent, ce à quoi nous nous engagions; fortifiés par la Science sociale sur la nécessité de la résidence, mais en même temps prévenus des difficultés de la transformation du citadin en rural; bien avertis, par mes observations, sur la nécessité de pra- tiquer de bonnes finances ; ayant paré d'avance à ces causes or- dinaires d'échec et fortement préparé pendant seize mois notre avenir, il ne nous restait plus qu'à trouver la propriété secon- dant nos vues pour réunir toutes les conditions de succès.
Enfin, en décembre 1890, notre propriété nous était signalée et nous en recevions la description. Nous la reconnûmes aussitôt.
Cependant, un verglas exceptionnel rendant les communica- tions impraticables, je ne pus la visiter que six semaines plus tard.
Pendant ce temps, pour ne pas nous laisser influencer et ne pas nous départir de notre sévère critique, nous accumulions les oIj- jections sur les points que le plan, forcément incomplet, laissait
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dans le vagu€. Il s'agissait de ne pas se tromper. Mais, à ma pre- mière visife, je dus me rendre.
Ma femme vint à son tour et, en mettant pied à terre, elle re- connut notre home prédestiné. Deux jours après, les paroles étaient échangées; le 10 avril, nous signions l'acte de vente et, le 16 mai, nous passions notre première nuit chez nous.
Si, dans mon récit, je me préoccupais de la vraisemblance, je ferais évidemment mieux de la ménager, en atténuant ce que les faits eurent de trop invraisemblable. Je prête au scepticisme en répétant dans la description de notre propriété le récit de nos desiderata ; mais je ne suis pas responsable des faits, à eux de se défendre. Je suis responsable de leur exacte observation, et si mon colon de France en conclut, sur mon exemple, qu'il a le droit d'exiger, non pas ma propriété, bien entendu, mais la sienne, celle qui lui convient à lui, je serai payé des scepticismes que je puis éveiller.
Je crois, en effet que, dans ce mariage avec la terre, il a le droit de demander l'évidence, de vouloir être sur qu'il a bien rencontré sa propriété, l'unique, la seule qui corresponde à toutes ses justes exigences. Et pourquoi sa propriété ne lui serait-elle pas prédestinée de tous temps, dans les décrets providentiels, comme l'est, à tout homme, sa femme et réciproquement. Si, pour de- venir l'homme complet que Dieu a créé mâle et femelle, l'homme, créature originale, exemplaire unique, doit rencontrer la femme unique dans laquelle il reconnaît sa compagne, le ménage, quand il veut se lier à la terre, ne le peut faire que sur un seul point. Dès lors n'a-t-il pas le droit de vouloir reconnaître ce point où il doit s'implanter?
Cette croyance, que les faits sont venus justifier pour mon propre compte, s'est trouvée récemment fortifiée par un nouvel exemple. En sorte que je crois pouvoir souhaiter cet état d'es- prit au colon de France et lui faire espérer la réalisation de ses désirs.
Le 30 décembre 1898, un colon de France, en mal de pro-
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priété, m'écrivait : « Certes, le plus grand service que nous souhaiterions que Ton nous rendit, serait de nous indiquer promptement la propriété de nos rêves. Nous nous la définissons bien encore un peu vaguement, mais nous la reconnaîtrons sûrement. » Depuis deux ans, il visitait des propriétés, sans pouvoir trouver la sienne ; il ne croyait pas son idéal facile à réaliser. Il me disait : « Nous avons vu tout, depuis le logis du cantonnier, jusqu'au palais féodal, inhabitable pour nous. » Mais il savait ce qu'il voulait. S'il n'avait pas encore rencontré sa propriété, il était sûr de ne pas la laisser échapper. Il ne craignait même pas de s'engager à la reconnaître seul, pour le ménage. Car, comme je lui objectais l'état de santé de sa femme qui ne lui permettait pas de l'accompagner, il ajoutait : « D'ailleurs, cela ne tn empêcherait pas de conclure. Nous avons assez vu de choses ensemble pour bien connaître nos goûts et nos idées mutuellement et elle me donne pleins pouvoirs en pleine assurance. »
Je lui demandai alors de me dépeindre le domaine de ses rêves pour savoir si je connaissais quelque chose d'approchant dans ma région. Le 6 novembre, il m'envoyait la description d'une pro- priété, sans château mais avec une maison confortable, tout à fait exceptionnelle en Touraine. Il se trouva, c'est ainsi que les choses arrivent, que cette description était justement celle d'une propriété voisine de la mienne, la seule de ce genre que je connaisse dans le pays. Le 16 novembre il la visitait, la recon- naissait du premier coup et se décidait en principe. Seulement, ému devant la réalisation subite de son rêve, craignant d'être le jouet d'une illusion, voulant être sûr, vis-à-vis de lui-même, de ne pas se tromper, de ne pas faire un coup de tête, il repartait, me demandant huit jours de réflexion. Le 25, je recevais sa réponse affirmative. Il entamait les négociations en offrant le maximum de ce qu'il jugeait raisonnable de ne pas dépasser. Il maintint ce chiffre sans faiblesse pendant le long marchan- dage que l'on tenta contre lui et obtint, à ce prix, sa pro- priété.
Le 31 mars seulement, sa femme put venir sur les lieux. Ce
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fut avec calme et sans hésitation qu'elle reconnut son « home ». Elle n'en avait jamais douté.
Depuis, nos voisins ont pris possession de leur demeure et s'y sont installés. Ils sont heureux, méconnaissables, transfigurés. L'inquiétude d'une vie non fixée a cédé la place à la sérénité que connaissent ceux qui ont trouvé leur voie. Dans leur en- tourage, les plus opposés à leur décision le proclament. Gomme, d'accord avec l'un d'eux, nous reconnaissions, chez ces nouveaux colons, cette atmosphère de bonheur qui enveloppe les vies har- monieuses, et que j'ajoutais :
« La vie à la campagne est une vraie vocation! » « A qui le dites-vous, me répondit-il, j'ai tout fait pour les en détourner. »
Notre propriété est donc située sur le promontoire que forme un plateau boisé, entre les vallées de deux rivières, qui se réu- nissent à son extrémité.
De là le nom qu'il porte dans le pays de « terre entre deux rivières ». C'est un triang-le, dont le sommet est le confluent, les côtés les deux rivières et la base une grande forêt qui s'étend sur 15 kilomètres de longueur.
Elle occupe une vraie position stratégique d'indépendance, à frontières naturelles. Les rivières n'en permettent l'accès que par des ponts éloignés. La forêt, comme une marche, sépare des voisins.
La maison est riante, bien située dans les bois, sur la rivière, avec une jolie vue de vallée.
Elle se compose d'un corps de bâtiment principal pour la vie de famille, d'une aile pour les invités. Le grand hall s'y trouve, avec sa large base, sa cheminée monumentale. Inachevée, le jour de ma première visite, la place attendant la devise présen- tait un trou béant sur lequel était épingle le croquis d'une sala- mandre, reproduction d'une faïence du château de Blois que l'on devait y placer.
Enfin, les communs, les bâtiments de la ferme réserve, le corps de logis principal de la famille venaient d'être construits;
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ce dernier n'était même pas terminé intérieurement. L'aile des invités, un ancien prieuré, avait été remise à neuf. Nous n'avions pas à construire. Ainsi que nous l'avions décrété, nous profitions de la folie d'un autre.
Mais quoi, rien ne serait-il complet sur cette terre? Notre cot- tage était un château et un château habilement disposé pour pro- duire grand effet, au loin, sur la vallée quil dominait de ses blanches façades. Deux tours le féodalisaient. La pierre blanche de Touraine, qui prête aux décorations sculpturales, avait permis d'imiter en miniature deux des chefs-d'œuvre architecturaux des châteaux des bords de la Loire. D'un côté s'épanouissait la fa- çade de Chenonceaux, de l'autre, celle d'Azay-le-Rideau, dont les lucarnes réduites n'en prétendaient pas moins percer le ciel.
Le mal nous paraissait sans remède, et pourtant nous ne pûmes jamais nous résigner à cet elfet de château qui était un mensonge dans notre vie. Le dedans pouvait bien devenir notre maison, mais pas le dehors. Nous ne sommes pas des châtelains, descendants des seigneurs du pays, fiers, non sans quelque droit, de la gloire d'autan, mais n'en pouvant perpétuer que l'appa- rence ; nous ne sommes pas plus des bourgeois, médisant envieu- sement des hobereaux et empressées à les singer avec un ridi- cule de parvenus vaniteux; nous sommes des particuliers, vi- vant à la campagne, dans leur pleine indépendance, aussi soucieux du bien-être de notre famille et de la bonne direction de notre vie qu'indillerents aux critiques que nous ignorons, et à un prestige extérieur que rien dans notre vie ne commande.
Nous mimes des années à trouver le remède simple, mais nous l'avons enfin et nous sommes obhgésde reconnaître que, si l'on ne trouve rien de complet sur cette terre, on a reçu la faculté de le compléter.
Le vigoureux lierre, planté serré autour de notre home, ne tardera pas à étoufïer cette fausse note de notre vie, dans son épais manteau que nous élèverons jusqu'aux toits.
La vue de notre baie n'en sera pas moins belle. Nous n'impo- serons plus ostensiblement, à toute la vallée, l'admiration de
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notre château. Nous confondrons discrètement notre verte maison avec les bois qui l'environnent. Notre Scitisfaction n'en sera que plus complète, car le désir d'exciter l'envie n'entre pas dans son programme. Au fond, nous aurons joint la forme.
Dès ma première visite, je reconuais la maison susceptible d'un aménagement confortable, et vois ce qu'il faut faire pour le réa- liser. Nous le réalisons aussitôt. La distribution du premier étage était àchanger. Le déplacement de quelques cloisons, l'ouverture d'une porte dans un gros mur, nous donnent l'installation de notre plan, tandis qu'une porte battante, fermant le corridor de l'aile des invités, sépare la famille de ses hôtes ou de l'horreur du vide des chambres inhabitées.
Dans le grenier, au-dessus de nos tètes, nous établissons con- fortablement nos domestiques et donnons accès à leurs cham- bres en construisant un escalier de service. Un petit perron occupait l'angle extérieur que forme la jonction de l'aile des invités à la maison de famille. Regardant le NordrEst, il était tout indiqué pour une véranda qui est devenue notre salon d'été.
Au Sud-Ouest, au contraire, par une galerie vitrée, nous pro- tégeons notre entrée contre les bourrasques de l'hiver et le soleil de l'été.
Le calorifère existait; mais, dans une situation élevée, vivifiée par le grand air, où il vente frais, les doubles fenêtres seules sont capables d'en assurer tout l'effet; nous en mettons partout.
Nous refaisons, à notre goût, toute la décoration intérieure. Enfin, nous couvrons le plancher de toute notre maison d'un tapis pratique et confortable.
La question de l'eau à la campagne est une grosse affaire ; généralement on la résout par l'abstention. On s'en passe, — on se lave si peu — mais, avec l'habitude du bain froid quotidien que nous avons tous, il fallut la faire venir par une machine élé- vatoire et l'obtenir à volonté, à tous les étages.
Un ingénieux système de fabrication du gaz nous permit la grande simplification de cet éclairage.
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Plus tard, nous pûmes avoir notre chapelle, désirée dès le dé- but, et complétâmes notre confort dévie par l'établissement d'une ligne privée de téléphone qui nous unit au réseau public et par l'acquisition d'une automobile.
La résidence assurée par la réalisation de toutes nos aspira- tions au bien-être intérieur, passons à notre terre, d'où dépen- dait l'avenir de notre œuvre sociale.
La distribution de la propriété était normale, suivant la cou- tume du pays, mais avec des particularités avantageuses pour un débutant.
Les bois s'étendaient sur la partie la plus élevée du plateau et sur un des versants, en pente abrupte vers la vallée; sur l'autre versant, en pente douce, les terres de culture; les prés, le long de la rivière,
La propriété comptant 185 hectares, il y avait 100 hectares de bois, 7-2 de terres labourables, 13 hectares de prairies.
Elle était divisée en trois fermes. Au milieu, la ferme ré- serve du propriétaire; au Sud, la petite ferme; au Nord, la grande.
La proportion des bois me paraissait un peu forte, mais elle provenait de la nature du terrain. Les terres de la petite ferme, étant particulièrement pauvres, avaient été presque entièrement et successivement boisées depuis une quinzaine d'années. Il en résultait que la petite ferme n'avait plus d'exploitation. Il y avait là un mélayer et six vaches, mais sans train de culture; la ferme réserve l'approvisionnait.
Celle-ci se composait de 30 hectares de labours et de 10 hec- tares de prés.
La grande ferme, louée à bail, à prix dargent, comprenait 42 hectares de terres et 3 de prairies.
C'était la proportion inverse de la ferme du propriétaire qui conservait plus de prairies qu'elle n'en utilisait, parce qu'elle vendait avantageusement la coupe du restant.
Décidé à pratiquer le métayage, je n'étais pas fâché de trouver la grande ferme louée pour trois ans encore; je pourrais peu-
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dant ce temps me débrouiller au point de vue cultural. Javais déjà UQ métayer et je trouvais cette ferme réserve . cette ex- ploitation directe où le propriétaire peut acquérir son expérience et faire ses essais. C'est l'école naturelle des autres fermes du do- maine. Cette condition, qui me paraissait indispensable, je la rencontrais. Dans trois ans, me disais-je, après l'épreuve en petit dans ma ferme réserve, et sans avoir payé trop cher, par con- séquent, une expérience que l'on doit, dit-on, acquérir à ses dépens, je pourrai prendre la direction de ma grande ferme, mise à moitié, et pousser en avant la culture un peu plus en grand .
Mais j'étais bien prévenu par toutes les lectures agricoles que j'avais faites, par les publications auxquelles je m'étais abonné et où je retrouvais la même note. Malheur à Timprudent citadin qui, ignorant les difficultés culturales, la liaison nécessaire des divers éléments d'une ferme , s'avise de commencer par tout bouleverser. Ce qu'il faut, c'est perfectionner prudemment, améliorer successivement. J'y étais bien décidé. Mon point de départ serait la culture existante; je ferais ce qu'on faisait avant moi, mais je chercherais à le mieux faire, à l'aide d'instruments plus perfectionnés, d'engrais chimiques, de semences amélio- rées. Quant aux animaux, je n'en changerais pas étourdiment la race. Je me bornerais à mieux nourrir, à mieux soigner ceux que j'aurais trouvés sur place.
En somme, la terre était telle que je la souhaitais. Elle répon- dait, autant que la maison, à tous les desiderata que je m'étais, pour elle, prudemment formés, faute d'expérience personnelle, d'après les conditions unanimement admises et recommandées.
Où en étions-nous au point de vue financier?
Nous étions comblés. Le prix d'achat de la propriété était de 250.000 francs. 11 nous restait donc 50.000 francs de marge pour atteindre la somme consacrée à notre œuvre sociale. Nous les destinâmes à notre fonds de roulement. C'était énorme pour l'ex- ploitation d'une réserve de 30 hectares, et j'étais bien per- suadé de n'en avoir pas l'emploi; mais je pensais que trois ans
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plus tard, j'aurais assurément des dépenses à faire dans ma grande ferme; puis, sans doute, des occasions avantageuses se présenteraient pour acheter des lopins de terre limitrophes. Le surplus du fonds de roulement y serait employé.
En revanche, si, par impossible, je perdais cette somme pai- ma mauvaise exploitation, je n'aurais pas l'excuse, souvent entendue, que le manque d'argent l'avait entravée. Surabon- damment pourvu du nerf de la culture, je serais bien forcé de reconnaître moi-même que j'avais donné, avec évidence, la preuve de mon incapacité. Mais je me rappelais que l'amour- propre au jeu tourne facilement à l'état de passion. On ne veut pas s'être trompé; on se ruine à le prouver; la fatale espérance des faibles illusionne; l'expérience en train est celle qui donnera la fortune; on ne peut l'interrompre.
J'avais vu des agriculteurs, comparables aux joueurs, courant après leur argent. Ne céderais-je pas aussi à cette passion funeste devant la perte de mon fonds de roulement?
Pour y remédier, préventivement, je me jurai que si jamais j'arrivais au bout de mes 50.000 francs, je cesserais la culture et louerais, à mon fermier, dont je prolongerais le bail, les terres de ma réserve, ou les boiserais; mais, en tout cas, je ces- serais la culture.
La retraite assurée, mais hanté, néanmoins, par la perspective de cette situation redoutable, je n'eus de cesse que je n'y eusse paré d'avance, complètement. Il y avait un moyen de menlever l'excuse de courir un jour après mon argent, c'était, avant de l'avoir perdu, de reconstituer la valeur de ce fonds de roulement. J'avais 100 hectares de bois. Il suffisait de m'en interdire l'exploi- tation. En laissant pousser mon bois, je formerais une réserve où je retrouverais, le cas échéant, mon fonds de roulement perdu, sans la tentative d'achever de me ruiner pour la regagner. Ce serait préventivement parer au danger.
Cette décision prise, je me sentis très fort. La reconstitution de mon fonds de roulement ne m'en présageait pas plus la perte qu'un testament n'est un présage de mort. Et résumant, en ma pensée, ma situation que j'avais toujours présente, je consta-
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tais que, réunissant les meilleures conditions, ayant tout prévu, je devais réussir.
II
L'exode du citadin à la campagne, l'arrivée du colon de France et la prise de possession de son domaine, offrent toujours un spec- tacle pittoresque.
L'éclosion de cette vie nouvelle, vigoureuse, pleine de sève, se traduit matériellement par une animation de campement que stimule l'activité physique du colon.
Mais ce que l'on ne voit pas et ce que l'avenir seul doit justifier, c'est son enthousiasme; c'est la fièvre de son cerveau, hanté par la grandeur de sa conception à longue portée ; c'est la lucidité et l'intensité de ses vues au moment où il réalise son ferme dessein.
Il s'agissait d'opérer notre transfert, gens, bêtes et matériel à 50 kilomètres de distance. Des voitures de déménagement char- gèrent notre mobilier; elles devaient voyager deux jours par la route et arriver le surlendemain matin.
Nous camperions ces quelques jours dans nos meubles de loca- tion.
Pendant cette année, aux M***, nous nous étions montés en che- vaux et voitures :
Un omnibus pour le service de la gare et deux juments percheronnes. Elles pourraient à l'occasion s'atteler à un grand break, acheté avec la propriété, pour quelques pique-niques d'été, en morte saison ou le dimanche; car ces juments étaient destinées à l'exploitation de ma réserve ;
Un cheval irlandais rapide, attelé à un deux-roues, dog-cart ou carriole, suivant qu'il ferait les courses ou nos longues pro- menades. Il devait être appareillé à une jument que j'avais en vue et que j'achetai peu après pour le phaéton que nous avions déjà. Nous aurions ainsi la faculté d'étendre au loin nos relations de voisinage. Il s'agissait de faire facilement une cinquantaine de kilomètres dans l'après-midi. Ces deux chevaux le permettraient.
Enfin ma jument de pur sang pour mon sport favori.
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Nos chevaux étaient notre grand luxe, bien adapté à la vie de la campagne et en rapport avec nos goûts. Le lendemain du dé- part des voitures de déménagement, traînant à leur suite la car- riole et le phaéton, partaient, l'omnibus et les postières conduites par le cocher. Il devait faire la route en deux étapes.
Le grand jour arrivé, je montai à cheval avant le lever du soleil, après avoir embarqué mon domestique, chargé de conduire le dog-cart d'une seule traite. Je le dépassai rapidement. Après la surveillance du départ de tout mon monde, il me fallait, en eiîet, assister à son arrivée. A mi-chemin, j'eus des nouvelles de mon omnibus en m'en informant à l'étape. Il était en route de- puis deux heures. J'arrivai pour le voir tourner dans l'avenue.
Les voitures de déménagement dételaient. J'étais à temps.
Après avoir installé les chevaux jdans une écurie à stalles improvisées et non sans crainte d'accidents possibles, je rejoignis les wagons que les déménageurs venaient d'ouvrir. Une désa- gréable surprise m'attendait. Les lieux devaient être vidés de la veille, au plus tard; il n'en était rien. Mon déménageur avait trouvé bon de faire d'une pierre deux coups, et, mangeant ainsi à deux râteliers, de deux déménagements n'en faire qu'un seul. Se fâcher était inutile. Je déclarai simplement que je faisais mes réserves pour le paiement du forfait, si le déménagement ne s'opérait pas comme il était sous-entendu : à savoir un déména- gement unique et non double, dans une maison vidée, sans possibilité de mélange de matériel. J'exigeai donc qu'au lieu du va-et-vient qu'ils prétendaient faire, portant un de mes meubles, rapportant un de ceux de la maison et brouillant le tout, on ne touchât pas à mes voitures avant que la maison ne fût entière- ment vidée et tous les meubles transportés dehors, de façon à ne pas gêner mon déménagement. Ainsi fut fait et comme j'avais naturellement un plan de la maison sur lequel j'avais marqué la place où devait être porté chaque meuble, l'opération se termina rapidement, sans hésitation, ni fausse manœuvre. Mais j'avais bien fait d'arriver à temps.
Par le train du soir, je rejoignis ma famille aux M**'. Le len- demain 16 mai, une voiture louée à la ville et la charrette du fer-
LA RÉVOLUTION AGRICOLE. 6o
mier nous transportaient au chemin de fer. Arrivés à notre nou- velle gare, nous y trouvions notre omnibus. C'était fait. Nous étions chez nous.
Nous étions chez nous de notre personne, mais, pour le mo- ment, notre home était à tout le monde. Notre maison était envahie par les ouvriers; mon prédécesseur s'était réservé une chambre dans les communs jusqu'au 2i juin pour terminer ses altaires. — Il parait qu'on ne se débarrasse pas plus facilement d'une propriété qu'on n'en prend possession. — Notre culture, enfin, était entre les mains d'un personnel que nous payions, mais qui se retirait, chez lui, au 2i juin.
Ce trait général, dans la nuit épaisse qui allait m'environner, a projeté la lueur libératrice d'un phare. Je ne le perdis pas de vue. Le propriétaire, bourgeois, ruiné, vend sa propriété; le personnel paysan, enrichi, va s'installer dans celles qu'il a acquises. La même terre opère ce double effet contradictoire.
M. Jacques me parut un homme fort intéressant. Quand je dis monsieur, c'est pour lui conserver le titre que lui décerne l'estime du pays et, en réalité, M. Jacques n'est pas un seul homme, mais la personnification du paysan « self made man », auquel j'ai eu à faire sous plusieurs noms.
Peu importe, monsieur Jacques s'était élevé et, j'avais mes renseignements, c'était un honnête homme. Il devait sa fortune à son travail, à une certaine rapacité dans le gain, peut-être, mais dans un gain légitime. C'était donc à son école qu'il fallait se mettre. Il y consentit avec une certaine condescendance, et me protégea avec une hauteur un peu méprisante, mêlée d'une bonhomie satisfaite.
Je commençai, avec lui, la visite de chaque pièce de terre, notant scrupuleusement la succession des cultures que j'étais bien décidé à conserver pour commencer : la culture existante, celle qui devait suivre, celles qui avaient précédé. Je compre- nais peu la conversation de monsieur Jacques, je dois le recon- naître, mais il ne s'expliquait pas et procédait par affirmations péremptoires.
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Faute de raisons à l'appui, je devais me contenter des prin- cipes énoncés, et, ne pouvant les discuter ni les comprendre, force m'était de chercher à les classer pour en tirer la marche pra- tique .
Ils me paraissaient se ranger en trois catégories : la tradition culturale, sa science expérimentale, son expérience des mœurs locales.
A mes questions relatives aux diverses cultures et aux façons données à la terre, les réponses étaient : La terre ne le veut pas, ou : La terre le veut ainsi. — C'est l'usage du pays, ou ; Ce n'est pas l'usage. — Si je risquais l'exemple de pratiques diffé- rentes, choisies même dans un rayon rapproché, il m'arrêtait aussitôt : S'ils font autrement, ailleurs, c'est que leur terre le permet. — Il en résultait, pour moi, que l'idée directrice, la dominante de ce vainqueur de la vie, était que la terre avait partout ses exig^ences spéciales, qu'elles étaient connues de l'homme du pays, qu'il y répondait et que l'on ne pouvait rien changera la pratique commune et traditionnelle. Je n'en étais pas aussi absolument convaincu théoriquement , mais , en pra- tique, cette manière de voir s'accordait avec l'idée recommandée partout et que j'avais adoptée, de ne pas débuter par un boule- versement général, mais par la culture établie, perfectionnée peu à peu.
Les fruits de sa science expérimentale s'émettaient en asser- tions plus risquées. — Les moutons aiment la misère. — Les prés ne supportent pas l'engrais. — Les bois ne rapportent pas après sept ans. — Ces axiomes étaient en contradiction avec les données les mieux établies. Je ne pouvais douter que les moutons ne pré- fèrent l'abondance à la disette, que l'acide phosphorique ne con- vienne aux prairies, que l'exploitation des chênes à sept ans ne soit déplorable. Mais le problème, pour moi, était celui-ci : com- ment, malgré ces principes absurdes, cet homme a-t-il pu réus- sir? Car là était le fait, il avait réussi.
L'absurde, du reste, ne le gênait pas; bien au contraire, c'est quand je le poussais à l'absurde qu'il prenait un air entendu; je m'attendais toujours au : Credo quia ahsurdum. Sa persuasion
LA RÉVOLUTION AGRICOLE. 67
que je ne pouvais comprendre, mais qu'il savait, lui, était vi- sible.
Monsieur Jacques professait, du reste, un respect profond pour le paysan qu'il tenait en haute estime, et méprisait le bourgeois avec une candeur qui révélait toute la sincérité de ses convic- tions. Pouvait-on le lui reprocher? Elle s'appuyait sur les faits. Il avait fait fortune là où le bourgeois se ruinait. Si je hasar- dais, dans mon for intérieur, quelques réserves, je n'en devais pas moins conclure que sa méthode, sans doute insuffisamment éclairée, menait pourtant, telle quelle, au succès.
Les mœurs locales qui m'apparaissaient à travers ses dires m'ouvraient des horizons nouveaux.
J'entendais des choses extraordinaires : le fait de la variabilité de l'étalon de mesure par exemple. Il ne s'agissait pas, bien en- tendu, du système métrique, qui ne sert que pour les actes offi- ciels, mais de la mesure du pays , l'arpent de 66 ares 66 cen- tiares, lequel se divise en 100 chaînées. Lorsqu'il s'agissait de prés, l'arpent n'avait plus que 80 chaînées. C'était avec pitié que monsieur Jacques constatait que je ne comprenais pas que c'était là mon intérêt. L'usage de cet arpent, étabU par un grand monsieur Jacques qui en devint célèbre, avait été adopté par tous les voisins.
Comme les prés ont plus de valeur que les terres, me disait-il, il y a intérêt pour le propriétaire à établir l'arpent de pré le plus petit possible.
— Mais alors ce n'est plus un arpent.
— Si, ce n'est pas un arpent de terre, mais c'est un arpent de pré.
Je ne comprenais pas.
— Quand vous achetez un arpent de prés, il n'a donc que 80 chaînées?
— Non, il en a 100, parce que je l'achète à 66 ares 66.
— Et quand vous en vendez la coupe, il n'a plus 80 chaînées î
— Oui, c'est l'arpent de pré.
— Mais pourtant celui qui vendrait le foin d'un arpent de 100 chaînées, livrant plus de foin, vendrait plus cher?
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— Non. Ce serait tant pis pour lui.
Je restais rêveur. L'expression « deux poids et deux mesures » s'éclairait âmes yeux. L'avenir me réservait d'en pénétrer toute la profondeur par une connaissance prolongée. Comment, pen- sais-je, peut-on changer des mesures suivant son intérêt et en imposer l'usage?
A côté de ce stupéfiant abus, comme je manifestais l'intention de me clore, il hochait la tète :
— On serait mal vu à se clore.
— Comment? Est-ce que je n'ai pas le droit d'établir chez moi une clôture?
— Oui, mais vous verrez. Cela ferait mauvais effet dans le pays.
Il paraissait persuadé que je ne me doutais pas des difficultés d'une chose qui me semblait si simple. Et, pour cette fois, c'est lui qui avait raison.
Ce qui me frappait, c'est que j'avais remarqué que M. Jacques laissait établir des abus chez lui. Par exemple, à propos d'un arbre, planté par un voisin, sans respect des distances, et qui en était venu à s'étendre tout entier sur sa propriété et à stériliser illégalement un coin de terre, il s'était excusé en disant :
— Il faut être bien avec ses voisins !
Remarquant un sentier au travers d'une pièce de terre, je demandais si c'était là une servitude.
— Non, une tolérance.
Et elle n'était pas bénévole, car il ajoutait avec une sorte de résignation fataliste :
— Il faut bien souffrir ce qu'on ne saurait empêcher. Comment? cet homme qui avait su imposer injustement une
mesure fausse ne savait pas défendre son droit !
Tour à tour exploiteur et exploité alors? Qu'était-ce donc que cette force, l'usage^ qu'il savait manier et à laquelle pourtant il était soumis ?
Ce problème attirait d'autant plus mon attention qu'il con- cernait la connaissance des hommes auxquels j'allais avoir af-
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faire, et que je n'aurais été qu'un vain adepte de la Science sociale, si la question du personnel n'avait pas été ma première préoccupation.
Mais, de plus, un fait particulier, l'échec d'une expérience agricole, attribuée au personnel, avait spécialement fait l'objet de mes méditations.
Il m'avait été donné, au temps où je ne songeais pas à la culture, de rencontrer assez souvent un savant dont les théories ont suscité d'ardents admirateurs et des détracteurs non moins passionnés, M. Georges Ville. Ceux qui l'ont connu savent qu'il avait une personnalité qui ne passait pas inaperçue. Il m'avait produit l'impression d'un croyant qui a échoué, mais dont la foi n'est pas atteinte. Il me semblait discerner en lui la mépri- sante hauteur de l'homme qui croit avoir raison contre la masse aveugle et un peu de cette humilité du vaincu, mais du vaincu accidentel, révolté, qui n'a pu prouver son dire, mais qui compte sur le temps pour lui donner raison.
Sans professer aucune opinion sur ses théories scientifieo-cultu- rales, je m'étais récemment procuré ses œuvres. Le Proprié- taire devant sa ferme délaissée m'avait, par analogie avec ma situation personnelle, profondément intéressé. Après un exposé de la crise agricole, M. Georges Ville disait (1) :
« Dans une situation si menaçante, il m'a paru que le savant n'avait plus le droit de se tenir renfermé dans son laboratoire, que son devoir l'appelait sur le champ d'honneur, dùt-il, pour pénétrer les causes de la défaite qui nous menace, subir lui-même les sacrifices dont son intérêt personnel le détournait. J'ai consi- déré comme un devoir de prendre à mes risques et périls une grande exploitation agricole, ne fût-ce que pour savoir si, grâce aux nouvelles méthodes de culture, le capital, qui fait générale- ment défaut à la terre, lui étant fourni, on pouvait... donner aux exploitations rurales une constitution assez puissante pour lutter contre l'étranger. »
A la bonne heure, pensai-je, voilà ce que j'appelle une
(1) P. 4, 83, 6, 5, 95, 97, 23, 22, 30, 24.
70 LA SCIENCE SOCIALE.
conviction sérieuse qui ne recule pas devant la pratique.
Et quand, plus loin, je lisais, à propos d'une cause d'insuccès méconnue : ... « J'en ai découvert la gravité à mes dépens, et ce qu'on a appris en y perdant son argent, uon seulement ne s'ou- blie pas, mais on sait le dire de façon à entraîner la conviction des autres. »
J'admettais absolument cette manière d'acquérir le droit au conseil et j'étais très porté à ajouter foi aux conseils provenant d'une telle origine.
Et cependant M. Georges Ville avait échoué, et les bonnes finances qu'il avait prévues, comme moi, n'avaient pu le sau- ver, malgré de généreux sacrifices.
« Lorsque, atteint et blessé dans un de mes sentiments les plus profonds et les plus désintéressés » (le but qu'il vient d'exposer), j'ai voulu, dit-il, briser l'obstacle à coups d'argent, c'était l'équi- valent de Darius voulant enchainer l'Océan, L'obstacle était plus fort que moi... J'étais un ignorant. Je ne connaissais le problème agricole que sous un de ses côtés; l'autre m'était inconnu ».
Je devenais très attentif.
« J'avais compté sans l'hostilité des classes rurales, dont Balzac a dépeint l'âpre et insatiable cupidité; je me suis heurté, dès mes premiers pas, à des résistances imprévues, à des coalitions oc- cultes, à des trahisons coupables, pour ne pas dire criminelles; l'hostilité universelle du milieu a hni par paralyser mes moyens d'action. Croirait-on que, malgré tous mes efforts, je n'ai pu pro- duire avec économie les récoltes que la pratique agricole de tous les pays réalise depuis vingt ans sur mes indications, et que fina- lement, quoi que j'aie pu faire, à la solution d'un problème de science et de pratique agricole s'est substituée peu à peu une lutte sourde, sans trêve ni merci, contre les défaillances, les trahisons et les grèves qui m'enveloppaient de toutes parts. »
« Le danger est d'autant plus grand, que tout ce qui vous
entoure conspire pour vous y précipiter. L'agriculteur de nais- sance ignore la théorie du danger que je vais analyser, mais il excelle à vous y pousser. La jalousie de la classe agricole contre le propriétaire n'est pas inférieure à la férocité des fauves, et
LA. RÉVOLUTION AGRICOLE. 71
lorsque, par des conseils menteurs, on vous a entraîné à tenter un coup de force qui ne peut aboutir, il faut voir, pour qui sait lire sur ces visages où une fausse bonhomie cache la plus impla- cable convoitise, la satisfaction qu'on éprouve de votre insuccès. La haine du sauvage contre riiomme civilisé!
« Il m'a fallu deux ans pour apercevoir et définir dans son es- sence cette cause d'insuccès, la plus générale de toutes. »
Quelle est-elle?
... « Le travail agricole est loin d'avoir la simplicité et l'indé- pendance qu'on est porté à lui accorder. »
« Dans la culture, on ne peut pas faire ce qu'on veut; la terre ne se traite pas en pays conquis. La terre et la culture ont des exigences impératives avec lesquelles il faut compter. »
« Et vous allez voir... avec quelle rapidité une entreprise agricole peut être ruinée, si le travail mécanique est mal ap- pliqué. »
« L'écueil que je vous signale là est celui où sombrent, neuf fois sur dix, les personnes étrangères à la culture, les ingénieurs, les industriels, les financiers, les savants, qui raisonnent par ana- logie avec ce qui se passe dans l'industrie, et supposent qu'il y a un rapport simple et direct entre le travail de l'ouvrier et le produit de la récolte. »
« L'ouvrier agricole ne produit pas; il sert simplement à di- riger les forces de la nature ; et voilà pourquoi il est si difficile à conduire et peut devenir un auxiliaire si dangereux.
... « Le travail humain est à celui de la nature comme 1 est à 500, mais avec cette distinction que le travail humain n'est qu'une puissance de direction qui rend utile ou nuisible le travail de la nature. C'est l'effort du pilote qui mène au port ou à l'a- bime. La plus légère déviation vous perd; car 8.000 chevaux- vapeur par hectare (équivalent des forces naturelles, d'après M. Georges Ville) travaillent contre vous. »
« Un ouvrier qui commande à 15 ou 20.000 chevaux-vapeur réels, quoique inapparents, est bien fort pour faire le mal. »
« Si une pensée méchante ou un intérêt dissimulé se glisse dans l'organisation d'une ferme, comment un propriétaire pour-
72 LA SCIE.NXE SOCIALE.
rait-il réussir, alors que 8.000 chevaux-vapeur par hectare tra- vaillent contre lui. »
Je prie mon colon de France d'excuser cette longue citation, mais ces observations, non du théoricien, mais du praticien qui a douloureusement vécu son expérience, m'ont été si utiles par la suite que je n'hésite pas à le mettre à même de les méditer.
Quant à moi, je ne venais pas, comme M. G. Ville, en novateur agricole : c'était une expérience sociale surtout que je tentais; je devais me contenter, au point de vue agricole, d'appliquer la science des autres. C'était l'œuvre sociale qu'il fallait établir et pour laquelle j'étais armé. Je n'admettais donc pas, pour justi- fier mon échec, l'excuse des difficultés du personnel, puisque je les connaissais.
Je prétendais les résoudre.
Je m'étais fortifié autant que je l'avais pu, en réunissant toutes les chances de succès. Je comptais jouer serré, et, un homme prévenu en valant deux, je ne devais pas succomber aux dan- gers signalés par M. G. Ville. Armé de la Science sociale, je de- vais explorer ce pays nouveau et ténébreux que me révélaient les dires de M. Jacques, et y trouver ma voie.
C'est ainsi que, délibérément, je m'engageai dans le terrible engrenage, qu'il me fallut traverser tout entier.
A. Dauprat.
BOERS ET ANG LAIS
OBJECTIONS ET REPONSES
I
L'article que j'ai publié ici même dans la livraison de novembre, sous ce titre : Boers et Anglais, m'a valu, dans la presse, des approbations et des critiques également ardentes et il m'a attiré en outre un certain nombre de lettres dans lesquelles le même article est apprécié très difTéremment.
Il fallait s'attendre à ces jugements divers, sur une question aussi controversée. Je remercie tous ceux qui ont bien voulu manifester leur approbation. Quant aux critiques, elles peuvent se résumer dans un article aigre-doux de M. André Lichtenberger, dans le Journal des Débats, mais surtout dans la lettre suivante que m'adresse un professeur de la Faculté de droit de Caen :
A Monsieur Edmond Demolins.
« Cher Monsieur,
« Depuis le temps où j'ai eu l'honneur d'être votre élève en Science sociale, je n'ai pas cessé d'attacher Je plus grand intérêt à ce qui vient de vous et de vos collaborateurs. Ma curiosité a donc été vivement attirée par votre article Boers et Anglais dans la Science sociale de novembre dernier. J'ai été très frappé de la force avec laquelle est présentée l'idée fondamentale de votre thèse. Je ne crois pas cependant, après y avoir réfléchi, que votre argumentation soit concluante. Voulez-vous me permettre de vous en exposer les raisons?
74 LA SCIENCE SOCIALE.
« Vous VOUS établissez sans doute sur un terrain très solide en posant cette loi sociale, que « lorsqu'une race se montre supé- rieure à une autre dans les diverses manifestations de la vie pri- vée, elle finit par l'emporter fatalement dans la vie publique », et en cherchant à démontrer que cette loi s'applique à la situa- tion respective des Anglais et des Boers. Mais cela suffit-il à ré- soudre la question posée en tête de votre article : « Où est le droit? » Démontrez-vous que, dans le conflit actuel, les Anglais aient le droit pour eux? Je ne le crois pas. »
RÉP. — Je reconnais que ce sous titre : Où est le droit? prête à une fausse interprétation dont je suis en partie responsable. Il ne sig'nifie pas, comme le pense mon honorable correspon- dant : « Où est le droit dans la guerre actuelle? car l'article ré- prouve la guerre et démontre de plus qu'elle n'est pas la source de la supériorité fondamentale. Il signifie : « Où est le droit dans les questions de propriété et de nationalité en général. L'article en effet, et je croyaisl'avoirassez répété et démontré, s'élève bien au- dessus du conflit actuel entre les Boers et les Anglais. Certains journaux l'ont d'ailleurs compris et, dans le Journal des Débats, M. André Lichtenberger reconnaît loyalement que je ne « pré- tends pas légitimer le droit du plus fort ». Suivant la Science sociale, on ne conquiert pas la prédominance par la force des armes, mais par la force du travail et de l'initiative privée. En vérité, je croyais que cela était entendu une fois pour toutes!
Suite. — « En efî'et, une loi sociale est tout autre chose qu'un prin- cipe de droit. Découverte au moyen de l'observation des faits, elle dit ce qui est, ce qui doit être d'après la nature des choses; elle ne dit pas ce qui est ])ien ou mal, ce qui satisfait ou non la notion du juste ou même de l'utile. Mais, dira-t-on, est-il admissible qu'une loi sociale produise le mal? Admettre cela, ne serait-ce pas « dé- clarer que l'œuvre divine est une monstrueuse iniquité? Enten- dons-nous : je ne dis pas que les lois sociales produisent le mal, mais elles peuvent le permettre. »
RÉF. — On pourrait faire le même reproche aux lois physi- ques. Mais l'homme seul est responsable de l'usage qu'il fait de
lîOERS ET ANGLAIS. /5
ces lois. Et cela est une autre question. On peut aussi abuser et on abuse journellement de la religion. Cela n'atteint pas la religion, mais ceux qui abusent d'elle.
Suite. — « Dans la mesure où l'homme a le pouvoir d'agir sur la marche des clioses, il peut faire le mal, et cela même à la faveur des lois sociales. La loi que vous avez exposée est bonne en elle-même ; elle est la sauvegarde des progrès de l'humanité. »
RÉP. — Très bien, mais c'est là toute notre thèse.
Suite. — « Par elle les races supérieures sont assurées d'une force qui les empêche de succomber sous les races inférieures. Il ne s'ensuit pas qu'elles ne puissent abuser de cette force. Elles en abusent parfois, et je touche ici au point sur lequel, sans sortir de votre terrain de discussion, on peut relever dans votre thèse un point faible. Est-il bien exact que, lorsque la race supérieure l'a emporté décidément sur la race inférieure, on trouve unani- mement et sans réserve « que cela est bien »? Il y a, si vous le voulez, un bien acquis, en ce sens que la race supérieure est désormais assurée de ne pas être elle-même dévorée, et qu'elle a un nouveau terrain d'action où elle peut développer ses bonnes facultés. Ainsi on peut dire que la loi produit toujours un certain bien, celui même pour lequel elle a probablement été instituée. Mais ce n'est pas toujours,' c'est même rarement un bien sans mélange. »
RÉP. — Je répète que le mélange de mal vient de la manière dont les hommes peuvent appliquer la loi et non de la loi elle- même. Il faudrait sortir de cette équivoque.
Suite. — « La conquête faite sans nécessité et avec violence est parfois funeste au conquérant lui-même. Elle engendre des haines de races, ce mal si difficile à guérir, qui peut causer pour bien longtemps de grandes souffrances. »
RÉP. — Tout cela est bien entendu.
Suite. — « Il y a des succès de races supérieures que tout le monde considère comme acquis, des « choses faites » que per-
76 LA SCIENCE SOCIALE.
sonne ne songe sérieusement a « défaire » purement et simple- ment, et qui pourtant ont causé et causent encore de grands maux. L'Angleterre n'est pas encore guérie du mal qu'elle a fait à l'Irlande. » — Répétons que c'est là toujours la part de l'homme, et non de la loi. — « Et si les faits accomplis sont souvent la meilleure base dont on puisse partir pour les améliorations à venir, il ne s'ensuit pas que ces faits accomplis soient toujours eux-mêmes un bien incontestable , un profit net pour l'huma- nité. » — Même observation.
« Il y a donc des abus de force possibles de la part des races supérieures. Leur supériorité n'est pas une raison suffisante pour trancher à leur profit tout conflit qui peut s'élever entre elles et les races dont la formation est plus imparfaite. Ce droit n'est pas toujours et nécessairement de leur côté. »
Rép. — C'est précisément pour remédier à ces abus de la force que nous avons fait appel à l'arbitrage enfin organisé. C'est même là la conclusion de tout l'article. Pourquoi ne pas en tenir compte?
Suite. — « Le droit est-il, d'autre part, toujours et nécessai- rement du côté des premiers occupants du sol, et l'indépendance nationale est-elle, en tous cas, un droit intangible? Non assuré- ment, et comme critique négative d'un principe aussi absolu^ votre argumentation est démonstrative.
<( 11 faut cependant que ce droit à l'indépendance nationale reste la base normale des rapports entre les nations. Des prin- cipes de droit positif aussi généralement reconnus que celui-là sont, malgré leur imperfection, une garantie contre les abus de la force. Admettre comme seule règle que la souveraineté d'un ter- ritoire doit appartenir à ceux qui sont capables d'en tirer le meil- leur parti, c'est ouvrir la porte aux entreprises les moins justi- fiées. Tout en admettant que la souveraineté doit être limitée par l'intérêt général de l'humanité,, il faut bien reconnaître qu'on ne doit porter atteinte à une indépendance nationale une fois éta- blie que lorsqu'elle est reconnue manifestement incomjmtibl& avec le bien général. »
BOERS ET ANGLAIS. 77
RÉp. — C'est ici que le lecteur peut saisir exactement le ma- lentendu qui nous divise et en apercevoir la solution.
M. Astoul, jurisconsulte disting-ué, envisage surtout le point de vue juridique; il relègue le point de vue social au second plan et le subordonne au premier.
La Science sociale, au contraire, place le point de vue social au premier plan, et elle lui subordonne complètement le point de vue juridique.
Elle dit : le monde n'est pas conduit par les lois faites par les hommes, mais par les lois établies par Dieu. Ces lois ne se trou- vent pas dans les livres, mais dans les faits. Il faut les observer et ensuite s'y conformer. Sinon, elles vous écrasent tout simple- ment.
Le juriste doit donc se rendre compte d'abord des lois sociales et ensuite y accommoder le droit des gens, le droit qui régit les rapports de peuples à peuples.
Car si nous mettons l'action juridique au second pian, nous ne l'éliminons pas, nous ne nions pas son utilité, sa nécessité; nous l'appelons, au contraire, à la rescousse. Bien plus, nous nous plaignons que son rôle ne soit pas assez grand. Nous lui reprochons d'être embourbée, empêtrée dans de vieilles formules et nous sourions de ces hommes politiques qui tiennent des con- férences de la paix, et qui, faute de connaître les lois sociales, ne savent comment s'y prendre pour prévenir la guerre.
L'action juridique, mais nous ne demandons que cela, puisque nous concluons, je le répète, à l'organisation d'un arbitrage international subordonné à la connaissance des lois sociales. Le voilà le tribunal que vous demandez. Que voulez- vous donc de plus, mon cher ami !
Suite. — « Les Républiques du Sud de l'Afrique en sont-elles là? Je me garderai d'entrer ici à fond dans la question, pour la bonne raison que je n'ai pas une connaissance suffisante des faits. Je n'oserais, en tout cas, m'en rapporter, sur ces questions de fait, aux affirmations du gouvernement britannique et de son prin- cipal et très verbeux représentant à l'heure présente. Il y a tout
78 LA. SCIENCE SOCIALE.
lieu de croire que l'intérêt politique a fait beaucoup exagérer les griefs des Uitlanders, » — C'està savoir. — « En tout cas, il faudrait discuter ces griefs pour juger le conflit actuel ; la loi sociale qui menace éventuellement la race des Bcers ne suffit pas à elle seule à montrer que l'heure est venue de supprimer au profit des immigrés l'indépendance des deux Républiques. L'Angleterre pourrait bien avoir cherché à cueillir un fruit qui n'est pas mûr, et qui peut-être ne mûrira pas, parce que la race à laquelle se heurtent les Anglo-Saxons n'est pas une race qui paraisse radi- calement incapable de se transformer à temps. »
RÉP. — C'est précisément la nécessité de cette transformation que nous crions aux races menacées. Nous ne voulons pas leur ruine, mais leur relèvement. La Science sociale devrait être leur bréviaire.
Suite. — « L'intérêt général de l'humanité n'est pas for- cément conforme de tous points aux aspirations hâtives de la race la plus entreprenante ; et la conservation d'une race saine et vigoureuse, réserve d'hommes et d'énergies, peut présenter autant d'intérêt que la mise en valeur immédiate d'un territoire à côté duquel beaucoup d'autres s'oiirent à racti\àté des nouveaux venus. »
RÉP. — Observons, sans insister, que la prédominance d'une race supérieure ne suppose pas, comme semble le croire M. Astoul, l'élimination, la destruction de la race inférieure. Cette dernière continue à subsister comme auparavant, mais elle ne détient plus la souveraineté exclusive d'un territoire donné. Elle par- tage cette souveraineté avec une autre race : ce n'est pas la même chose.
Suite. — « Je ne donne pas ici de solution ; je ne fais qu'indi- quer, d'une façon même assez décousue, des points qui de- manderaient à être examinés. Ce sont là des éléments scientifi- ques de la question; j'ose croire qu'elle est un peu moins simple que vous ne la faites. »
RÉP. — Mais je ne la simplifie pas du tout, puisque je tiens
IJOERS ET ANGLAIS. 79
compte des deux éléments, l'élément social et Félément juri- dique, tandis que vous n'êtes préoccupé que du second.
SriTK. — « A un certain point de vue, cependant, elle parait assez simple. Quelle que soit la mesure dans laquelle une inter- vention dans les affaires du Transvaal pouvait être légitime, reste la question du procédé employé, la question de cette guerre ma- nifestement voulue, à tout prix, pour en finir. De fortes présomp- tions contre la nécessité de cette guerre résultent des protestations courageuses et persistantes d'une notable portion de l'opinion britannique. L'état actuel du monde permet de réprouver plus énergiquement que jamais ces recours à la force dans des ques- tions où l'arbitrage serait possible. » — Mais vous répétez là ce que j'ai proclamé. — « Les esprits s'babituent à ce mode de tran- cher les conflits, et les « Conférences de la paix » ne semblent pas aujourd'hui chose trop extraordinaire. »
Rép. — Je répète encore que tout mon article aboutit à cette conclusion, la condamnation de la guerre et la nécessité d'en appeler à l'arbitrage.
SriTE. — (( L'Angleterre choisit bien son heure pour venir déclarer, au mépris de la conscience universelle, que dans la question de l'Afrique du Sud elle repoussera a jmori toute offre de médiation! C'est là son crime, ou celui des hommes qui la gouvernent à l'heure actuelle, et c'en est assez pour qu'on soit en droit de réprouver son agression. Voilà l'idée très simple et très justC;, à mon avis, d'une foule de gens qui n'érigent pas en principe la haine de l'Angleterre. Pour mon compte, je ne me cache pas d'avoir non seulement de l'estime, mais une véritable sympathie pour la grande nation britannique; mais je ne saurais voir avec peine qu'elle reçoive une leçon méritée; et si le petit peuple qui en aura été l'instrument y gagne le maintien de son indépendance, je m'en réjouirai sans croire faire injure à l'Angleterre ni offenser la Science sociale. »
Rép. — Si les Roers triomphent et maintiennent leur indé- pendance, je m'en réjouirai autant que vous, mais croyez bien
80 LA SCIENCE SOCIALE.
que, d'un côté comme de l'autre, ce ne sont pas les armes qui en décideront en dernier ressort; c'est la supériorité sociale.
Suite. — « Je m'empresse d'ailleurs de reconnaitre que votre article lui-même est plein d'indications qui pourraient conduire aisément à cette manière de voir : je m'étonne seule- ment que vous ne les ayez présentées que comme un accessoire indiflérent au fond de la question posée.
« Veuillez agréer, cher xAIonsieur, l'assurance de mes sentiments
très distingués et très dévoués.
« Ch. AsTOUL,
• Prolesseur agrégé à la Faculté de droit, « Université de Caen. »
II
Ce même article a soulevé en Belgique de vives polémiques, notamment dans le Petit Bleu, de Bruxelles, dans VÉconojiiiste belge, dans la Flandre libérale, de Gand.
Les principales critiques ont été formulées par M. de Vigne, avocat et échevin des finances de la ville de Gand, et par M. H. Meert, professeur à Y Athénée royal de la même ville. Elles repro- duisent, d'une façon générale, celles auxquelles nous venons de répondre.
Dans la Flandre libérale^ un grand industriel de Gand, M. Wil- lems, a répondu à ces critiques et a soutenu la thèse que nous avons exposée ici. Dans un premier article, il résume très exactement notre étude; dans un second, dont nous reprodui- sons un passage, il répond aux critiques :
« J'ai lu avec intérêt, dit-il^, la remarquable lettre de l'hono- rable échevin M. de Vigne.
« Mais je suis embarrassé d'y répondre, car il me parait avoir confondu deux choses distinctes. On lui a parlé sociologie et il répond droit international. La sociologie, si je ne me trompe, est une science d'observation qui ne fait qu'enregistrer des lois existantes, constatées et inéluctables, tandis que le droit in ter-
ROERS ET ANGLAIS. 81
national, si je ne me trompe également, est une science spécu- lative, essentiellement variable, d'après les époques, puisqu'elle est un pur produit de Imtellig-ence et de la conscience humaine, qui varient d'époque à époque. Il me semble, dès lors, assez dif- licile d'opposer des arguments tirés de l'une à des arguments tirés de l'autre.
« M. Demolins, je l'ai dit, et vraiment je suis un peu confus de devoir y insister, n'a pas inventé les lois qu'il présente ; il n"a fait que les constater. Ce n'est donc pas, à proprement parler, une thèse qu'il défend. Lorsqu'un physicien expose les lois de la pesanteur et en montre les eliets, il n'invente rien du tout et se borne à constater un phénomène scientifique qui ne peut pas ne pas exister.
« M. Demolins s'est-il trompé et les lois dont il a cru constater l'existence, n'existent-elles pas? C'est ce qu'il faudrait démon- trer. On ne l'a pas tenté.
« Or, il n'y a pas autre chose dans la lettre que j'ai eu l'hon- neur d'adresser à la Flandre et qui a tant excité l'ire des adeptes de la « religion boer ». Car c'est devenu, dans certains milieux, véritablement une sorte de nouveau culte.
« Cette petite observation ne s'adresse pas, je me hâte de le dire, à M. de Vigne. Mais je dois protester contre le reproche d'é- goïsme que ce dernier nous adresse. Égoïstes, en quoi? Encore une fois, et je demande pardon de le rappeler de nouveau, mais il le faut bien, puisqu'on semble ne pas nous comprendre, ce n'est pas nous qui créons les lois sociologiques. Que nous les ap- prouvions ou que nous les désapprouvions, elles n'en existent pas moins et nous n'y pouvons rien changer, pas plus que nous ne pouvons changer quoi que ce soit aux lois physiques.
« Autant que tout autre, je déplore cette guerre-ci et toutes les autres guerres. Ce sont des horreurs indignes de notre époque. Je déplore particulièrement celle-ci à tous les points de vue. Je suis d'accord que l'Angleterre, ou plutôt les hommes qui dirigent actuellement la politique de cette grande nation, ont eu le tort d'engager une lutte homicide contre le peuple boer. Abso- lument comme les autres grandes puissances européennes — et
T. XXIX. G
82 LA SCIENCE SOCIALE.
toutes ont la conscience très chargée à cet égard — ont eu tort lorsqu'elles ont essayé de s'emparer de force, au prix du sang versé, de pays plus faibles qu'elles convoitaient pour l'un ou l'autre motif.
« Le tort du gouvernement anglais est ici d'autant plus impar- donnable que, certainement, l'Angleterre, en vertu de sa grande supériorité sociale, eût fini par absorber quand même, mais pacifiquement, les populations du Transvaal.
« C'est donc plus qu'un crime, comme le disait un diplomate célèbre, c'est une faute.
« Après plus mûr examen donc, je pense que mon honorable contradicteur reconnaîtra que, à ce point de vue. il n'y a, entre nous, qu'un malentendu.
« Je dois faire remarquer ensuite, avec M. Demolins, car je ne suis personnellement qu'un pauvre profane, que ce n'est pas le droit international qui a fait que « les droits des sauvages » ne sont pas reconnus, mais que c'est là, encore une fois, le résultat d'une loi naturelle, mille fois vérifiée, en vertu de laquelle les peuples de formation inférieure — un peu plus un peu moins, peu importe — perdent fatalement leur nationalité au contact de peuples de formation supérieure. Le droit international n'eût pas proclamé ce principe que les effets eussent été les mêmes.
« Par conséquent, au lieu d'encenser toujours et quand même les Boers, ces déshérités volontaires de la civilisation, et de les engager ainsi implicitement à persévérer dans la voie mauvaise dans laquelle ils étaient engagés et qui aboutissait à leur absorp- tion par les peuples socialement supérieurs qui les entourent, disons-leur quelques petites vérités. Disons-leur qu'ils ont tort de ne pas être entrés dans une meilleure formation sociale et disons-leur hautement que ce n'est qu'à cette condition que l'ave- nir leur appartiendra dans le Sud-Africain; que, sinon, ils auront beau triompher vingt fois sur les champs de bataille et faire des prodiges d'héroïsme, ils finiront par être battus quand même sur le terrain de la lutte sociale. Et c'est la seule qui compte !
(( Chacun comprend l'amitié à sa façon. Celle-ci est la mienne !
(( Quel que soit mon désir d'en finir avec ce débat un peu fasti-
BOERS ET ANGLAIS. 83
dieux, je dois cependant relever quelques erreurs de fait com- mises par mon honorable contradicteur :
« 1° Ce ne sont pas des réfugiés hollandais, comme semble le croire M. de Vigne, qui ont fondé la colonie du Cap, en 1650. M. de Vigne ne saurait ignorer qu'à cette époque, la Hollande indépendante avait atteint son plus haut degré de prospérité. Ses citoyens ne devaient pas se réfugier dans les solitudes africaines. Au surplus, que M. de Vigne veuille bien ouvrir le premier traité d'histoire venu et il y trouvera que le Cap a été occupé, en 1652, par la Compagnie des Indes orientales, en vue d'avoir un point d'appui dans les mers de l'Inde. C'est encore une de ces petites légendes que nous sommes au regret de devoir renverser.
« 2" Ils sont pauvres, dit M. de Vigne, parce que la terre est peu fertile. Ce sont des steppes. Cela est-il bien sûr? Et puis, en l'ad- mettant, ce sol ne peut-il être amendé avec un peu de travail? Croit-on que, si le Boer consacrait un peu plus de temps à la cul- ture et un peu moins à la chasse, il n'y aurait pas là, sous ce rap- port, de grandes améliorations? Mais le pays est-il vraiment si pauvre? Ecoutons ce que disait, à ce sujet, M. Reitz, président de TEtat libre d'Orange, à l'un de nos compatriotes, M. Leclercq: (' M. Reitz m'a vanté l'extrême fertilité des districts orientaux qui confinent au Basutoland. La terre produit le froment et toutes les céréales et c'est la région qui se prête le mieux à la culture tandis qu'ailleurs le pays n'est propre qu'à l'élevage du bétail... Il y a aussi les riches mines de charbon dans le Nord- Ouest, enfin les mines d'or » . Comme nous le disions dans notre première lettre, ce ne sont pas les objets d'activité qui manque- raient aux Boers s'ils voulaient bien condescendre à travailler de la manière que nous l'entendons aujourd'hui.
(c Et avec le travail viendrait la richesse, à supposer qu'ils ne la possèdent pas dès aujourd'hui.
« 3° Une troisième erreur de M. de Vigne, c'est de croire qu'il existe là deux Chambres, « une première Chambre et un Sénat ». Dans l'État libre d'Orange, il n'y a qu'une seule Chambre où sont représentés presque exclusivement les intérêts ruraux. Soit dit en passant d'ailleurs, le régime électoral est moins démocratique
84 LA SCIENCE SOCIALE.
dans cette république que dans la colonie impériale du Cap.
« Il n'y a, à proprement parler, qu'une Chambre également au Transvaal. La seconde Chambre n'est qu'une sorte de « co- mité central appelé à régir l'industrie. Elle n'est, d'ailleurs, que consultative ». (Jules Leclercq. Voyage dans l'Afrique sud-aus- trale.)
« 4° Enfin, quatrième erreur — peu importante — M. de Vigne place les mines de diamant au Transvaal. Elles sont situées en territoire anglais.
« M. de Vigne continue à croire à la légende des mines d'or, cause de la guerre. Soit.
« J'aurais voulu m'arrêter ici, mais je m'aperçois que j'ai ou- blié de répondre à une question de l'honorable échevin.
« Il nous demande si nous approuverions l'intervention d'une grande puissance quelconque dans le cas où la Belgique n'accom- plirait pas sa mission civilisatrice au Congo. Certainement. L'exercice de la souveraineté qui a été conféré par les puissances à la Belgique, sur les territoires congolais, a pour condition fon- damentale le bien général. Ce n'est pas un droit absolu. Et si la Belgique devait faillir à cette grande mission, si elle ne restait pas digne de la prééminence qu'on lui a donnée, les puissances seraient certainement en droit d'intervenir, au nom des intérêts supérieurs dont parlait M. de Vigne.
« Mais, quant à la modalité de cette intervention, ceci est une autre affaire. Et, sur ce point, nous nous entendrons, je pense, plus facilement : je suis un partisan convaincu, dans tous les con- flits entre nations, de l'arbitrage international. La guerre me parait, non seulement une abomination digne seulement des temps barbares, mais encore une absurdité. Car, généralement, on finit, après chaque guerre, par faire ce qu'on eût pu faire avant et sans guerre. Ce serait donc à un tribunal international à décider de la nécessité de ce genre d'intervention. Il y a bien des tribunaux pour trancher les conflits entre particuliers, pour- quoi n'y en aurait-il pas pour trancher les conflits entre les na- tions qui, en réalité, ne sont que des groupes plus ou moins nom- breux de particuliers?
BOERS ET ANGLAIS. 85
« J'ai tenu à être aussi bref que possible. Quelques parties de ma lettre auraient exigé de plus longs développements. Je n'ai pas voulu abuser de votre obligeance, monsieur le Directeur. Les lecteurs désireux de se former une opinion raisonnée sur cette question et d'autres de même nature, feront bien de s'initier un peu à la Science sociale. Ils auront ainsi des idées plus exactes sur ce genre de questions.
« Pour ce qui me concerne, le débat est clos.
« Je vous prie d'agréer, monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
« Pierre Willem s. »
Je n'ai pas l'honneur de connaître 31. Pierre Willems, mais je le remercie de son intervention, d'abord parce qu'elle remet les choses au point; ensuite parce qu'elle me dispense d'intervenir moi-même plus longuement.
Edmond Demolixs.
P. -S. — Au moment où cet article est à l'impression, je reçois une vingtaine d'appréciations parues dans des jour- naux de France et de l'étranger, notamment, dans le Journal des Débats, une réponse approbative à l'article de M. André Lichten- berger, dans le Pelif Journal une critique de M. Ernest Judet, dans VÉcho de Paris, un long article de M. Jules Lemaitre, dont voici un passage :
<( ... L'éminent économiste néglige délibérément les causes contingentes de la guerre du Transvaal. Il parle de très haut et avec une assurance impressionnante au nom de la sociologie... M. Demolins pose ce principe qui est la « majeure » de son syl- logisme : « Le monde n'appartient pas au premier occupant, les faits le démontrent assez ; il appartient aux peuples qui pos- sèdent la supériorité sociale ». La majeure, il faut bien que nous l'admettions, car si elle justifie l'empire colonial de l'Angleterre, elle justifie aussi le nôtre... »
Mais M. Lemaitre hésite sur la « mineure », sur l'affirmation
86 LA SCIENCE SOaALE.
de la supériorité sociale des Anglais par rapport aux Boers. « Nous hésitons d'autant plus, dit-il, que M. Deraolins omet de définir clairement cette supériorité. »
Pour répondre au désir de l'éminent écrivain, je lai ai adressé une note, qui, sons une forme condensée, met du moins en lumière les deux éléments essentiels qui donnent la supériorité :
Voici cette note :
« La supériorité sociale appartient aux races capables de mettre un territoire en valeur au plus haut degré, par un travail per- sonnel^ suivi et intense ; capables ensuite d'ouvrir largement ce territoire à tous les peuples, et de l'adapter à tous les progrès.
« C'est par cette double aptitude que ces races sont, dans toute la force du terme, les pionniers de la civilisation.
« Dans l'antiquité, ce sont les Romains qui ont eu surtout cette aptitude; c'est ce qui a fait la longue prépondérance des races latines.
« A notre époque, ce sont les Anglo-Saxons.
« Il n'y a pas d'oeuvre plus urgente que de crier cela sur les toits, afin de ne pas laisser à la race anglo-saxonne le monopole de cette supériorité. Travaillons à la donner aux Français. »
Au dernier moment un Professeur de droit de la Faculté de Nancy m'écrit :
'< J'ai lu avec le plus vif intérêt votre article sur les Boers, qui me semble très juste socialement. »
J'espère que M. Astoul se ralliera à cette opinion après les ex- plications que je donne plus haut.
E. D.
LE MOUVEMENT SOCIAL
I. — A NOS LECTEURS
La forme de notre Bullelin va être légèrement modifiée. Afin d'in- troduire un peu de méthode dans l'énumération des faits que nous si- gnalons chaque mois à nos Lecteurs, nous lâcherons de classer à part ceux qui nous paraissent les indices d'une orientation vers le progrès, vers l'initiative, et nous ouvrirons, comme pendant, une rubrique spé- ciale pour les faits qui dénotent une manifestation de l'esprit de routine et de recul.
Nous signalerons toujours, en dehors de ces deux catégories, les faits sociaux qui n'y rentrent pas d'une manière bien claire ou qui, tout en y rentrant à la rigueur, n'ont pas besoin d'être mis en relief aussi vivement que les autres.
Nous nous efforcerons aussi de faire une place à la revue des di- verses publications qui s'occupent, à un titre quelconque, de questions sociales ou connexes aux questions sociales. Bien que les dimensions de ce Bulletin ne nous permettent pas de larges citations, nous croyons pouvoir, de la sorte, donner à nos lecteurs une idée générale de l'opi- nion des hommes sérieux sur les problèmes sérieux.
Du reste, nous continuons, comme par le passé, à faire appel à la bonne volonté de nos lecteurs. Une Revue est une grande famille in- tellectuelle, et ceux qui ont de bonnes idées rendent service aux autres en les leur communiquant. Ce service est particulièrement précieux lorsqu'il est rendu à des travailleurs qui s'appuient avant tout sur la méthode d'observation.
Descartes disait en parlant de ses découvertes philosophiques : « J'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu'il est en nous le bien géné- ral de tous les hommes. » C'est ce qui l'engagea à publier son Discours de la Méthode. Ce ne sont pas des discours que nous réclamons; mais nous croyons qu'une communication, un aperçu, un conseil, un mot jeté en passant, peuvent singulièrement éclairer, sur certains points de détail, ceux qui collaborent à cette Revue. Chacun de nos lecteurs, par exemple, en vertu de sa situation sociale, appartient à un groupe
88 LA SCIENCE SOCIALE.
à une profession au sujet de laquelle il a des « clartés » tout à fait par- ticulières que nous ne pouvons avoir au même degré. Si modeste qu'il soit, il a donc le droit de nous donner, sur des points spéciaux, des renseignements qui peuvent nous être utiles. 11 y a là^ en outre, pour ceux qui ont des loisirs, des matériaux d'études fragmentaires, mais précieuses, qu'ils mettraient peut-être en œuvre avec plus de compétence que n'importe qui. Et comme la Science sociale ne peut s'édifier que grâce à la multitude de petites pierres qu'y apportera la bonne volonté de chacun, nous remercions d'avance ceux qui tiendront à honneur de prendre part à ce travail secondaire en apparence, mais plus méritoire en définitive que bien d'autres besognes dont il ne sortira rien pour l'amélioration de l'avenir.
G. D'A.
II. — INITIATIVES ET PROGRES
Le Creusot à Cette. — Lors de la grève récente qui a éclaté aux usines du Creusot, et qui s'est dénouée, comme on s'en souvient, par l'arbitrage du président du conseil, le bruit a couru que la com- pagnie allait fermer les usines désertées par les ouvriers, et les trans- porter à Cette. Le bruit n'était pas exact, puisque le travail a repris au Creusot; mais il se fondait sur un fait réel, l'intention qu'a la société de construire à Cette un important établissement.
Dans un an ou deux, à ce que l'on assure , ce projet sera devenu une réalité. M. Schneider et ses collaborateurs ne se laissent donc pas décourager par les obstacles que les grèves, soutenues par des politiciens, s'efforcent d'accumuler sur leur route. Ils ne reculent pas devant les frais énormes que représente l'installation de nouveaux ateliers métallurgiques, installation qui devra entraîner un aménage- ment spécial du port de Cette et la construction de nouveaux quais.
Pourquoi cette fondation? Elle est due avant tout à un phénomène relevant des transports. Les établissements métallurgiques ont besoin de deux choses : du charbon et du minerai. Lorsqu'ils prennent d'é- normes proportions, comme c'est le cas pour le Creusot, il est rare qu'ils puissent se procurer dans le voisinage une quantité suffisante de ces matières premières. Ils sont donc obligés d'en faire venir. Or, il paraît prouvé aujourd'hui qu'il vaut mieux, pour un établissement métallurgique, être à proximité du minerai qu'à proximité du char- bon.
Le Creusot est fort près de mines de charbon. En revanche, le mi- nerai de fer n'y parvient qu'après un coûteux voyage, de sorte que le
LE MOUVEMENT SOCIAL. 89
prix de revient des ouvrages métalliques fabriqués au Creusot est relativement élevé. Le minerai de fer vient surtout d'Espagne, des Baléares, de l'île d'Elbe. Or, Cette est le port de France le plus rap- proché de l'Espagne. C'est même pour cela qu'il doit toute sa prospé- rité au commerce des vins. Une fois installés sur ce rivage, les hauts fourneaux de la société du Creusot pourront s'alimenter d'un minerai venant de moins loin qu'autrefois, et n'ayant subi que le transport par mer, moins coûteux que le transport par terre. En outre, une fois fabriquées, les pièces métalliques pourront être exportées, sans transbordement, par cette même voie maritime, chose avantageuse lorsqu'il s'agit de pièces encombrantes comme on en fabrique tant aujourd'hui.
Du reste, la houille elle-même, quoique moins abondante dans le voisinage de Cette que dans celui du Creusot, ne manquera pas non plus. Les bassins houilliers d'Alais, de Carmaux, de Graissesac sont aune distance modérée du port languedocien, qui peut aussi recevoir par mer des houilles anglaises dans des conditions fort acceptables. Tout bien compté, bien rabattu, il y a donc avantage pour de grands métallurgistes à entreprendre cette grosse affaire; et celle-ci va con- tribuer à donner un caractère de plus en plus industriel à une ville qui, pendant longtemps, fut exclusivement commerciale. -
On a déjà calculé que, par suite de cette gigantesque création, le mouvement du port de Celte augmenterait d'un million de tonnes environ, qu'une masse de deux à quatre mille ouvriers irait renforcer l'effectif de la population cettoise, et que le petit commerce de détail, de son côté, verrait ses cadres s'élargir. Quant à notre industrie mé- tallurgique, on espère que cet emplacement nouveau lui permettra de lutter avec plus d'avantages contre les redoutables concurrences d'Angleterre, d'Allemagne et des États-Unis, pays où la fonte et le travail du fer ont pris depuis quelques années une extension fabuleuse. Du reste, la demande de fer travaillé est si grande en ce moment que les usines existantes ne peuvent y suffire, et qu'il y a amplement de l'ouvrage pour tous. La fameuse hausse du charbon est due en partie à cette activité dévorante des forges et des hauts fourneaux du monde entier.
L'assistance chez les marins. — Le discernement n'est pas toujours le fait des oeuvres d'assistance. Il en est cependant qui se font remarquer par l'adaptation exacte de la nature du secours à celle de l'infortune à secourir et qui s'arrangent de façon à éviter les in- convénients inhérents à l'exercice de la bienfaisance , inconvénients qui désolent souvent les personnes généreuses, en quête du moyen de procurer le maximum d'efficacité à leurs sacrifices.
90 LA SCIENCE SOCIALE.
La vie des marins, comme notre collaborateur M. Léon de Seilhac Ta montré dans son récent ouvrage, Marins-pêcheurs, est une des plus exposées qui soit. Une tempête suffit pour faire un grand nombre de victimes, et, par contre-coup, un plus grand nombre d'orphelins. Ces orphelins, comment les secourir, et les secourir judicieusement?
Une « œuvre de mer » récemment fondée, sous le patronage de l'amiral Serre et de l'amirel Gicquel des Touches, a adopté le système suivant. Lorsqu'un enfant de marin est devenu orphelin, on cherche une autre famille de marins qui veuille bien l'adopter, moyennant une modique pension de cent ou tout au plus de deux cents francs par an. Le bon marché de la vie parmi les pêcheurs et la frugalité de leur vie permet à l'œuvre d'obtenir le résultat voulu sans s'imposer de trop lourds sacrifices. La subvention mentionnée plus haut n'est ac- cordée que jusqu'à l'âge de quatorze ans. Un an avant, c'est-à-dire à treize ans, l'enfant est embarqué, et, par les soins de son père adoptif, commence à apprendre le métier de marin, qui lui permettra promp- tement de se suffire à lui-même.
Bien que l'œuvre soit à ses débuts, cent dix orphelins ont déjà été placés par ses soins. Nous ne croyons pas qu'on puisse, étant donné le genre d'infortune visé, procéder avec une meilleure méthode. La famille est encore ce qu'il y a de mieux pour guérir les blessures faites à la famille, et la charité n'a que peu à faire pour transformer, comme on le voit, les liens du voisinage en liens familiaux.
L'École anglaise de Rome. ■ — La Science sociale, à propos de Ruskin, a parlé du mouvement artistique chez les Anglo-Saxons d'aujourd'hui.
Longtemps en retard au point de vue de la culture artistique, cette race se rattrape actuellement, et s'efforce même, s'il est permis d'em- ployer un mot trivial en un si noble sujet, de mettre les bouchées doubles.
L'Anglais « fait de l'art », en un mot, avec la même application in- tense, obstinée, qu'il met aux affaires. De même pour la littérature, l'archéologie, l'érudition, branches du savoir humain où il devient quelquefois un maitre.
Aussi avons-nous accueilli sans étonnement la nouvelle qu'il était question de créer à Rome une École anglaise, à l'imitation de la nôtre.
Détail caractéristique : ce n'est pas le gouvernement anglais qui a pris l'initiative de cette fondation. Ce sont des particuliers qui, paraît- il, en feront tous les frais. Les journaux où nous prenons cette infor- mation déclarent en effet que les fondateurs ne comptent demander aucune subvention à l'État britannique.
La France aura eu la gloire de précéder l'Angleterre dans cette voie,
LE MOUVEMENT SOCIAL. 91
et de lui fournir un modèle à imiter. Seulement, chez nous, comme on le sait, les frais de l'École de Rome incombent totalement à l'Étal.
Un chemin de fer africain. — On sait que les colonies por- tugaises occupent un rang des moins brillants parmi les pays d'outre- mer qui se développent en ce moment sous l'influence de l'expansion européenne. Pourtant, malgré leurs pertes de territoires, les Portu- gais demeurent encore détenteurs, à l'heure qu'il est, de vastes espaces à peu près inexploités, ou exploités d'une manière des plus primitives. Tel est le cas du Mozambique, sur la côte orientale d'Afrique, et, sur la cote occidentale, le cas des colonies d'Angola, de Benguéla, de Mos- samédès.
Cette dernière, toutefois, mérite un coup d'œil à part. Fondée vers le milieu du siècle par un groupe de Brésiliens, cette colonie, grâce à sa situation méridionale, déjà un peu éloignée de l'Equateur, est un des points du territoire colonial portugais où les Européens peuvent le plus facilement s'établir. Des blancs sont donc venus de divers pays, et il s'est formé peu à peu, dans ce coin de l'Afrique australe, une popula- tion cosmopolite, à l'instar de ce qui s'est passé, du reste, à Lourenço- Marquez, sur le rivage opposé.
La colonie de Mossamédès n'est pas exploitée directement par le gouvernement portugais. Celui-ci a délégué une bonne partie de ses droits à une compagnie, et cette compagnie, à son tour, a obtenu la permission de céder à un syndicat anglais le droit qu'elle a de cons- truire un chemin de fer de l'Atlantique au Zambèze.
Ce chemin de fer, lorsqu'il sera construit, jouera un rôle important, et qui le deviendra davantage dans l'avenir, lorsqu'on aura trouvé le moyen d'assurer la circulation sur le Zambèze, comme on est en train de l'assurer sur le Nil, malgré les rapides et les cataractes. L'Afrique australe sera pourvue alors d'une route allant de l'Est à l'Ouest, route partie ferrée, partie fluviale, qui permettra de drainer vers le rivage maritime les produits naturels qui se perdent aujourd'hui sur place, faute de moyens de transport.
Le chemin de fer projeté partira de Port-Alexandre, tout à fait vers le Sud de la colonie, et se dirigera sur Humbe. Les ingénieurs du syn- dicat vont partir, annonce-t-on, pour Mossamédès, afin d'étudier le tracé delà ligne.
Si l'on s'en souvient, ce sont des capitalistes étrangers qui ont éga- lement construit, dansla colonie de Mozambique, la ligne de Lourenço- Marquez à Pretoria. Les intérêts des bailleurs de fonds britanniques sont même une des causes des litiges qui existent à l'état plus ou moins latent entre le Portugal et l'Angleterre, et il ne serait pas étonnant que celle-ci s'appuyât sur la méconnaissance des droits de ses nationaux
92 LA SCIENCE SOCIALE.
pour revendiquer un jour la possession totale ou partielle du Mozam- bique. C'est ainsi que le travail incorporé dans un sol par une race est le plus sûr moyen pour celle-ci de s'acheminer, non seulement vers la domination économique, mais vers la domination politique.
m. — AGITATIONS ET PAS PERDUS
La concentration socialiste. — Les divers groupes socia- listes ont tenu un congrès au commencement de décembre. La ques- tion palpitante était de savoir si M. Millerand avait bien fait ou mal fait d'accepter un portefeuille dans un ministère bourgeois. De nom- breux discours ont été prononcés pour et contre. M. Jules Guesde était contre, mais M. Jaurès était pour. M. Jules Guesde avait le nombre. M. Jaurès a eu la tactique. Le congrès a donc blâmé, en principe, qui- conque agirait comme M. Millerand; mais un correctif, introduit dans un ordre du jour, a permis aux défenseurs de M. Millerand de croire que le congrès, à titre exceptionnel, voulait bien tolérer l'attitude de leur ami. Quoi qu'il en soit, les représentants des différentes écoles so- cialistes n'ont pas voulu se séparer sans proclamer que l'ensemble du parti avait fait un grand pas. Ils ont décrété Vunion, en dépit des vio- lents débats qui avaient marqué les séances, et la résolution suivante a été volée à l'unanimité :
« Le groupe parlementaire du parti socialiste est constitué.
« Le groupe affirme à nouveau comme principes essentiels du so- cialisme les bases résumées dans la formule suivante :
« Entente et action internationales des travailleurs; organisation politique et économique du prolétariat pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d'échange, c'est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste;
« Les membres du groupe ayant pris à nouveau connaissance des résolutions du congrès, déclarent y adhérer et s'engagent à les exé- cuter ;
'<■ Il leur est interdit de se faire inscrire à aucun autre groupe poli- tique parlementaire. «
Que durera cette union? Nous ne savons guère. Mais, d'ores et déjà, on peut constater qu'elle n'est pas complète, puisque toute une frac- tion du parti socialiste, celle qui marche avec le groupe nationaliste, est demeurée en dehors de la combinaison. On sait que la haine est grande entre cette fraction, qui se réclame principalement de Blanqui,
LE MOUVEMENT SOCIAL. 93
et toutes les autres. Du reste, les partisans de Blanqui se sont eux- mêmes scindés à propos d'une « afl'aire » récente et l'on a vu des troupes de fidèles, venus en pèlerinage sur la tombe du maître, en venir aux mains les unes avec les autres, chaque camp déclarant que le maître, s'il vivait encore, serait avec lui.
Les ouvriers de France sont donc prévenus qu'il existe au Parlement un groupe nominalement uni, qui s'est donné pour mission de con- quérir les pouvoirs publics, et, après cela, d'accomplir la mise en commun de tous les moyens de production. Or, de ces deux ambi- tions, la première, quoique audacieuse, est beaucoup moins diffi- cile à réaliser que la seconde, au moins pour quelques personnalités habiles comme M. Millerand. Seulement, la règle générale est qu'un socialiste n'arrive au pouvoir qu'en s'allégeant de la plus grande partie, sinon de la totalité, de son programme socialiste. Son élévation est un triomphe politique, dont peuvent s'enorgueillir ceux qui l'ont hissé au pouvoir. Mais c'est tout; et les ouvriers^ qui d'ailleurs ont tort de compter pour l'amélioration de leur condition sur la mise en commun de tout ce qui sert à produire la richesse, peuvent s'en tenir à celte satis- faction platonique d'avoir introduit dans un ministère bourgeois un autre bourgeois qui se dit leur champion. Ce petit accident politique ne peut avoir aucune répercussion utile sur le sort des classes laborieuses. Ni les démonstrations du ministre, ni les agitations du groupe parle- mentaire, uni ou désuni, n'avancent d'un pas l'ouvrier. Celui-ci, quelles que soient ses théories sur la meilleure des sociétés, agit donc sage- ment en comptant sur ses efforts personnels et sur ceux d'un syndicat bien indépendant, plus que sur les magnifiques programmes dont le bercent les journaux de son parti.
La Maffia. — L'esprit communautaire, qui s'affirme surtout chez nous sous une forme abstraite et tapageuse, se manifeste en Si- cile et dans l'Italie méridionale par l'organisation de sociétés secrètes dont la puissance est connue depuis longtemps. Un retentissant procès vient toutefois de remettre sur la sellette la fameuse Maffia sicilienne. Il y a de longues années, M. Notarbartolo, directeur d'une grande banque, fut tué en chemin de fer. Ce Notarbartolo était un homme in- tègre, qui s'était fait des ennemis en voulant empêcher des tripotages. Qui avait fait le coup? On chercha pendant longtemps, ou plutôt l'on fit semblant de chercher; car, bien que le nom du coupable présumé fût dans toutes les bouches, la justice faisait comme si elle ne l'en- tendait pas. Une spécialité de la Maffia, c'est d'avoir, en effet, des ra- mifications dans la gendarmerie, dans la police, dans la magistrature, dans l'administration, dans le Parlement. Si quelque fonctionnaire bien intentionné faisait du zèle, une puissance mystérieuse neutrali-
94 LA SCIENCE SOCIALE.
sait ses eflorts. Des procès-verbaux disparaissaient; des rapports in- téressants étaient détruits; des dénonciations dûment formulées n'ar- rivaient pas à leur adresse; des personnes bien informées, et qui auraient pu en dire long, étaient prévenues d'avoir à se taire, sans quoi il pourrait leur en cuire, et elles se taisaient. On s'arrangeait, par mo- ments, pour lancer la justice sur de fausses pistes, afin de l'amuser et de donner aux honnêtes gens l'illusion que l'on faisait quelque chose. On arrêtait de malheureux employés de chemin de fer, que l'on laissait sept ans sans juges. Cinq procureurs, quatre préfets y perdirent leur peine ou feignirent de l'avoir perdue. 11 a fallu dernièrement des cir- constances exceptionnelles pour amener l'arrestation d'un personnage depuis longtemps désigné par la rumeur publique comme l'auteur du fameux assassinat, et ce personnage, c'est dans l'enceinte de la Chambre italienne, parmi les législateurs, qu'on a dû aller le chercher. La Maffia est forte, très forle. Elle a cette force qui détruit, qui paralyse, qui empêche le progrès de se faire, tout en procurant à ceux qui en usent et en abusent l'illusion d'un avantage momentané. On a vu des navires, échoués sur les eûtes de Sicile, ne pas réussir à se faire renflouer par les marins du pays, parce que la Maffia leur prescrivait de ne le faire que moyennant un salaire exorbitant. Celte exploitation d'un accident peut réussir quelquefois, mais, en d'autres circonstances, les capitaines préféreront évidemment attendre le passage de quelque navire étranger, et, pour avoir voulu s'assurer une trop grosse au- baine, la Maffia aura simplement privé quelques-uns de ses es- claves d'un honnête bénéfice qu'ils auraient encaissé avec plaisir. De même, mettre tout en œuvre pour transformer une banque locale en une officine de spéculations louches, c'est agréable sur le moment pour ceux qui profitent de ces spéculations; mais si les capitalistes étrangers, dûment avertis, mettent ensuite à l'index cette banque, le pays peut se trouver privé d'un crédit dont son agriculture, son indus- trie, son commerce auraient le plus grand besoin. La Maffia peut com- prendre des gens qui s'aiment, des gens dévoués, trop dévoués, prêts à des sacrifices héroïques peut-être pour les chefs qui les exploitent en les flattant; mais son œuvre est une œuvre de ruine et de mort, comme on peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur l'état actuel de cette Sicile, qui fut le grenier de Rome, et qui ne fournit à l'Italie contemporaine que des moissons de politiciens.
LE MOUVEIVIENT SOCIAL. 95
. IV. — COUP D'ŒIL SUR LES REVUES
La littérature anglaise.
Sur le seuil de la dernière année du dix-neuvième siècle, M. Brune- tière a cru devoir tracer, dans la Revue des Deux-Mondes (1), un tableau de « la littérature européenne au dix-neuvième siècle ». Parlant du ro- mantisme, il constate que cette évolution littéraire doit moins à la lit- térature allemande qu'à la littérature anglaise, et, commentant un passage de Montaigne, s'exprime en ces termes sur le compte de celle-ci :
« Le monde, a dit un moraliste, regarde toujours vis-à-vis; moy, je replie ma vue au dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soy ; moy, je regarde dedans moy, je n'ay affaire qu'à moi; je me considère sans cesse, je mecontreroUe, je me goûte. Les autres sont toujours ailleurs , s'ils y pensent bien; ils vont toujours avant. Moy, je me roule en moi-même. » Ces paroles de Montaigne pourraient être aussi bien de Byron ou de Shelley. En tout cas, je n'en sache pas qui résument plus heureusement ce qu'il y a d'essentiel dans le roman- tisme. On n'écrit point pour se faire lire, mais à cause d'un besoin qu'on éprouve de penser ou de sentir tout haut, de se « répandre » ou de « s'épancher » ; de prendre en écrivant conscience de soi-même, et d'apprendre aux autres hommes en combien de manières nous diffé- rons d'eux. Encore une fois, si c'est le contraire de l'idéal classique, — et on en trouverait la preuve dans le mot de Pascal sur Montaigne : « Le sot projet qu'il en a eu de se peindre ! >> il n'y a rien de plus roman- tique. Mais qu'y a-t-il aussi de plus anglais? La littérature anglaise est une littérature profondément, foncièrement, essentiellement indivi- dualiste; et si la nation, prise en gros, ne l'est pas plus qu'une autre, ou si même il n'y en a pas qui ait mieux connu tout le pouvoir de l'as- sociation, c'est donc aussi pour cela qu'au sens propre ou étymolo- gique du mot, on n'en citerait, je crois, pas une, dont les grands écri- vains et les grands poètes soient en général plus eccentrics, et, quand il le faut, jusqu'à la bizarrerie.
Un monde spécial.
A propos de la réception de M. Henri Lavedan à l'Académie Fran- çaise, la Revue Bleue (2) déclare, sous la signature « Zadig », que l'œuvre littéraire de cet écrivain, inspiré par un monde « fini », est surannée elle-même.
(1) Livraison du i" décembre 1899.
(2) Livraison du 30 décembre 1899.
96 LA SCIENCE SOCIALE.
« Le monde observé par Lavedan est « fini » littérairement autant que sont usées les formes littéraires dans lesquelles il le fit se mou- voir. Oh! le monde banal, et banal, et banal! Même dans le Prince d'Aurec, le sujet d'observation était-il assez vieillot, et assez caduque l'antithèse entre la grande aristocratie et la grosse finance, entre l'hon- neur et l'argent! Anlithèse cinquantenaire Comme il est vulgaire,
médiocre et pauvre, et restreint, ce monde des viveurs, jeunes et vieux, qui circulent, insignifiants et toujours pareils, à travers salons, fêtes, restaurants et cercles! Ces « marcheurs » déprimés sont aussi fatigués dans la littérature que sur le boulevard. Au théâtre, en dialogues, comme en cabinets particuliers, ils meurent épuisés, vidés. De ces fantoches similaires, si étrangers à toute vie réelle, vivante, palpi- tante, qui ont tout donné — et c'était peu de chose — la littérature, si j'ose dire, ne peut plus rien réclamer ».
Il y a du vrai, mais il faut ajouter un correctif. Le monde des viveurs, des inutiles, des gens flasques et vidés, a toujours de quoi intéresser la partie du public qui se sent du goi!it pour cette même existence. Ce monde ne deviendra littérairement un monde «• fini » que lorsqu'il n'y aura plus assez de lecteurs ou de spectateurs pour se délecter à l'aspect de ses faits et gestes.
La colonisation anglaise.
M. Louis Yigouroux, dans le Journal des Economistes [i) , traitant des « compagnies de colonisation », montre que ce système, supérieur à la colonisation par l'Etat, a rendu de grands services aux Anglais.
« Un journal australien écrivait dernièrement ; « Quand John Bull s'en va dans un pays, il oublie toujours de prendre un billet de retour. » C'est très vrai, mais « John Bull » est une abstraction et les pays neufs sont mis en valeur par des gens en chair et en os, généralement bien musclés et bien charpentés, et non par des abstractions. Quels Anglais ont planté des colonies au cours de ce siècle et vers la fin du siècle dernier en Afrique et en Océanie? Des soldats et des fonctionnaires agissant conformément aux instructions de leur gouvernement? Pas le moins du monde. Les Anglais ont réussi simplement, parce que des circonstances spéciales ont fourni à des hommes énergiques et capa- bles l'occasion de donner leur mesure, en dehors de toute ingérence gouvernementale, voire même en dépit de l'ingérence gouvernementale, comme on va le voir.
« Après la guerre de l'indépendance américaine, les Anglais s'étaient habitués à cette idée que, tôt ou tard, leurs colonies finiraient par
(1) Livraison du 15 décembre 1899.
LE MOUVEMENT SOCIAL. 97
leur échapper. A quoi bon, dès lors, imposer des sacrifices pécuniaires aux contribuables?
« Mais le développement de l'industrialisme en Angleterre, la né- cessité de trouver consta^mment de nouveaux débouchés, la difTicullé pour la classe moyenne d'acquérir des propriétés foncières et beau- coup d'autres influences, parmi lesquels l'agitation politique de 1830, déterminaient, de temps à autre, de violents courants d'émigration. Partout où le drapeau britannique était planté, les capitaux et les hommes affluaient et les obstacles opposés par la nature ou par les indigènes ne tardaient pas à être surmontés par l'initiative /jmee (ini- tiative collective et non pas individuelle, car il y a moins de place pour l'initiative individuelle dans les pays neufs que dans les vieux pays).
« Malgré ses répugnances, le gouvernement britannique a été obligé d'annexer successivement, au cours du dix-neuvième siècle, la plu- part de ses possessions africaines et océaniennes. L'énergie de ses nationaux lui a presque toujours forcé la main. »
M. Vigouroux conclut ainsi :
«Pour les sociétés privées, comme pour l'administration coloniale, trouver des chefs capables et énergiques, devrais conducteurs d'hommes, et ensuite leur laisser carte blanche dans la sphère de leurs attribu- tions, voilà tout le secret du succès.
« Le reste est secondaire. »
V. — A TRAVERS LES FAITS RECENTS
Grévistes belligérants. — Les brevets d'Invention. — L'armée coloniale. — Les rentiers en Angleterre et en France. — Deux langues en champ clos. — L'union catalaniste. — La peste en Portugal. — Le latin et le grec en Russie.
Nous avons parlé, à propos du Creusot et de Montceau-les-Mines, de quelques caractères particuliers que tendent à prendre les grèves de maintenant. C'est ainsi que l'on a vu se dessiner un type tout à fait curieux de grève : la grève qui éclate sans que les ouvriers sachent exactement ce qu'ils vont demander à leurs patrons. On commence par cesser le travail ; ensuite on cherche ce que l'on pourra bien réclamer, et on ne le trouve pas toujours du premier coup. Un type voisin de celui-là, c'est celui de la grève qui éclate subitement, sans qu'aucun différend eût éclaté entre le directeur de l'usine ou de la mine et les ouvriers. La réclamation se produit au moment où le travail cesse; mais, jusque-là, le patron ne soupçonnait pas qu'on pût la lui faire. Il n'en avait pas été question. Les ouvriers n'ont pas eu un instant l'idée d'obtenir de
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gré à gré ce qui fait l'objet du litige. On déserte les ateliers ou les galeries et l'on se met en état de guerre avec le capital sans avoir fait précéder ces démonstrations d'hostilités de négociations quelconques, ni même d'un « ultimatum ».
C'est à peu près ce qui s'est passé pour la grève des mineurs de Saint-Étienne. Du jour au lendemain, le travail a cessé dans les mines, sans que ce chômage fût la sanction d'une menace préalablement adressée aux compagnies. Aux reproches faits aux mineurs par cer- tains journaux modérés, M. Gérault-Richard a répondu dans la Petite République :
« Les belligérants ont le droit et le devoir de rechercher toutes les chances possibles de vaincre. Et la plus sérieuse consiste à surprendre l'adversaire, sans lui laisser le temps de se constituer des stocks ou d'assurer par ailleurs l'exécution de ses marchés. Jamais l'heure ne fut aussi propice que celle-ci aux mineurs. Les compagnies houillères sont débordées par les commandes. »
Remarquons cette expression de « belligérants », qui est absolu- ment caractéristique. Il est vrai que la grève est une arme, mais il semble aux hommes de bon sens que cette arme pourrait et devrait être employée différemment. Des ouvriers désirent une augmentation de salaires, ou une diminution d'heures de travail. Ils envoient au patron ou à ses représentants une délégation chargée de dire : « Nous voulons telle augmentation de salaire; nous voulons telle diminution de travail. » Le patron refuse. Les ouvriers croient pouvoir, sans dé- sorganiser l'industrie dont ils vivent, obtenir ce qui fait l'objet de leurs revendications. Ils renvoient leur délégation dire au patron ou à ses représentants : « Si vous ne nous accordez pas ce que nous demandons, nous nous mettrions en grève. » Le patron alors peut réflé- chir, et, s'il voit que son intérêt souffrirait trop d'une grève, subir les conditions de ses ouvriers. Ceux-ci ont gain de cause, et le travail n'est pas interrompu. Ou encore le patron parvient à faire comprendre aux ouvriers qu'ils demandent trop, et qu'ils feraient plus sagement de se contenter de concessions partielles. Voilà comment agissent les gens raisonnables, et comment agissent, en fait, beaucoup d'ouvriers dont les journaux parlent peu, et dont M. Gérault-Richard, probable- ment, ne doit pas être satisfait. Ils évitent le chômage, la misère, les agitations stériles, mais il n'y a pas à dire, ce sont de mauvais « bel- ligérants ».
C'est l'état de guerre, on peut le dire, qui règne aussi entre les in- venteurs et les contrefacteurs, et, pour empêcher ceux-ci de dépouiller ceux-là du fruit de leurs travaux, nous avons imaginé, comme on le
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sait, le système des brevets d'invention. C'est en France que la pre- mière loi de ce genre a été faite, en 1844, et il faut croire que l'idée était bonne, puisque d'autres nations se sont empressées de nous la prendre. Seulement, voilà : ces autres nations, depuis lors, ont per- fectionné la loi, et nous l'avons laissée telle quelle. Or, la situation industrielle n'est plus la même qu'en 1844. On prenait alors de sept à huit cents brevets par an. On en prend maintenant douze mille en chiffres ronds. Cette simple différence suffit pour rendre extrordinai- rement pénible, parfois impraticable, les recherches des inventeurs qui, avant de prendre un brevet, veulent savoir si la chose qu'ils inven- tent n'a pas été inventée avant eux. Il y a là pour eux une question de sécurité commerciale. Cette sécurité, il est désormais difTicile de l'acquérir.
Les brevets sont déposés au ministère du commerce, en des regis- tres lourds et encombrants. On en publie des extraits, mais sous une forme peu maniable. Cette publication, pour laquelle l'État dépense 140.000 francs par an, est d'ailleurs, non seulement incomplète, mais en retard de quatre ou cinq ans. D'autres nations, plus avisées que nous, publient chaque brevet sous forme d'un petit fascicule qu'il est très facile de se procurer.
Telle est la réforme que des industriels et des économistes préconi- sent en ce moment. Les progrès de l'industrie sont vivement intéressés à ce que, puisque l'imitation de l'invention d'autrui est justement inter- dite par la loi, la connaissance des brevets soit facilement accessible à tous