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BIBLIOTHEQUE

DE L'ÉCOLE

DES CHARTES.

TOME DEUXIÈME.

CINQUIÈME SERIE

Parii, Typographie de Firmiii Didot frères, fils et C«, rue Jacob , 56.

BIBLIOTHÈQUE

DE L'ÉCOLE

DES CHARTES

REVUE D'ERUDITION

CONSACRÉE SPÉCIALEMENT A l'ÉTUDE DU MOYEN AGE.

VINGT ET WÈME ANNÉE. ^ûiA^K- /{

lu

II

TOME DEUXIÈME.

CINQH lÉUB SÉRl E.

l<^^

PARIS.

J.-B. DUMOULIN,

LIBRAIRE DE LA SOaÉTÉ DE l'ÉCOLE IMPÉRIALE DES CHARTES, QUAI DES A'UGUSTINS, I 3.

M DCCC LXI.

D

ORGANISATION MILITAIRE

DE LA FRANCE,

sous LA TROISIÈME RACE

AVANT L'ÉTABLISSEHErrr

DES ARMÉES PERMANENTES

CHAPITRE PREMIER.

DE HUGUES CAPET A PHILIPPE-AUGUSTE.

S l". Théorie de la puissance militaire des rois de France.

A partir de la constitution de la féodalité, le roi réunit deux qualités : il était à la fois roi et seigneur ; el lorsqu'il avait une guerre à soutenir, il s'agissait de savoir qui, du seigneur ou du roi, était enjeu. Dans le premier cas, il avait le droit de convo- quer seulement ses vassaux immédiats demeurant dans le do- maine direct, qu'on appelait pays de l'obéissance le roi. Quant aux grands feudataires de la couronne, tels que les ducs de Rourgogne , d'Aquitaine , les comtes de Champagne , de Tou- louse, etc., il ne pouvait les appeler aux armes que lorsque l'in- tégrité du royaume était menacée, et toujours pour une guerre défensive. Telle était la position faite aux rois de France par l'application rigoureuse des principes de la féodalité. Jusqu'à

1 . Fragment d'un Mémoire couronné par l'Académie des sciences morales et poli> tiques.

n. {Cinquième série.) 1

la fin du douzième siècle, ils se trouvèrent dans une position fort embarrassée. Avaient-ils à se plaindre de quelqu'un de leurs feudataires, ils devaient, selon la loi des fiefs, le citer à la cour de ses pairs ; si l'accusé était condamné, et qu'il n'obéit pas à l'arrêt qui le frappait, le prince marchait contre lui avec le se- cours des pairs dont le coupable avait méprisé le jugement. Mais tout ceci était de la théorie ; il en était tout autrement dans la pratique. Les feudataires puissants bravaient toujours la cour des pairs ; souvent même le roi n'osait pas les traduire devant un tribunal l'accusé avait des amis et des parents qui lui au- raient peut-être donné gain de cause ; il sollicitait le secours de quelque grand vassal, qui le lui accordait à condition de recevoir le même service quand il en aurait besoin. Les premiers Capé- tiens ne se soutinrent contre leurs vassaux rebelles que grâce è leur alliance avec les ducs de Normandie * . Louis VI, qui passa toute sa vie à faire la guerre aux barons de l'Ile de France, ne triompha qu'à l'aide des comtes de Flandre et de Vermandois ; et quand un de ces puissants auxiliaires lui manqua, il éprouva des revers. C'est ainsi que, réduit à ses propres forces, il ne put venir à bout du comte de Beaumont, dont le comté n'avait pas six lieues d'étendue, et, après avoir échoué au siège de la petite ville de Chambly, il fut réduit à entrer en accommodement avec le comte et à conclure un traité tout l'avantage était pour le rebelle*.

§ 2. V Église vient en aide à la royauté.

L'Église, dont Louis le Gros sut se concilier la faveur en com- battant les seigneurs qui la dépouillaient, paya sa dette de recon- naissance en amenant au secours du roi le peuple des villes et des campagnes. On voit une armée de paysans conduite par les curés assiéger dans Crécy Thomas de Marie et les bourgeois de Laon révoltés contre leur évêque. Après la défaite de Brémule ' ;

1. Voy. , pour le règne du roi Robert, Hist. episcop. Antissiod., Labbe, Bibl. nova, I, p. 449-50. Raoul Glaber, 1. II, c. 19 et les autres chroniques contenues dans les tomes XI et XII de D. Bouquet.

2. Suger, Vita Ludovici Grossi , Bouquet t. XII, p. 14, et d'Arcq, C(m,(es de Beaumont, p. lxxiii etsuiv.

3. ^ non de Bjennevillo. Voy. la note de M. Leprévost dans son édition d'Or- deric Vital, IV, p. 356.

les prélats du Berri, de la Bourgogne, du diocèse de Sens, de l'Ile de Frauce, de l'Orléanais et du Beauvoisis, renforcèrent les troupes royales avec une armée populaire nombreuse mais indis- ciplinée. Cette multitude, à peine armée, s'élança, dit un con- temporain, comme un loup à sa proie, pillant amis et ennemis, et commettant les plus grands désordres, sans que la Toix de leurs pasteurs pût les arrêter. Cette cohue mit le siège devant Bréval sans résultat, et il ne faut pas s'en étonner : l'idée de faire marcher les plébéiens, qui n'étaient pas exercés au manie- ment des armes, pouvait réussir quand il était question d'assiéger un château voisin ou de repousser une invasion , mais il était impossible de faire, avec de pareils éléments, une expédition lointaine, ni de soutenir les longueurs d'un siège difficile, l'indis- cipline de ces troupes ne permettant pas de les garder longtemps sous les drapeaux. Au onzième siècle, lors de l'établissement de la Paix de Dieu, le clergé se mit à la tète de ses paroissiens et marcha contre les violateurs des décisions de l'Église \ On ne doit pas confondre ces expéditions avec celles du règne de Louis le Gros, l'on voit aussi les curés conduire au combat leurs paroissiens. Au onzième siècle, l'Église agissait en qualité de puissance spirituelle. Les canons des conciles avaient établi, du consentement des laïques, des lois dont les violateurs devaient être punis par le bras séculier. Chaque fidèle s'engageait, en qualité de chrétien, à poursuivre ceux qui désobéissaient à l'Église ; le clergé, qui avait intérêt au maintien du bon ordre, eut la direction de la répression des attentats à la paix. Lorsqu'un seigneur avait violé la loi, l'évêque le sommait de réparer le mal qu'il avait fait et de payer l'amende encourue pour son crime ; si le coupable refusait, l'évêque réunissait contre lui les fidèles du diocèse, peu importe quelle fût leur condition et dans quelle seigneurie ils eussent leur domicile. Au douzième siècle, au contraire, les évêques ne convoquèrent pour aller au secours du roi que les tenanciers de l'Église. Les paysans qui aidèrent Louis VI et qui marchaient sous la bannière des prêtres ruraux étaient tous les hommes des évêques et des abbayes. Les hommes des seigneurs ne faisaient point partie de ces bandes : les évêques n'avaient pas le droit de les faire marcher; et les seigneurs, leurs maîtres, n'au-

\, 1. Semichon, la Paix et la Trêve de Dieu, p. 123etsuiT.

raient point consenti à ce qu'on disposât ainsi de leurs tenanciers. J'insiste sur ce point, parce qu'on a cru que Louis VI profita de l'institution de la Paix de Dieu pour se faire une armée.

Les classes inférieures de la société n'étaient pas encore aptes à prendre part aux expéditions militaires, et la royauté et la no- blesse les tinrent longtemps dans cette impuissance. Donner des armes aux roturiers, c'était les assimilera la noblesse : il s'écoulera bien du temps encore avant que le peuple joue un rôle sérieux dans la composition de l'armée ; on ne le convoquera qu'à la dernière extrémité.

§ 3. Les rois redeviennent les chefs militaires de la nation. Naissance du patriotisme.

L'ancien principe que tout français noble ou vilain de- vait concourir à la défense de la patrie commune, principe qui n'avait pas été mis en pratique depuis plus de trois siè- cles, trouva son application sous ce même Louis le Gros. En 1124, l'empereur Henri V, ligué avec le roi d'Angleterre, ayant menacé d'envahir la France et de détruire Reims, une guerre nationale fut déclarée ' ; tous les feudataires, même les plus éloignés, ceux qui n'avaient eu jusqu'alors aucun rapport avec la royauté ou lui avaient été hostiles, accoururent avec leurs vassaux et leurs tenanciers. Cet appel fut entendu par le comte de Chartres, tout parent qu'il était du roi d'Angleterre, par les comtes de Champagne, de Nevers, de Vermandois, de Flandre, par les ducs de Bourgogne et d'Aquitaine, et même par le comte de Bretagne ; mais écoutons Suger^ :

« Les Français, indignés des menaces de ces nouveaux ennemis, et pleins encore du souvenir des victoires qu'ils avaient jadis remportées sur les Allemands, levèrent des troupes de tou- tes parts et les dirigèrent sur Reims. Les troupes rassemblées dans cette ville, tant d'infanterie que de cavalerie, formaient une armée si nombreuse qu'elle couvrait les plaines, les montagnes et les bords des fleuves d'alentour. On attendit l'ennemi pendant une semaine entière ; les grands disaient entre eux : « Marchons contre c«s Allemands, et qu'ils ne retournent pas dans leur pays

1. Chron. Usperg., an. 1124.

2, Suger, Vila Ludovici Grossi, Bouquet XII, p. 50 et 51.

sans avoir éprouvé la juste punition de leur insolence davoir osé attaquer la France, qui est la maîtresse et souveraine des royau- mes; qu'ils reçoivent le châtiment de leur témérité, non dans notre pays, mais dans le leur, quia été si souvent soumis par les Fran- çais et qui appartient à la couronne de France par le droit royal, et faisons-leur souffrir les maux qu'ils nous destinaient. » Les plus sages furent d'avis d'attendre l'ennemi, et leur opinion pré- valut. »

On disposa l'armée pour le combat, et le roi la passa en revue, fin première ligne étaient les troupes des diocèses de Reims et de Chàlons, «'élevant à 60,000 hommes, tant à pied qu'à cheval ; venaient ensuite les milices du Laonnais et du Soissonnais, qui ne leur cédaient pas en nombre. Celles de l'Orléanais, de l'É- tampois, du Parisis et des dépendances de l'abbaye de Saint- Denis formaient le troisième corps, dont le roi s'était réservé le commandement; à la tête de la quatrième division était le comte de Champagne. Les troupes du duc de Bourgogne et du comte de Nevers formaient la cinquième. Le comte de Vermandois, à la tète de nombreux cavaliers couverts de fer levés à Saint-Quentin et dans le pays voisin, protégeait le flanc droit de l'armée ; le flanc gauche était couvert par les milices du Ponthieu, d'Amiens et du Beauvoisis. L'arrière - garde était réservée au comte de Flandre, qui avait promis 10,000 cavaliers ; mais il n'eut pas le temps d'arriver avant la dissolution de l'armée. Le duc d'Aqui- taine, le comte de Bretagne, le comte d'Anjou, que l'éloignement ne permit pas d'avertir promptement, se disposaient à venir au secours du roi quand ils apprirent que les Allemands avaient renoncé à leur projet d'invasion.

En effet, l'empereur, effrayé par cette levée formidable, n'osa entrer en France. Le sentiment national s'était développé en cette occasion d'une manière remarquable et bien inattendue. En présence de la ligue formée par l'empereur et le roi d'Angle- terre , tous les barons de France , oubliant leurs anciennes ja- lousies et même des haines héréditaires, vinrent se ranger sous l'étendard royal. On peut affirmer que l'Allemagne féodale, et peut-être aucun autre pays de l'Europe, n'eût offert à la même époque un pareil spectacle, un patriotisme aussi bien compris ; c'est qu'en France le sentiment de l'unité ne s'est jamais com- plètement éteint. On s'est fait illusion sur la faiblesse de la royauté ; elle a été toujours plus forte qu'on ne le croit ; à

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faut de la force matérielle, elle eut une force morale immense qui se révélait de temps à autre. Le roi avait un grand avantage dont il sut habilement profiter : il ne relevait de personne, tandis que tout le monde relevait de lui; il était le suzerain des plus puis- sants seigneurs, et cette suprématie , souvent assez peu efficace en réalité, était toujours reconnue en principe. Il était vérita- blement le chef de la nation , et tous volaient à son appel pour défendre la patrie menacée par l'étranger. La grande invasion germanique, qui trouva son tombeau à Bouvines, est une nou- velle et éclatante preuve de cette vérité. De toutes les parties de la France accoururent les nobles et les plébéiens , et le triomphe fut célébré dans tout le royaume avec une patriotique allégresse. Les gens des communes prirent une part active à ce combat ^ . Mais , je le répète , c'était seulement dans les circonstances cri- tiques, dans les dangers publics, que la royauté trouvait cette unanimité dans la noblesse à venir se ranger sous sa bannière ^ . Lorsque le roi provoquait les hostilités avec l'étranger ou avec quelque grand feudataire , l'opportunité de l'expédition pouvait être contestée , et les barons qui ne l'approuvaient pas restaient chez eux ; et malgré les progrès accomplis par le pou- voir royal , à partir de Philippe- Auguste , ce droit d'abstention existait encore à la fin du treizième siècle. En 1276 le comte de Blois ne consentit à suivre Philippe le Hardi en Navarre qu'à la condition que le roi reconnaîtrait qu'il n'y était pas tenu, et que c'était une grâce de sa part, ce qui lui fut accordé '.

§ 4. Nature du service au roi par les nobles.

Un obstacle à toute guerre sérieuse était dans la courte durée du service féodal, qui ne devait pas dépasser quarante jours. On prétend que saint Louis le porta à soixante jours; et on s'appuie pour le prouver sur les établissements de ce prince. Mais c'est une erreur. En effet , parmi les manuscrits des établissements , un seul porte que le service des nobles est de soixante jours ; les

1. Guill. Brito, de Gestis Phil. Aug., Bouquet, xvn, p. 97 et 101.

2. Les rois sentaient eux-naêmes leur position; aussi en 1197 Philippe-Auguste, faisant une convocation générale, avait soin de dire que c'était « tura pro capite nos- tro, tum pro corona regni defendeje , nomine belli. » Ap. Varin, Arch. de Reims, I, p. 429,

3. Or. Arch. de l'Emp,, K 34, n" 15.

autres, et ce sont ceux qui offrent en général le texte le plus pur, sont conformes aux anciennes coutumes féodales , et portent quarante jours * . Entre ces deux leçons, dont la plus mauvaise a été adoptée par les éditeurs du grand recueil des ordonnances du Louvre sans aucun motif, il n'y a pas à hésiter. En outre , le même texte qui indique le service noble comme étant de soixante jours, maintient le service des vilains à quarante jours. A ces rai- sons vient s'en joindre une autre. Dans l'état du pouvoir mo- narchique tel qu'il existait au milieu du treizième siècle, saint Louis n'avait pas le droit de faire des lois hors du domaine de la couronne , et surtout de changer les conditions essentielles du service féodal ; les nobles n'auraient pas souffert qu'on leur imposât des charges nouvelles. Autre preuve décisive. Cette pré- tendue ordonnance de saint Louis ne fut jamais exécutée. On conserve des rôles nombreux des reconnaissauces de service dus par les feudataires pendant les règnes suivants ; aucun ne doit servir plus de quarante jours , et un certain nombre doivent beaucoup moins.

CHAPITRE IL

DE PHILIPPE- AUGUSTE A PHILIPPE LE BEL.

§ l*^ Origine des troupes soldées. Routiers. Cottereaux.

Le service féodal était trop défectueux et trop plein de périls pour que les rois crussent augmenter leur puissance militaire en en prolongeant la durée . Us étaient en effet toujours exposés à se voir abandonnés par leurs vassaux ; et, même en comptant sur leur fidélité, ils n'avaient pas le droit de les contraindre de rester à l'armée après que le temps voulu était expiré. Il en ré- sultait qu,Hls ne pouvaient entreprendre aucune expédition sé- rieuse. Les éléments d'attaque et de défense fournis par la féo- dalité pouvaient suffire à la monarchie féodale renfermée dans

1. Entre autres le 10372 de ia Bibl. Imp., mss. du commencement du quator- zième siècle.

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les étroites limites du domaine royal ; elles ne turent plus en har- monie avec les desseins de Philippe-Auguste et de ses succes- seurs.

Dès le neuvième siècle les seigneurs enrôlèrent des merce- naires pour soutenir leurs guerres privées. Le moine Bicher apprend qu'en l'année 991 le comte d'Anjou , Foulques, marcha contre le comte de Bretagne, Conan, avec une armée composée de ses vassaux et de mercenaires (conductitii) * .

Au douzième siècle, les grands feudataires étaient dans l'habi- tude d'entretenir des bandes de soldats composées de gens à pied et à cheval, connus sous le nom de Cottereaux et Brabançons , gens sans aveu , qui déployaient une cruauté implacable. En 1 1 62, le comte de Champagne faisait la guerre à Henri de France, archevêque de Beims, avec une bande de cottereaux qui faisaient la guerre d'une manière barbare, sans respect pour les églises, massacrant tout sur leur passage^. Louis VII lui-même grossit son armée de ces misérables; mais il eut horreur de pareils auxi- liaires. Dans une entrevue qu'il eut à Vaucouleurs en 1 165 avec l'empereur d'Allemagne, Frédéric, il conclut avec ce prince un traité portant que ni lui ni l'empereur ne reprendraient les Bra- bançons à leur service ; il fit prêter le même serment à un grand nombre de barons et de prélats témoins de cette entrevue. Ce traité nous apprend que les routiers , car tel est aussi le nom qu'il donne aux soldats mercenaires, étaient composés de cava- liers et de fantassins; si quelqu'un employait ces brigands , les évêques et le seigneur voisins devaient marcher contre lui , et appeler le roi, si le coupable était assez puissant pour les braver.

Ces menaces furent vaines ; il fallait aux seigneurs des sol- dats, et ils trouvaient dans les routiers une armée toujours prête à marcher. En 1166 le comte de Chàlon, à la tête d'une bande de cottereaux, s'empara de l'abbaye de Cluny , égorgea les moines et une partie des habitants, qui s'avançaient à sa rencontre pour le désarmer avec les reliques des saints ' . Mais Louis Vil, à sa louange, resta fidèle à sa parole et ne les admit point dans son armée. Henri II , roi d'Angleterre , fut

1. Richer, 1. IV, c. 82, edit. Guadet, t. Il, p. 266. i. Martène, Àmpl. collectio. H, p. 866.

.1. /6., p. 880. Conf. Bibl. de l'École des chartes, 1" série, t. III, p, 128. Varin, Areh. adm. de Reims, I, p. 319.

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moios scrupuleux : il triompha avec leur secours de la révolte de ses fils (1 175) * . Mais la paix ne fut que momentanée, et les dernières années de Henri II se passèrent dans des guerres pres- que continuelles entre lui et ses fils , dans lesquelles les deux partis se soutenaient parles routiers'. Ces brigands prélevaient eux-mêmes par le pillage la solde que ceux qui les enrôlaient ne pouvaient leur donner. L'Auvergne et le Limousin devinrent le théâtre de leurs sacrilèges cruautés '.

§ 2. Routiers au service de Philippe- Auguste.

A la fin du douzième siècle *, les routiers prennent une impor- tance nouvelle, et ils jouent un très-grand rôle dans les expédi- tions militaires qui signalèrent le règne de Philippe-Auguste. Ce roi les prit à sa solde dans sa guerre contre les Anglais, et tourna contre eux les compagnies qui avaient jusqu'alors fait leur prin- cipale force. L'histoire a gardé le souvenir des services qu'il reçut d'un chef fameux nommé Cadoc, qui l'aida puissamment à la conquête de la Normandie. * La bande de Cadoc pénétra la première dans le château Gaillard ^ ; elle prit ensuite la ville d'Angers " ; mais, sous un roi tel que Philippe- Auguste, les rou- tiers durent renoncer à leurs mœurs sauvages ; ils se transfor- mèrent en braves soldats, cruels, il est vrai, et ne faisant pas de quartier '', mais contenus par une discipline sévère et se conten- tant de la riche solde qu'ils recevaient. On a une preuve de cette salutaire transformation dans les missions qui leur furent con- fiées. En 1203 la ville des Andélys , qui venait d'être prise par le roi de France, fut repeuplée de Français et confiée à la garde delà bande de Cadoc, à qui le roi donnait mille livres par jour '.

1. Bouquet, XII, p. 13t.

2. Guill. deNeubrig., ibid., p. 113.

3. Geoffroi du Vigeois. Bouquet, XVIII, p. 21fi.

4. voy. un savant article de M. Géraud sur les routiers au douzième siècle, Bibl. de l'École des chartes, l" série, III, p. 125 et suiv.

5. Guillelm. Brit. Philipp. VII, vers 725 et suiv.

6. Alber. de Tribus fontibus. Bouquet, XVII, p.. 707.

7. « Cumque sua nulli rupta parcente Cadocus, » Ce vers se retrouve plusieurs fois dans Guillaume le Breton.

8. Ibid.,yu,v. 395 et suiv.

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En 1211 Cadoc marcha contre le comte d'Auvergne, qui pillait les églises V En 1213 il s'embarqua pour faire une descente en Angleterre et ravagea la ville de Dam, sur les côtes de Flandres*. Le roi lui avait fait don du château de Gaillon , en récom- pense de ses services ^ ; mais , à partir de cette époque , il n'est plus question de routiers dans l'armée du roi de France, A Bouvines, ils combattirent contre Philippe-Auguste sous la con- duite d'un chevalier, Hugues de Boves , allié du comte de Flan- dres *. Les cottereaux se distinguèrent pendant la croisade des Albigeois dans les rangs des Toulousains; mais, ce qui est plus singulier, c'est qu'on les trouve aussi dans l'armée de Simon de Montfort. Il est étrange de voir les croisés , qui excommuniaient les partisans de Raymond VI parce qu'il employait des routiers, en avoir eux-mêmes un grand nombre avec eux ^ . Le traité de Meaux de 1220, qui mit une tin à la guerre des Albigeois, im- posa au comte de Toulouse de ne plus occuper de routiers. Les débris de ces bandes furent poursuivis impitoyablement; les villes du Midi formèrent des associations pour les détruire ; dès le milieu du treizième siècle leur nom n'est plus prononcé. Telle fut la fin de ces bandes mercenaires , qui sont plutôt des associa- tions de brigands que des troupes de soldats ; elles allèrent pour- tant en s'épurant; mais, composées de gens sans aveu, auxquels se mêlèrent quelquefois des nobles, elles ne pouvaient subsister que pendant la guerre; la paix, qui les licenciait, laissait sans moyens d'existence ceux qui les composaient. Mis au ban de la société, ils ne tardèrent pas à disparaître ^.

§ 3. Troupes soldées qui succédèrent aux routiers sous Philippe- Auguste et sous saint Louis.

Déjà Philippe- Auguste, lors de la conquête de la Normandie, outre les routiers et son armée féodale , entretenait à sa solde un grand nombre de chevaliers, d'hommes de pied, d'archers, de

1. Bouquet, XVn, p. 771.

2. Guil. Brit. IX, 296, 394.

3. B. 1., cartul. de Ph. Aug., fol. 28 v".

4. Mattheus Paris, ad annum 1224.

5. Bibl. de l'École des chartes, i" série, Ul, p. 438 à 441.

6. Vaissète, III, p. 329.

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mineurs et d'ingénieurs ' . La minorité de saint Louis plaça la couronne dans une situation difficile. Les feudataires jugèrent que l'occasion était favorable pour ressaisir l'indépendance dont Philippe-Auguste les avait privés. La régence de Blanche de Cas^ tille fut donc une lutte continuelle contre les barons ; elle eut l'art d'exciter des jalousies et de les diviser; mais elle comprit qu'elle ne pouvait compter sur ces feudataires, dont la fidélité douteuse pouvait au moment décisif se changer en hostilité. On voit paraître alors des compagnies soldées, composées non plus de routiers, mais de chevaliers ; il y avait aussi des compagnies d'ar- chers et d'arbalétriers. On conserve un état des troupes qui fu- rent envoyées en 1231 contre le comte de Bretagne révolté ; cet état donne de vives lumières sur la composition de l'armée royale, et fait connaître une organisation dont on ne soupçon- nait pas l'existence à cette époque.

D'abord figurent des chevaliers , soit seuls , soit accompagnés de deux ou trois autres chevaliers. Chacun recevait six sous de gages par jour. Le roi remboursait les chevaux qui périssaient; un cheval de bataille était estimé de huit à dix livres ; un palefroi, de quatre à six ; un roncin, ou cheval de somme, quarante sous. Viennent ensuite des sergents à cheval, sans doute des nobles qui ne pouvaient prétendre aux honneurs de la chevalerie ; chacun recevait une paye peu différente de celle des chevaliers, cinq sous par jour: puis des arbalétriers à cheval, enrôlés, soit par com- pagnie, soit par troupe de quatre ou cinq, ou même individuel- lement ; ils recevaient une solde de cinq sous ; quelques-uns avaient deux chevaux , c'est-à-dire qu'ils étaient accompagnés d'un page ou d'un valet; enfin des arbalétriers à pied, recevant un sou par jour, et des léquillons, sorte d'archers, recevant huit deniers. Les sergents à cheval formaient des compagnies de cent hommes commandées par un chevalier; à chaque compagnie étaient attachés deux chariots pour transporter les bagages. Les maréchaux de France 'avaient une garde de sergents à cheval *. Dans toutes les expéditions de saint Louis on retrouve les mêmes éléments, des chevaliers stipendiés, stipendiarii milites, des ser-

1. Voy. le compte de 1202. Brussel, H, pr., p. 163 et suiv. : « Pro 58 militibus de 7 diebus, 120 liv. ; pro ti ballstariis ad equos et pro x balistarii ad pedem , pro ii mi- nariis, pro 21 servientibus ad equos, etc. »

3. Recueil des historiens de France, XXI , p. 223.

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gents à cheval, des arbalétriers, et en outre des sergents à pied et des archers. Ce qui distingue ces mercenaires des routiers, c'est que c'étaient des hommes connus, dont les noms étaient portés sur des contrôles, qui formaient de petites compagnies placées sous la juridiction d'un chef recommandable. Saint Louis paya les chevaliers qui l'accompagnaient à la croisade sur le pied de cent cinquante livres par an.

Outre les chevaliers et les archers que l'on soldait quand une guerre éclatait , il y avait une petite armée permanente destinée à la garde du roi , à la défense des châteaux et au maintien du bon ordre dans les provinces. La garde du roi se composait de sergents d'armes et d'arbalétriers qui suivaient le monarque dans ses voyages et faisaient sentinelle dans l'intérieur et à l'extérieur du palais. On les trouve dès Philippe-Auguste; ils existaient probablement auparavant'. D'autres étaient préposés à la garde des châteaux ou mis à la disposition des baillis. A partir du commencement du treizième siècle, tous les comptes des bailliages font mention de ces soldats ^.

CHAPITRE m.

DU SERVICE MILITAIRE DU PAR LES ROTURIERS.

§ l^^ Comment il se fit que les non-nobles jurent appelés à porter les armes.

Le droit de porter les armes, qui était sous les deux premières races le privilège de l'homme libre, devint, avec le temps, à la fois la garantie et le signe de la liberté. Ceux-là seuls conservè- rent leur indépendance qui purent la faire respecter par la force. On sait comment les hommes libres, exposés sans défense à l'oppression des grands par suite de la faiblesse du pouvoir

1. Dès Philippe-Auguste 6n trouve des arbalétriers du roi. Bouillier, Hist. de la maison militaire des rois de France, p. 4. Delisle, Catalogue, n. 817.

2. Compte de l'année 12o2 ; Recepta Senonensis : « Très balistarii xviii liv. xx servientes pedites. - Brussel, lî, preuves, p. 139 : « Vigiuti servientes Mortenoli, p. 142. » Apud Cahum-Montem -. « iv balistarii ad equos, . .. decem balistarii. .. . octo balistarii pedites. » P. 14S, etc.

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royal, cherchèrent des protecteurs dans ceux qui menaçaient de les opprimer, en leur abandonnant leurs biens, à des conditions qui varièrent à l'infini. Les uns, les plus forts, reçurent à titre de fief les terres qu'ils avaient abandonnées; les plus faibles vi- rent leurs alleus se changer en censives, et furent soumis à des redevances pécuniaires et en nature, et à des services corporels peu honorables; au-dessous se trouvait l'immense majorité de la nation, plongée dans la servitude, mais à des degrés différents. A ces derniers on ne demandait en principe aucun service mili- taire ; mais le progrès remarquable qui s'opéra dans la condition des personnes du neuvième au douzième siècle, qui fit disparaître presque entièrement l'esclavage personnel pour aboutir au ser- vage, et qui même, en une infinité de lieux, dota les classes infé- rieures d'une condition peu différente de celle des hommes li- bres; ce progrès lent mais continu, qui fut couronné au douzième siècle par l'insurrection communale et par l'émancipation volon- taire d'une partie du peuple, mit les armes à la main à ces hom- mes régénérés. Les croisades contribuèrent aussi puissamment à ce résultat : le serf qui combattait à côté de son seigneur pour une cause sainte conquit une sorte d'égalité. La constitution de la féodalité et le droit de guerre privée, qui en était la consé- quence, imposèrent aux nobles la nécessité d'appeler les rotu- riers sous leurs enseignes et de les faire participer aux opéra- tions militaires. Chaque seigneurie formait un petit état; chaque seigneur faisait la guerre, et était exposé aux attaques de ses voisins : il avait bien pour se défendre ses propres vassaux et ses pairs, vassaux ainsi que lui d'un autre seigneur, mais ce secours n'était pas toujours suffisant. La guerre se faisait d'une manière barbare : le meurtre et l'incendie, la destruction des cabanes des malheureux laboureurs et la ruine des moissons étaient les préliminaires obligés des hostilités dans ce temps ter- rible, où les sentiments d'humanité semblaient s'être retirés des âmes, et dont l'Église, faible et opprimée, avait seule conservé le dépôt. Il résulta de que le paysan eut un intérêt majeur à repousser les irruptions dans le fief dont il dépendait. Il s'arma pour défendre sa famille et sa maison ; mais son rôle fut toujours subalterne : il se tint toujours sur la défensive; la guerre fut pour lui ce qu'elle doit être pour la société, un état anormal. Il n'y était point préparé, et il n'eut pour combattre l'ennemi que ses instruments agricoles; on lui refusa le droit de porter

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les armes offensives, qui furent réservées à ceux qui faisaient profession des armes, c'est-à-dire aux chevaliers et aux sei- gneurs.

Dès le douzième siècle il fut admis dans le droit public que chaque seigneur pouvait réclamer le secours de ses tenanciers roturiers, et les mêmes règles établies pour le service des nobles furent appliquées au service des vilains; le suzerain eut la faculté d'appeler à son aide les hommes de ses vassaux et de ses arrière- vassaux, et ainsi de suite en remontant jusqu'au roi. Ce droit fut mis au nombre des exactions les plus insupportables, dont, au dou- zième siècle, les habitants des villes obtinrent ou sollicitèrent l'abo- lition ou du moins l'adoucissement^ . Comme polir les autres char- ges, on trouve un grand nombre d'exemptions individuelles du service militaire^. Mais il ne faut pas oublier que les vilains n'avaient pas en principe le droit de porter les armes, et qu'ils ne devaient être appelés que pour un motif urgent, c'est-à-dire pour la défense du fief. Tous les jurisconsultes du moyen âge sont unanimes sur ce point, qui fut fixé par les chartes de com- munes et de privilèges.

Chaque seigneur, dit Beaumanoir, qu'on doit toujours citer quand il s'agit du droit féodal, chaque seigneur peut appeler ses hôtes pour garder son corps et sa maison dans le fief et non autre part : s'il les mène hors du fief, par leur volonté pour son besoin, il les doit solder, et ils ne sont pas tenus à sortir du fief, s'ils ne veulent ^ .

Ce droit des non-nobles de rester dans les limites de la sei- gneurie, et de n'en sortir que de leur plein gré, est aussi attesté par les établissements de saint Louis, qui ajoutent qu'ils peuvent refuser de suivre le seigneur s'il veut les mener dans un lieu d'où ils ne pourraient revenir le soir même chez eux.

La convocation ne pouvait être faite qu'en cas de nécessité ; mais le droit de déterminer quand il y aurait nécessité fut, jus- qu'au douzième siècle, à l'arbitraire du seigneur. Alors inter- vinrent entre le seigneur et ses hommes soit des lois écrites, soit des usages qui fixèrent les droits de l'un et les devoirs de l'autre; et les habitants obtinrent des conditions plus ou moins favora-

1. Voy.la charte de Saint-Bambert en 1224. Arcb. del'Emp., P. 1400.

2. Voy. le Cartul. du Bourbonnais, Arcb. de l'Emp., P. 1401-2, cote 1076.

3. Coutumes de Beauvoisis, édit. Beugnot , I, p. 50.

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blés, suivant qu'ils furent plus ou moins forts, et sureot se faire plus ou moins craindre.

§ 2. De l'ost et de la chevauchée. Nature et durée du service militaire des non-nobles.

On distinguait deux sortes de guerres : l'ost et la chevauchée. On croit généralement que l'ost était la guerre du roi, et?la che- vauchée la guerre privée entre seigneurs' ; il n'en est rien. L'ost était aussi une guerre privée , mais une guerre importante, sur- tout celle du suzerain. Un passage des coutumes données en 1313 aux habitants de Belvoir, en Franche-Comté, par leur sei- gneur, prouve que l'ost était à d'autres qu'au roi^. « (Les hommes de Belvoir) nous doibvent l'ost et la chevauchée et saillir à fuer cris tant seulement pour nos besongnes, ou pour nos fieds et pour nos rière lieds, et mesmement pour la propre be- sogne de nostre bien-aimé seigneur et redoutable monsieur de Montfaucon, duquel nous confessons tenir ligement ledit chastel

de Belvoir Ils sont tenus de nous suivre une nuict et un jour

à leurs propres despens, et si plus loin les voulons mener, nous sommes tenus de leur administrer despens souffisant comme bon sire, ne autrement ne nous doibvent pas suivre, si ce n'estait de leur bonne volonté. -> Les hommes non nobles dépendant de l'évêque de Nantes étaient assujetis à un double service : ils sui- vaient le prélat à l'armée du duc de Bretagne; cela s'appelait aller à l'ost. Quand ils étaient convoqués par l'évêque pour ses propres querelles, ils devaient aussi marcher , et les expé- ditions de cette sorte s'appelaient harelles, autrement chevau- chées ^ .

Un grand nombre de chartes, conformes sur ce point aux éta- blissements de saint Louis, décident que les hommes pourront revenir le soir même dans leurs foyers * .

D'autres spécifient les limites au delà desquelles on ne pourra les mener en aucun cas. Les habitants de Dun le Roy ne pou- vaient être conduits hors du Berri^; les hommes de Saint-Spire,

1. Guérard, Cartul. de Saint-Père de Chartres, prolégomènes, § 126.

2. Àpud Perreciot, État des personnes, ni, p. 185.

3. Morice, Preuves de l'histoire de Bretagne, I, col. 801 (en 1206).

4. Ord. 7, p. 603 et 451.

5. En 1175. Ord. XI, p. 208.

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de Corbeil, hors d'un rayon d'une lieue du château de Corbeil*. Ceux de Lorri, Courpalais, Chanteloup, Saint-André, Mon- targis, Chapelle-la-Reine , Sceau-en-Gâtinais, Bruières, Moli- neux, pouvaient refuser de s'éloigner de plus d'une demi-lieue de leur demeure. Ceux de Chaumont et de Pontoise ne traver- saient pas la Seine et l'Oise ^ .

Le service était aux frais des combattants pendant le temps lixé par les coutumes, et le seigneur ne pouvait les retenir au delà du temps fixé, que de leur consentement et en les payant , sauf quelques rares exceptions, et pendant un espace de temps fixé d'avance ^

Souvent le seigneur ne devait convoquer ses tenanciers que lors- que lui-même marchait ou quelqu'un de sa famille. Le comte de Champagne, Thibaut, promit aux habitants de Mons de n'exi- ger d'eux « ost ni chevauchée, » que lorsqu'il serait présent à l'armée, et de ne leur point faire passer la Marne * . Les habi- tants de Yilleneuve jouissaient du même privilège ^.

D'autres chartes déterminent les cas le ban de l'ost pourra être proclamé : en Bigorre, uniquement lorsqu'une armée en- nemie aura fait irruption dans le comté, ou que le château du seigneur sera attaqué * ; à Toulouse, quand le Toulousain sera envahi'. Les habitants des terres de l'abbaye de Saint-Étienne, à Caen, ne doivent marcher que lors d'une invasion, et ne jamais sortir de la province.

La durée du service variait suivant les pays. Les habitants de Condom envoyaient une seule fois dans le cours d'une même guerre, quelque temps qu'elle durât, cent sergents, qui servaient toujours aux frais de la ville * .

Tous les habitants ne prenaient point part aux expéditions militaires, mais ceux qui possédaient quelque fortune; il devait en être ainsi, car le service était aux frais du tenancier. A Li- moges, c'étaient seulement ceux qui possédaient une maison ou

1. Cartul.de Saint-Père de Chartres, § 125.

2. Ord., t, XI et Xll.

3. A. Châlon, pendant trois jours. Varin, Àrch. admin. de Eeims, I, p. 719.

4. Àrch. del'Emp., cartul. de Champagne, fol. cclxv, en 1200.

5. Ord. VI, p. 318.

6. Coût, de Bigorre de 1097. Giraud, Eist. du droit français, preuves, II, p. 19.

7. 1147, ap. Vaissète, II, preuves, p. 520.

8. Ord. m, 234.

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tks terres'; à Aiguës -Mortes, chaque maison fournissait un combattant. Les pauvres, les veuves, les pupilles, les notaires, les jurisconsultes et les médecins étaient exempts. Tout habitant jouissait de la faculté de se faire remplacer par un fantassin convenablement armé. Toutefois les pauvres pouvaient être contraints de servir en qualité de matelots sur les vaisseaux du roi, moyennant une solde ^.

A Chàlon, chaque maison ne devait fournir non plus qu'un combattant pris parmi les citoyens réunissant les qualités de fortune nécessaire '. Les coutumes données par Simon de Mont- fort à la partie du Languedoc qui lui fut soumise étaient rigou- reuses, en imposant à chaque bourgeois ou paysan de prendre les armes toutes les fois qu'ils en seraient requis pour des causes raisonnables. Chaquo maison devait deux combattants pris parmi les hommes les plus braves; s'il n'y avait qu'un seul homme, il était tenu de partir*; mais, je le répète, ces coutumes s'écar- taient du droit commun. Simon de Montfort, établi par la vio- lence dans le IMidi, avait besoin de ressources extraordinaires pour maintenir sa conquête.

Les vieillards, les femmes, les enfants, ceux dont la femme était en couche , étaient ordinairement exemptés ^.

Les limites d'âge pour le service militaire étaient seize et soixante ans; toutefois, d'après la coutume de Neuchàtel, les vieillards incapables de porter les armes devaient envoyer un remplaçant. D'après la même coutume, les marchands étaient dispensés d'obéir aux convocations faites pendant la durée des foires de Champagne " . Les chevaux de bataille et les armes des bourgeois ne pouvaient non plus être saisis pour dettes.

Les peines édictées contre ceux qui ne se rendaient pas au ban du seigneur se résolvaient toujours en des amendes, et quelquefois elles allaient jusqu'à la confiscation des biens.

La coutume d'Albigeois portait aussi la peine de la confiscation

1. Ord. m, p. 66 (en 1256).

•2. Ibid., IV, p. 41.Confirtn. de 1350.

3. Varin, Arch. de Reims, I, p. 719; Coustume de l'an 1251.

4. Martène, Thesaunm anecdot., I, col. 833 (en 1212).

5. Coût, de Martel en 1219. Giraud, I, p. 81. Coût, de Grey, Perreciot, lll, p. 210 (en 13Ï4).

«. Ord. Vil, p. 364.

II. {Cinquième série.) 2

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des biens meubles contre les réfractaiies * . A Martel l'amende était de 60 sous ^ ; à Gap le délinquant payait une somme égale à deux fois la solde qu'aurait reçue un homme d'armes pendant la durée de l'expédition ^ .

Les habitants de Narbonne étaient convoqués pour faire le ser- vice à cheval, et les bourgeois de Neuchatel avaient des chevaux de guerre. En effet, bien qu'en principe la lance, l'épée et la cotte de mailles ou haubert fussent exclusivement réservés aux chevaliers , il arriva dès le treizième siècle un moment la con- dition de la bourgeoisie tendit à se rapprocher de la noblesse , et de riches roturiers s'équipèrent à peu près comme des che- valiers : on vit donc des bourgeois combattre à cheval , portant des cottes de mailles ; on vit aussi des lances et des épées entre les mains des vilains '* . Tous les habitants du Briançonnais , sans exception , ne pouvaient se dispenser de suivre le bailli et de venir se ranger sous les bannières du dauphin ; mais s'il s'agis- sait de sortir du bailliage , ils ne devaient plus que cinq cents hommes, dont moitié munis d'arbalètes et moitié armés de lances garnies de banderoles; tous avec des pourpoints rem- bourrés, des gorgières, des gantelets de fer, un haubergeon (légère cotte de mailles) , une épée et un couteau . Cependant les non-nobles n'avaient pas le droit de se revêtir de ce luxe d'armes défensives et offensives dont se couvraient les chevaliers, qui seuls portaient un baudrier.

Jusqu'ici nous n'avons envisagé le vilain que dans ses rap- ports avec son seigneur. Nous avons vu qu'en principe il devait l'aider à se défendre contre ses ennemis : on appliqua en partie au service militaire des roturiers les règles qui déterminaient l'étendue du service militaire des nobles, c'est-à-dire que le seigneur dut mener ses tenanciers non nobles au secours de son suzerain ; et comme ce dernier était dans la même obligation vis- à-vis de son propre seigneur, il en résulta que le roi eut le droit de convoquer les roturiers du royaume , sans tenir compte des

1. Martène, I, p. 834.

2. Cout. de Martel en 1219. Giraud, I, p. 81 .

3. Valbonnais, I, p. 49.

4. Voy. la pièce satirique intitulée V Outillement du vilain. Yoy. aussi le prdbès- \erbal de la revue des tenanciers de l'abbaye de Saint-Maur en 1274. Douze des plus riclies portaient un haubert ou un haubergeon, un chapeau de fer, un ceinturon avec une épée ou un couteau. Bibl. de V École des chartes, 2' série, v, p. G6.

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privilèges locaux qui pouvaient dispenser de sortir des limites de la seigneurie.

§ 3. Milices communales. Ir ans formation de ces milices au treizième siècle.

Les établissements de saint Louis réglèrent d'une façon minu- tieuse la manière dont les hommes coutumiers des seigneurs devaient être menés à l'est du roi ' . Le prévôt de chaque sei- gneur conduisait au prévôt royal les hommes coutumiers de la seigneurie. On entendait par hommes coutumiers les bour- geois et les paysans, en un mot, toutes les personnes sujettes au payement de la taille et autres redevances (coutumes) dues par ceux qui n'étaient ni ecclésiastiques ni nobles ^, Les habi- tants des villes et des villages qui ne jouissaient pas du droit de commune rentraient donc dans la classe des coutumiers, et al- laient à l'ost du roi sous la conduite du prévôt seigneurial. Seuls les gens des villes marchaient sous les ordres de leurs magistrats municipaux.

Le Père Daniel * a prétendu que Louis VI , en créant les com- munes, imagina le premier de faire marcher les habitants des villes , et qu'il se concerta avec les seigneurs et les évêques pour lever ces nouvelles milices. Tout ce qui précède montre la faus- seté de cette opinion. Les non-nobles devaient le service mili- taire bien avant Louis VI , et , en outre , il n'y a aucun rapport entre la création des communes et l'obligation du service mili- taire , qui était une obligation féodale. Toutefois l'institution des communes et les concessions de franchises aux habitants des villes et des campagnes ne laissèrent pas d'exercer quelque in- fluence sur le service. Avant le douzième siècle les prévôts des seigneurs convoquaient les non-nobles et les conduisaient à la guerre ; à partir de l'émancipation communale, ce furent les magistrats municipaux qui furent chargés de convoquer eu armes les citoyens et de les mener à l'armée " .

Tout citoyen des communes eut pour chefs militaires les ma- gistrats delà cité. Tant que dura la lutte des bourgeois contre les

1. Chap. LXI.[Ord. I, p. 152 et 153. '?.. Du Gange, v" Consuetudinarïux. .'5. Hist. de la milice, I, p. 88. i. B. I., ms. Doat, t. LI, p. 45.

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seigneurs, ils eureut besoin, pour conquérir leur indépendance ou pour conserver la liberté qu'ils avaient si péniblement con- quise, de former des associations militaires toujours prêtes à marcher. Dans les cités le système municipal triompha, les magistrats formaient un petit gouvernement , sorte de républi- que, et faisaient la guerre au nom de la cité. En 1203 les con- suls de Toulouse , à la tête des troupes de la commune et précé- dés de l'étendard communal , marchèrent contre le seigneur de Rabasteins, dont ils avaient à se plaindre, et qui leur avait refusé réparation * . En 1204 on trouve une expédition semblable contre le puissant vicomte de Lomagne ^. Dans ces deux circonstances les adversaires de la commune, effrayés, entrèrent en accommode- ment. Cette petite armée toulousaine se renforçait de chevaliers qui s'étaient solennellement engagés à fournir l'aide de leurs bras à la commune, et à marcher sous les ordres des consuls * Ces expéditions guerrières et les traités qui les terminaient étaient faits sans l'autorisation du comte de Toulouse, et tout cela en pleine paix. En 1242 les magistrats de Périgueux firent prisonnier le sire de Eibeyrac, seigneur voisin, qui vexait les habitants de la ville, et le tinrent eu captivité. L'évêque et le sénéchal de Cahors intervinrent pour obtenir sa liberté'*. Notez que les faits que je viens de citer ne sont pas des actes de révolte contre le seigneur direct, mais bien l'exercice d'un droit de guerre reconnu. Je pourrais multiplier les exemples de ce genre au douzième et au commencement du treizième siècle; mais à partir du règne de saint Louis cette indépendance républicaine était trop en opposition avec les progrès toujours croissants du principe monarchique pour être tolérée. Les milices communales ^e transformèrent sous l'influence de la royauté pour répondre au nouveau rôle que le tiers état était appelé à jouer dans la composition des armées. J'expliquerai ces changements quand j'exposerai les mesures qui furent prises parle pouvoir royal dans Jebut d'organiser la défense du territoire contre les ennemis (ludëhors. Toutefois il ne faut pas se faire une trop haute idée des milices communales. Ce qui les distingue, c'est d'avoir existé

1. Voy. les pièces justificatives de VHist. de Toulouse de Rosoy, 1, p. 117.

2. Ibid., p. 120.

3. Voy. uu traité de ce genre, iôid., p. 121.

4. liecuexl de pièces pour la ville de Périgueux, 'm-^", p. 4G.

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à l'état d'iustitution permanente ; elles étaient placées sous les ordres des magistrats municipaux , qui regardaient comme un de leurs droits les plus précieux celui de convoquer et de com- mander les troupes communales , et déployaient avec orgueil l'étendard de la commune et les bannières des métiers * .

§ 4. Service militaire par les communes au roi de France.

Les villes de commune jurée devaient le service militaire au roi, même celles qui étaient situées dans le domaine du baron ; c'é- tait une des conditions que les rois mettaient à la reconnaissance de leurs privilèges. Philippe-Auguste fixa le militaire que les communes et certaines villes étaient obligées de fournir. Une pièce inédile , sans date , intitulée « Prisée » , mais que l'on doit placer entre les années 1 190 et 1202, détermina le nombre des sergents dus au roi par les abbayes et les villes. Voici l'analyse de ce document précieux , qui donne un aperçu des ressources que la royauté trouvait dans les milices urbaines et rurales^.

i" Abbayes et domaines ecclésiastiques.

Saint-Mesmin d'Orléans , soixante sergents et deux chariots.

Saint-Samson , vingt sergents. Saint-Séverin , cinq sergents.

Ferrièreen Gatinais, cent sergents et deux chariots. Saint- Benoît-sur- Loire ou Fleury, cent sergents et deux chariots. Les villages de Chézy, Château neuf et Vitry, cent sergents et deux chariots. Sommeville et Neuville, soixante sergents et deux cha- riots.— Lorri et ses environs, dix sergents. Gèvre, cinquante sergents et un chariot. Cergy, dix sergents. Bussy, deux. Cépoy, vingt. Château -Landon, cent. Grez, More t et Sa- moreau, Morigny, chacun soixante. Montléry, cent sergents et deux chariots. Dourdan , quarante sergents et un chariot.

Sainte- Colombe, cinquante sergents. Limoux, vingt ser- gents. — L'abbaye de Saint-Denis , deux cent quarante sergents et cinq chariots. Saint-Germain des Prés, cent quarante ser- gents et trois chariots. L'abbaye Saint-Maur des Fossés , qua-

1. Voy. une protestation des consuls de Narbonne, en 1313. Bibl. Imp., coll. Doat, t. LI, p. 396. Ils firent montre ou passèrent la revue avec l'étendard, « vexillum seu senhoria,» de la commune, et les bannières des différentes corporations. /tjd., p. 398.

2. Cartul. de Philippe-Auguste, Bibl. Imp., n°9852.

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tre- vingt-dix sergents et dix chariots. L'abbaye de Saint- Magloire, vingt sergents. Le prieuré de Saint -Martin des Champs, quatre sergents et un chariot. L'abbaye de Sainte- Geneviève, soixante sergents et deux chariots. Vitrai et Viry, vingt sergents. Charlevenne, près Paris, vingt sergents. Chelles, quarante sergents et un chariot. Gonesse, soixante sergents et trois chariots. L'abbaye de Montmartre, vingt ser- gents.— L'abbaye de Saint- Crespin de Soissons, quarante ser- gents et un chariot. L'abbaye de Saint-Médard de Soissons , deux cents sergents et quatre chariots. Notre-Dame de Sois- sons, cent sergents et deux chariots. La terre de Saint- Jean deLaon, quarante sergents et un chariot. Béthisy etVerberie, cent sergents et deux chariots. Pierrefont, soixante sergents et un chariot L'abbé de Compiègne , cinquante sergents et un chariot.

2"' Communes.

Sens, trois sergents et six chariots. Laon, idem. Bruyères, cent vingt sergents et trois chariots. Wailly, cinquante ser- gents et deux chariots. Cerni et Crespy, quatre-vingts sergents et deux chariots. Noyon, cent quarante sergents et deux cha- riots. — SenUs, cent sergents et trois chariots. Villeneuve en Beauvaisis, quarante sergent s et un chariot. Montdidier, quatre- vingts sergents et deux chariots. Roye, cent sergents et deux chariots. Compiègne, deux cents sergents et quatre chariots. Amiens, deux cent quarante sergents et cinq chariots. Mon- treuil, cent cinquante sergents et trois chariots. Beauquène, trois cents sergents et un chariot. Hesdin , quatre-vingts ser- gents et deux chariots. Bapaume, quatre-vingts sergents et deux chariots. Tournai, trois cents sergents. Arras, mille sergents ou 3,000 livres.— Sens, cent sergents et deux chariots. —Ham, trente sergents et un chariot. Pontoise, cent qua- rante sergents et cinq chariots.— Meulan, cinquante sergents et un chariot. Meung, deux cents sergents et quatre chariots. Chaumont, cent sergents et deux chariots. Beauvais, cinq cents sergents et dix chariots ou 1500 livres. Andeli, cent sergents et deux chariots. Poissi , cent sergents et deux cha- riots.

On remarque dans ce document que plusieurs villes , telles que Sens et r.cnavais , doivent un certain nombre de sergents on

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une somme déterminée. Cerlains lieux, au contraire, devaient uniquement une somme d'argent : Orléans, 1,500 livres. Paris, 4000 livres. Bourges, 3000 livres. Montargis, 300 livres. Aubigny, 500 livres. Villeneuve, près de Sens, 400 livres. Cela tient à ce que ces villes avaient obtenu le droit de se racheter du service militaire moyennant une somme fixe , exigible seulement quand le roi convoquait son armée. D'autres villes moins heureuses pouvaient se racheter, mais le taux du rachat n'était pas fixée.

Étampes, (000 livres ou plus, s'il plaît au roi de l'ordonner. Lorris, 500 livres ou 1000, si le roi yeut. Melun etCorbeil, à la volonté du roi. Cette incertitude ne se remarque pas pour les villes de commune , dont un des principaux avantages était de payer des impôts et de rendre des services régulière- ment déterminés et définis dans leurs chartes. On voit qu'un sergent était remplacé par la prestation d'une somme de 5; li- vres. Plusieurs villes se firent exempter moyennant un impôt annuel. Dans la pratique on acceptait souvent des sommes d'ar- gent au lieu de sergents ; c'est ainsi qu'en 1202 un grand nom- bre de villes qui sont marquées sur le rôle que je viens de citer comme devant fournir un contingent de sergents, obtinrent de payer un aide en argent, un peu plus de 5 livres par sergent.

Saint-Benoît paya pour deux cents sergents 654 livres. Chà- leaudun, pour cent sergents, 337 livres. Étampes, 1635. Sen- lis, 337. Paris ne paya que 3270 livres, au lieu de 4000, etc. Au treizième siècle les contingents de sergents que devaient four- nir les villes , les abbayes et seigneurs au roi furent fixés de telle sorte que le roi savait d'avance de quelles forces il pouvait disposer, tant en cavalerie qu'en infanterie, en supposant toute- fois que tous les vassaux fussent fidèles et obéissent à sa convo- cation ^ Plusieurs seigneurs devaient un nombre considérable de fantassins, proportionné du reste à l'étendue de leur fief. Les comtes de Foix, de Comminges et d'Armagnac fournissaient chacun quatre cents hommes d'armes (cavaliers) et mille sergents. Le comte d'Astarac cinq cents ; le sire de Montlesun trois cents ; Jean de Montant deux cents; les seigneurs du Languedoc devaient à eux seuls six mille sergents ^ .

1. Voy. le compte de l'an 1202. Brussel, II, preuves, p. cxlvu et suiv. Les villes y sont énumérées dans le même ordre que dans le reg. xxxv du Trésor.

2. |16Ip de 1304. La Roque, Arrière-ban, pr., p. 9.

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Les règles du service féodal cessèrent dès Philippe-Augnste de s'appliquer aux roturiers ou sergents : on les força de sortir des limites de la seigneurie, et de servir plus de quarante jours. En 1202 le service des communes était de cinq mois ; en 1204 il fut de quatre mois ; cela variait selon les besoins du roi.

Les milices communales étaient fort défectueuses ; à Bouvines les bourgeois se iirent écraser par la cavalerie allemande. Les flèches qu'ils lançaient étaient impuissantes contre la cavalerie armée de fer. Le tir de l'arc exigeait une précision , fruit de l'exercice, qu'on ne trouvait d'ailleursi que chez un très-petit nombre d'archers des communes. De peu d'utilité à guerre, les milices communales causaient de grands désordres dans l'inté- rieur du royaume ; elles se conduisaient dans le cœur de la Trance, en allant rejoindre l'armée, comme en pays ennemi. En 1204 la milice de la ville de Castelnaudary venant de l'ost de Flandre, conduite par ses consuls, ravagea les environs de Gail- lac et mit le feu à une partie de la cité * .

Souvent les gens des communes refusaient de marcher-; c'est ce que firent les habitants d'Albi, quand, en 1268, ils furent convoqués en armes par le sénéchal de Carcassonne pour s'op- poser à une menace d'invasion de la part des infants d'Arragon.

CHAPITRE IV.

Règne de Philippe le Bel.

Sous Philippe le Bel la guerre de Flandre, enlTeprise contre un peuple qui combattait pour sa liberté, épuisa les trésors et les armées de la France , et exigea des efforts extraordinaires pour faire face au péril. Le système militaire féodal était insuffisant pour faire face à des guerres qui duraient des années entières. La doctrine ancienne du devoir de tout Français de contribuer à la défense de la patrie fut interprétée d'une manière nouvelle. Phi- lippe proclama l'arrière-bau. La valeur de ce mot n'a jamais été suffisamment définie. Dans les temps plus récents on entendait par ban et arrière- ban l'appel des nobles; plusieurs textes du commencement du quatorzième siècle prouvent que sous Phi-

V Olim, m, p. 314. î. Ibid.,1, p. 270,

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lippe le Bel l'arritTe-ban s'appliquait à la fois aux. nobles et au\ roturiers, c'était une levée en masse. En 1315 Louis X promit aux seigneurs de Bourgogne de ne pas exiger d'eux ni de leurs hommes le service militaire sauf pour l'arrière-ban , « nisi in casu retrobanni , in quo casu quilibet de regno nostro tenetur, duni taraen de mandato nostro per totum regnum generaliter fiât ' . » La charte aux Normands , accordée par le même roi, porte que les nobles et les roturiers de Normandie, après avoir acquitté les services auxquels chacun d'eux était astreint , se- raient exempts de toute participation à la guerre, si ce n'est lorsque l'arrière-ban serait décrété en cas de nécessité urgente et pour des motifs raisonnables -. En 1302 Philippe le Bel, qui assiégeait Lille, ordonna aux baillis « de semondre par arrière- ban toute manière de gens qui pourront porter armes, nobles et non-nobles, de porté ou d'autre condition qu'ils soient, à la quinzaine d'aoust à Arras ^ . » Enfin, au mois de juin de l'année suivante il écrivait à l'évêque d'Auxerre'pour l'instruire de son intention de semondre « par voie d'arrière-ban , auquel toute manière de gens, si comme vous savez, sont tenus à venir sans nulle excusation *. »

Philippe le Hardi fit payer une taille aux communes qui, con- voquées pour la guerre contre le comte de Foix, aimèrent mieux se racheter. Philippe le Bel pour soutenir la guerre contre les Anglais et les Flamands de 1295 à 1300, leva une série d'impôts sur le revenu, tels que centièmes et cinquantièmes; ce fut la première fois que le service militaire fut converti en un impôt. Jusqu'alors, si on avait eu quelquefois le droit de se racheter, on pouvait aussi s'exempter de l'impôt en servant en personne ; seuls les nobles possesseurs de fief devaient le service féodal. La paix vint en 1 300 donner à la France un instant d'espé- rance; mais en 1302 l'impolitique conduite des agents de Phi- lippe le Bel force de nouveau les Flamands à la révolte. L'ar- mée royale éprouva à Courtrai un de ces désastres qui se renou- velèrent à Créci, à Poitiers , à Azincourt , mais tels qu'on n'eu avait pas encore vus. Les communes flamandes mettent en dé- route la chevalerie française, alors la plus brillante de l'Europe;

1. Ord. I, p. 569

2. Ibid. p. 588.

3. Très, des chartes, reg. 36, fol. 5 v".

4. Ibid., reg. 35, fol. 30 v".

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le patriotisme plébéien triompha de la fougue de ces nobles qui, n'écoutant qu'un a\eugle courage, se précipitèrent eux-même» dans le danger. Les conditions de la guerre commençaient à changer ; la part toujours croissante que le tiers état prenait aux combats, une plus grande habitude des armes, les progrès de la tactique, amenèrent des modilications dans la manièredont fut organisée la défense nationale.

En 1302 on appela sous les armes tous les nobles qui avaient 60 livres de rente , et les roturiers possédant 1 00 livres en meu- bles, ou 200 livres tant en meubles qu'en immeubles*; mais ce taux était trop élevé, à la fin de la même année fut rendue une nouvelle ordonnance qui n'exigeait le service que des nobles possédant 40 livres de rente, et des non-nobles qui avaient 300 livres en meubles, ou la valeur de 5Q0 livres en meubles ou en immeubles. Ceux qui désiraient rester dans leurs foyers eurent la faculté de se racheter moyennant une somme dont le taux n'était pas fixé ; loin de là, les bailis et les commissaires sur le fait des finances, reçurent des instructions secrètes qui leur enjoignaient d'obtenir le plus qu'ils pourraient. Le service fut exigé de tous les hommes de dix-huit à soixante ans ^.

En 1 303 , tout roturier qui, non compris les ustensiles de son hôtel, avait en meubles de 50 à 500 livres , ou un revenu en terre de 20 livres , non compris le manoir, et tout noble ayant 50 livres de rente , durent servir en personne pendant quatre mois ou se racheter ; le noble en payant la moitié de son revenu, et le roturier le cinquantième de ses biens ' .

Ce que le roi voulait, c'était de l'argent, aussi les commissaires sur le fait des aides reçurent l'ordre « de montrer au peuple comment par cette voie de finer (financer), ils seront hors du péril de leur cors, des grands coûts de chevaux et de leurs des- pens , et pourront entendre à leur marchandie et leur bien de leur terre administrer * . »

1. Nous vous mandons et commandons que vous mandez à tous vos hommes el; jubgez destroitemant, nobles et non nobles, de quelque condition qu'ils soient, qui auront aage de xvni ans, et de plus jusques à Faage de lx ans, c'est assavoir que celui qui aura lx ans et non plus, il convendra qu'il soient aus diz jours et Leu en armes, cbascun selonc sa condition , jeudi après l'Annonciation , 1302. (Trésor des Chartes, XL, n" xlv).

?.. Ord. I, p. ;{G9, 370, février 1303.

3. fbicl., p. 371, instruction pour la levée de l'aide,

4. Ibid , p. 37.'J.

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Il fut sUituéque les seigneurs entretiendraient pendant quatre mois de l'année 1304, juin, juillet, août et septembre, un homme d'armes par 500 livres de rente et tares, et les roturiers six ser- gents par 100 feux. Les villes et villages obtinrent la faculté de se dispenser d'envoyer des sergents choisis dans leur sein, et de les entretenir en payant deux sous par jour pendant quatre mois pour chacun de ceux qu'ils auraient envoyer ' . Chaque seigneur était tenu de faire les levées dans ses domaines ; on se relâcha de la rigueur des ordonnances à l'égard des gens tailla- bles à merci; on traita à l'amiable avec leurs seigneurs ^.

Mais il arriva ce qu'on n'avait pas prévu : on eut bien de l'ar- gent, mais on manqua de soldats : et, au mois de juin 1305, Philippe-le-Bel fut obligé de défendre aux baillis de recevoir le prix du service militaire ; les barons furent mandés à l'armée « car oncques ne fut si grand besoin ^. »

On adopta alors un nouveau système : les nobles jouissant d'une certaine fortune devaient servir en personne, ou fournir un remplaçant, ou se racheter. Ceux qui étaient moins riches, ex- cepté les mendiants, fournissaient un certain nombre de sergents, ordinairement six par cent feux ; ils les équipaient, les armaient et les soldaient, les ordonnances réglaient l'armement: « six sergens de pied des plus souffîsans et des meilleurs qu'on pourra trouver ez paroisses ou ailleurs , si ceux des paroisses n'étaient souffisanz, et seront armés de pourpoins et de haubergeons ou de gambesons, de bacinés et de lances ; et des six il y en aura deux arbalétriers. »> Ce passage fait connaître quel était l'armement de l'infanterie \ En Normandie, le tiers état n'accorda cet aide, pendant quatre mois, qu'à condition de payer lui-même les sergents et de les surveiller, se réservant de les rappeler dès que la guerre serait terminée, sans que le gouvernement pût récla- mer les sommes qui n'auraient pas été employées"*. Il est impor- tant de constater cette défiance du tiers état, qui se reproduisit plus tard, mais d'une manière plus générale, sous le roi Jean. Dans d'autres provinces, les communes envoyèrent leurs milices avec leurs enseignes et commaijdées par leurs magistrats muni-

1. Ord. du 20 janvier 1303. Ord. I, 391.

2. Id., p. 412. 9 juillet 1304, Mandement pour faire lever l'aide dans les domaines, du comte de Dreux.

3. Ord. du 15 août 1303.

4. Reg. XXX du Très, des Chartes, n" :.6.

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cipaux. Les roturiers, dont la conduite avait été si brillante à Bouvines, rendirent de grands services sous Philippe le Bel ; à la funeste bataille de Courtrai, ils avaient vigoureusement engagé Faction ; ils étaient surtout aptes à combattre les milices fla- mandes, composées des bourgeois des cités. On raconte que la noblesse française , jalouse de l'infanterie qui allait lui ravir l'honneur de la journée, lui passa sur le corps pour se précipiter sur l'ennemi. On sait que ces chevaliers tombèrent dans des ca- naux qu'ils n'avaient pas aperçus et y trouvèrent la mort; jamais la noblesse n'avait éprouvé un pareil désastre. Les historiens belges modernes ont insulté ces vaillants hommes, qui ne furent pas vaincus par les Flamands, mais qui périrent en cédant à l'en- traînement irréfléchi de leur courage. L'accusation d'avoir amené le funeste résultat de cette bataille en écrasant leur propre in- fanterie est malheureusement fondée. A l'aspect du carnage que les gens des communes françaises faisaient des Flamands, ils éprouvèrent une émulation qui n'était pas exempte de jalousie.

Seingnors, rcgafdez à vos elz Comment nos gens de pié le font. Flamens près de desconfis sont. Avant, seingnors grans et menors, Gardez que nous aions l'ennor Et le pris de ceste bataille. Faisons retraire la piétaille, Se ont très bien fet lor devoir ^

Guillaume de Flotte fut d'avis de laisser achever aux com- munes ce qu'elles avaient si bien commencé ; mais, le comte d'Ar- tois ayant fait une réflexion qui tendait à accuser la bravoure et la loyauté du chancelier, celui-ci se précipita sur les ennemis, au miUeu desquels il devait trouver la mort. Le comte d'Artoi& et les autres nobles crièrent arrière aux gens de pied, qui, tout étonnés de cet ordre, se débandèrent et se retirèrent en confu- sion; plusieurs furent renversés par la cavalerie ^. Dans cette

1. Geoffroi de Paris, Chronique viélrique, p. 46, La chronique de Guillaume Guiarl, témoin oculaire, offre des termes ptesque identiques -. Branche des royaux lignages, II, p. 237.

2. Geoffroy de Paris, p. 47 ; Guiart, p. 237 :

Parmi les piétons se {latissent Qu'à force de destriers cntreuvrent Kt merveillcus nombre en estralgnent.

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circonstance la noblesse française n'éprouva pas, ainsi que le répètent les historiens belges, une défaite honteuse. Celui qui sacrifie sa vie pour l'honneur est respectable, surtout quand il est vaincu. Les nobles de Philippe le-Bel eurent le tort de se tromper d'époque et de se croire encore au beau temps de la chevalerie, les chevaliers combattaient des chevaliers, et les batailles n'étaient que de grands tournois; ils avaient pour ennemis des bourgeois qui, à la haine du roturier contre le no- ble, joignaient un sentiment nouveau , le patriotisme et qui puisaient une force surnaturelle dans le désir d'échapper au joug dont on les menaçait.

En 1 3 1 4 le roi fit proclamer que toutes manières de gens no- bles et non nobles fussent en armes et en chevaux, chacun selon son estât , à Arras , le jour de Notre-Dame de septembre , pour aller en l'ost de Flandre. Cent feux devaient fournir six sergents ou se racheter. Tout chef de famille , quand même il n'avait pas de maison, formait un feu, sauf les vrais mendiants pain quérant. A la place de l'aide par sergent on établit dans les villes mar- chandes un impôt indirect. Les nobles et les roturiers purent se racheter moyennant une somme qui fut laissée à l'arbitraire de commissaires royaux'. Un fragment de compte apprend qu'en Champagne ceux qui possédaient au moins mille livres payèrent le cinquantième de leurs biens ^.

On en était donc arrivé à substituer au service personnel l'im- pôt , et l'impôt atteignant chacun en proportion de sa fortune ; car si cent feux devaient un certain nombre de sergents ou une somme déterminée, celte somme n'était pas également répartie entre chaque feu, mais en raison de la fortune de chaque contri- buable. La noblesse elle-même avait le choix de servir ou de payer. Nous sommes déjà loin du principe féodal ; la durée du service n'est plus limitée à quarante jours ; Philippe le Bel l'é- tend à quatre mois. Notez que, bien qu'on ait dit le contraire, aucun de ces impôts, destinés à remplacer le service militaire, ne fut voté par les états généraux : les procès-verbaux des états sont pour l'attester.

C'était un grand pas vers la civilisation que cette substitution régulière de l'inipôt au revenu personnel. Tout le monde avait à y gagner : le peuple, car, ainsi que Philippe le Bel le faisait re-

1. Instruction inédite. Arch.de l'Emp. p. 2289, loi. 164 '2. Hist. de France, \\i, p. 5G7. ^

ç

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marquer, chacun pouvait continuer de se livrer en sécurité à ses occupations; le gouvernement, car les levées générales entrai- Jj

naient toujours de grands désordres. Les multitudes à peine ar- «

mées et inhabiles étaient plutôt un embarras; tandis qu'au moyen de la prestation d'un impôt, le roi était en état de solder une armée de nobles, qui, par leur condition, étaient exercés à la guerre, et de roturiers de bonne volonté tirés des milices commu- nales, enfin d'étrangers. Mais la difficulté ne fut pas de trouver de l'argent, mais de l'employer efficacement à organiser une bonne armée de mercenaires. Bien du temps devait s'écouler avant que la royauté put organiser la défense et l'attaque sans jeter le désordre dans la France, et établir un juste équilibre entre les moyens propres à assurer pendant la paix l'indépendance des citoyens et les mesures dictées par la défense de la patrie ; équilibre dont dépendent la prospérité des finances , la sauve- garde de l'honneur national et le maintien des libertés publiques.

E. BOUTAEIC.

{La fin prochainement.)

ÉTUDES

SUR LA CHANSON

GÉRARD DE ROSSILLON '.

Ces études sur la chanson de Gérard de Rossillon se divise- ront en trois parties : la première sera consacrée à la langue du poëme, à sa métrique, à l'examen des manuscrits qui nous l'ont conservé et des travaux dont il a été l'objet; dans une se- conde partie , je m'efforcerai d'en donner une idée exacte par une analyse développée et accompagnée de la traduction des mor- ceaux les plus remarquables ; enfin , dans la dernière, viendront se placer quelques recherches sur les sources auxquelles a puisé l'auteur de cette chanson , l'époque à laquelle elle a été com- posée et les diverses rédactions en vers et en prose qui ont été faites de la même légende pendant le moyen âge.

I.

Le Girarlz de Rossilho est la seule chanson de geste que pos- sède la littérature provençale, et , à ce titre, il mérite une étude approfondie. Ce n'est point qu'il n'existe dans la même langue des ouvrages analogues, au moins pour la forme, à celui-ci, tels sont les poèmes de la croisade contre les Albigeois , et de la guerre de Navarre ; mais ces compositions , tout à fait en dehors des traditions chevaleresques du moyen âge , doivent être consi- dérées comme de véritables histoires , auxquelles leurs auteurs

1. GiRARTZ DE Rossilho, nach der Pariser liandschrift herausgegeben von D' Conr. Hofmanii, Berlin, 1855-7. (Trois livraisons de quatre feuilles chacune , contenant le texte seul, ont paru.)

GÉRARD DE Rossillon , chanson de geste ancienne, publiée en provençal et en fran- çais, d'après les manuscrits de Paris et de Londres, par Francisque-Michel. Paris, P. Jannet, l85(j.

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ont imaginé de donner la forme de la chanson de geste, espé- rant sans doute par cet artifice les faire participer à la faveur dont jouissaient ces récits épiques qui , depuis près de deux cents ans , rappelaient au peuple ses exploits des siècles passés. On a aussi rapproché du Girart de Rossilho un autre poëme, vrai- ment carolingien cette fois , le Ferabras ; mais cette œuvre , médiocre d'ailleurs, ne peut être regardée comme originale. Il est maintenant démontré que c'est une traduction du français , et le texte même du poëme en fournit la preuve : il s'y ren- contre nombre de tirades dont les finales sont restées fran- çaises, et trahissent ainsi l'origine de l'ouvrage; si elles n'ont point été comme le reste revêtues d'une forme méridionale, c'est qu'il s'y trouvait des mots qui, ayant eu provençal des ter- minaisons différentes, n'auraient pu rimer entre eux une fois traduits en cette langue ; force a donc été au traducteur de les laisser sans changement'. Aussi, est-il toujours possible, en dépouillant un vers du Ferabras de sa forme provençale , de re- trouver le vers français original. Qu'on fasse la même expé- rience sur le Girart de Rossilho, elle ne réussira que dans la mesure des rapports qui existent entre les deux langues, c'est- à-dire de temps à autre ; mais à chaque instant on se trouvera arrêté par des mots particuliers à la langue d'oc , par des formes exclusivement méridionales, qui ne se laisseront point trans- porter en français , il sera impossible de conserver les expres- sions du texte en se contentant de les franciser; il faudra traduire. Ainsi, le même argument qui démontre que le Ferabras pro- vençal est une traduction, sert à prouver du même coup l'origi- nalité du Girart de Rossilho. Mais ce caractère d'originalité apparaît non moins vivement dans la langue du poëme, dans sa ■versification, et aussi dans sa composition comme œuvre litté- raire; c'est ce qui ressortira de ces études sur l'un des monu- ments les plus magnifiques de la poésie du moyen, âge.

La langue du Girart de Rossilho mérite à plusieurs égards

1. Voyez la préface du Fierabras français publié récemment par MM. Krœber et Scrvois, et a été développé cet argument présenté déjà maintes fois à son cours de l'École des chartes par M. Guessard. M. Mary-Lafon avait aussi remarqué que plu- sieurs tirades du poëme provençal avaient des rimes « se rapportant évidemment à la langue romane du nord, » mais il n'avait pas su en tirer la conséquence ; voyez son Histoire du midi de la France, t. m, p. 336, note 2.

(le fixer ralleution du philologue. On } trouve, en effet, un grand nombre de mots , sinon particuliers à ce poëme , au moins fort rares ailleurs, et dont une bonne partie jjeuvent être, dans l'état actuel de la lexicographie provençale, conbidérés comme des éÎTcaç XÊYo,u.éva. Rocliegudc, Raynouardet M. Diezen ont bien recueilli quelques-uns, mais ce sont presque toujours ceux dont l'étjmologie ou le contexte rendaient le sens évident, et il en est beaucoup d'autres , principalement parmi les plus difficiles , qui n'ortt point été relevés. 11 y aurait matière à un glossaire spécial, utile supplément au Lexique roman qui n'est guère complet que pour les poésies des troubadours dont Sainte-Palaye avait fait un dépouillement exact ; et je crois que, par l'étude des textes anciens et des patois moderpes, on parviendrait à dimi- nuer notablement le nombre des mots dont le sens n'a pas été déterminé jusqu'ici.

On rencontre aussi dans celte cliauson de geste un certain nombre de locutions et de formes grammaticales qu'on a pu lui «Toire spéciales faute de les avoir rencontrées dans d'autres textes. Fauriel est le premier qui ait sérieusement appelé l'attention sur ce fait, déjà entrevu par Raynouard * et par M. Diez ^, et qui ait signalé les plus notables de ces particularités. « Ce qui concerne <• le dialecte, dit Fauriel, mérite quelque attention : il y a lieu « de le distinguer du provençal littéraire, de celui des poètes « lyriques , des troubadours proprement dits , surtout dans leurs « chants amoureux. On y rencontre des formes grammaticales « inconnues à cet idiome, mais encore usitées dans certains « dialectes du Midi, qui ne sont plus que des patois. Telle « est une forme de passé indéfini en era, au lieu d'ei ou de ai: « canlera, diera, pour cantei , dei, je chantai, je donnai. Telle " est celle du conditionnel latin amavissem, produite, sans auxi- « liaire par un simple changement de terminaison. Enfin, nous « avons noté une forme composée de prétérit défini, qui, si « elle n'est pas empruntée du basque, doit être réputée d'ori- jp'l/'" « gine inconnue; elle consiste dans la combinaison du verbe " >7'/^^ / /^^ <• principal avec l'auxiliaire enquet, requet, qui semble signi- « lier : « commencer, se mettre à , être sur le point de. » {Hist. littér.,Wll, 177.)

1. Choix des poésies originales des troubadours, H, 284; Lexique roman, I, 175. ?.. Altromanische Sprachdenhmale, Bonn, 1846, p. 89.

II. (Cinquième série.) 3

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L'expression dialecle dont se sert lauriel en pariaut de la langue du Girart de iîoss«7/jo est impropre. Les dialectes, si on les prend, comme on doit le faire ici, au moment tous coexistent, et aucun n'est encore devenu prédominant aux dépens des autres , diffèrent seulement par la prononciation , ce qui n'empêche pas la langue dont ils sont les sous-divisions d'être partout une dans son vocabulaire comme dans sa gram- maire; or, ce que Fauriel nous donne comme caractéristique d'un dialecte, ce sont des mots et des formes qui appartiennent au fond même de la langue, et doivent, par conséquent, se re- trouver dans tous les dialectes '.Mais, malgré cette petite impro-

1. Ceci est plus qu'une conjecture ; la forme du passé en era se retrouve dans la Passion et dans la vie de saint Léger du ms. de Clermont-Ferrand ; la strophe vingt et unième de ce dernier texte en contient deux exemples :

Et sancl Lethgier Atn Jistdra bien Quae s'en lalat en s'evesquet ; Et Evvruins denjtsdra miel Quae donc deveng anatemaz ; Son queu que il a coronat Tolh lo laisera retniier. (ChampoUion-Figeac, Mélanges liist., IV, 45 1. Diez, Zwei altroinanische Gedichte, p. 42-)

M. Diez {pp. cit., p. 50) a réuni tous les exemples de cette forme que contiennent les deux textes susdits. On lit aussi dans la pièce 0 Maria Deu maire, du ms. de Saint- Martial de Limoges , dont j'ai donné précédemment la quatrième édition, et non comme je le croyais, la troisième, aner' de anar; mais bien que celte lecture ait été adoptée parRaynouard {Choix , IT, 137) et par Rochegude (Parn. occit., p. xxj), il serait possible de lire an er\ Ce passé en era, dérivé du plus-que-parfait latin , est tout à fait comparable aux formes auret, roveret,faret , de Sainle-Eulalie , qui, ainsi que l'ont montré M. de Chevallet et M. Littré {Journ. des sav., déc. 1858), ré- pondent aulatin habuerat, rogaverat,fuerat ; néanmoins, dans les deux textes, elle n'a que la valeur d'un simple prétérit, et c'est pour cela sans doute qu'elle ne s'est pas conservée. S'il pouvait y avoir quelque doute à cet égard, un passage du Girart de Rossilho le ferait disparaître : il se trouve dans ce poëme deux tirades dans lesquelles deux chevaliers tiennent à quelques mots près le même discours ; les vers sont dans toutes deux terminés par des verbes au prétérit ; dans la première tirade ce prétérit est en et, et dans la seconde en era, preuve que le sens était le même :

Aies de Valbeto, lo Cllis Tibert, Fo laïns al cosseilb, en pas levet, E so fo chavaliers que ben parleit E que det bon cosscilii qui l'en creet.

I

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priété de termes, il est clair que Fauriel veut opposer la lan- gue du Girart à celle des troubadours. L'auteur de V Histoire de Ja poésie provençale devait savoir mieux que personne si le verbe enquar^ par exemple , et le prétérit en era sont usités ou non dans leurs poésies; pour moi je puis seulement dire que je ne les y ai pas encore rencontrés. Mais ce n'est qu'un point particulier d'une question importante, à savoir : Qu'est-ce que l'idiome littéraire des troubadours, et en quoi diffère-t-il de la langue commune ? Je ne puis ici la traiter avec tous les développements qu'elle exige ; je voudrais seulement en bien définir les termes. Tout d'abord, pour la débarrasser de toutes les complications que pourraient faire naître de fausses analo- gies, il convient de dire ce que cet idiome n'est pas. Au nord, le dialecte de Tlle-de-France a fait les mêmes progrès que la royauté : à partir du douzième siècle on le voit dominer de plus en plus les dialectes des provinces voisines, et bientôt les trouvères des pays environnants tiennent à honneur de l'em- ployer de préférence au leur propre; c'est un fait telle- ment connu qu'il est inutile d'y insister ni de répéter à ce propos les vers si souvent cités de Quesnes de Béthune; donc, au nord, la langue littéraire, c'est un dialecte qui a primé les autres. De même, en Italie, la langue littéraire, c'est le sicilien,

Gaces Tescoras de Drues cm pes lovera E mante[n]t sa raso e issausera : Qiiar so fo chavaliers que gcn parlera Et qui det bon coseilb qui l'en créera, elc.

(Éd. Hofm., p. 64 et 65 ; éd. Midi., p. 94-5.) Ce vers :

E fichera sa senlia e mieb us pratz

(Éd, Hofm., V. 4589; éd. Micb., p. 140.) ,,, ,. ,. ,

est reproduit ainsi dans le ms. du British Muséum :

VA a fiché l'ensaigne en mie uns praz. /' / f\h j

(ÉJ, Mich..p. 347.) 7**<^ '^

Enquet veut bien dire commencer, et c'est ainsi que l'avait déjà expliqué Roclie- gude qui a donné ce mot omis par Raynouard, mais il ne vient pas du basque; en- quet, enquar, vient de inchoare (voy. Diez, Kritischer anhang zum etym. wort., p. 23) ; aussi est-il souvent employé autrement que comme auxiliaire, comme dans ces vers ;

Garis de Carabeia, lo paire Eïra[r]t, / ny-, / q (f/Ay

Enquet ben covinen, si parlet tart, (V. 3o52-3,) / J ' 1 H •>

•-■ i i o enquet veut dire simplement : commença. De la même famille sont reqiiet (v.,27<)0), enquansaly. 1139, 1533 et 2011) t{ desenquama {y . 1142). A 3.

puis, avec Dante, le toscan; en Espagne, le galicien ou portu- gais et le catalan, puis le castillan. Dans la France méridionale, rien de pareil ; aucun dialecte n'a pu devenir langue littéraire en excluant les autres , parce que les diverses écoles de trouba- dours, florissant en Auvergne, en Limousin, en Provence, etc., se faisaient équilibre * ; alors, tous les dialectes étant ainsi à un même niveau, est arrivée l'invasion française, et l'égalité n'a point cessé, car, dans le même temps, toutes les écoles de trou- badours sont mortes, et tous les dialectes sont passés à l'état de patois. Ainsi, l'idiome littéraire des tro.ubadours n'est pas comme en France, comme en Italie, comme en Espagne, un dialecte privilégié. Qu'est-ce donc? Pour les premiers troubadours c'était la langue commune; pour ceux des âges suivants c'était une langue littéraire. Il a se produire vers le onzième siècle un fait bien fréquent dans l'histoire : les premiers troubadours fixèrent la langue de leur tenâps; par tradition d'école leurs suc- cesseurs continuèrent à s'en servir ,. mais, comme cette littéra- ture était loin d'être populaire, elle ne pouvait empêcher la langue d'obéir, dans la bouche du peuple , à la loi ordinaire du mouvement et de s'éloigner de plus en plus de la langue an- cienne , immobilisée pour la poésie, et enrichie d'ailleurs par les

1. Il faut dire cependant que, si nous nous plaçons à une époque la langue a déjà parcouru la plus belle période de son existence, au treizième siècle, nous ver- rons se produire quelque chose d'analogue à ce qui est arrivé un siècle plus tôt au nord de la France : le limousin et le provençal, soit pour s'être conservés plus purs, soit à cause de la renommée de leurs troubadours, mais non, comme au nord, par suite d'un fait politique, semblent devenir idiomes littéraires et tendent déjà à don- ner leur nom à la littérature du midi. Vers 1300 Raymond Féraud peut dire :

E si de;;uDS m'asauta

Mon roreianz ni mons dil7. ,

Car non los ay cscritz

En lo dreg pir>ensal.

No ra'o tcngan a mal ;

Car ma lenga non es

Del dreg proenzales .

{La Vida de sant Honorât, analyse et morceaux choisis, par A.-L. Sardou, i858, gr. in-8, p. i.)

Et plus d'un demi-siècle auparavant , le troubadour-grammairien Raimon Vidal de Besaudun appelait limousine la langue parlée dans tout le midi de la France. (Voy. Fr. Guessard, Gramm. provenç., V éd., 1858, p. 71, et préf.. p. xlviii.) C'est aussi l'expres-sion qu'emploie le marquis de Santil'aue dans sa fameuse lettre au connétable de Portugal; les Italiens et les Français du seizième siècle paraissent avoir préféré provençal.

troubadours, qui seuls eu avaicut l'usage, d'expressions poé- tiques , de métaphores, qui l'ont rendue un instrument merveil- leusement propie à la poésie artistique. Cette séparation d'une langue en deux branches, dont l'une, exclusivement littéraire, demeure immobile , tandis que l'autre reste soumise au change- ment, s'est \ue de tout temps. « La littérature hébraïque comme toutes les autres littératures, dit excellemment M. E.Renan, a eu son époque classique, durant laquelle les écrivains fixaient une langue qui, pour eux, était celle de leur temps, mais qui devait ensuite devenir un idiome littéraire V » Et c'est ainsi qu'en Italie et en Angleterre, lalangue,s'étant immobilisée pour la poésie au seizième siècle, est divisée maintenant en deux idiomes bien dis- tincts, celui de la poésie et celui de la prose, qui est la langue parlée. Pour le provençal nous devons regretter que la rareté des textes en prose, et surtout en prose non savante, ne nous per- mette pas de mesurer la distance qui séparait les deux idiomes ; nous pouvons conjecturer seulement qu'elle devait être assez grande, puisque les patois du midi ont conservé un grand nom- bre de mots qui paraissent anciens , et que néanmoins nous ne retrouvons pas dans les textes , parce que probablement ils n'a- vaient pas cours dans la langue littéraire. Un moyen de faire avancer cette question vers sa solution serait de faire un re- levé de tous les mots qui ne se trouvent pas dans les trouba- dours; le Girartz de Rossiïho y apporterait un contingent im- portant. C'est donc avec grande raison que Fauriel a distingué la langue de ce poëme de l'idiome littéraire des troubadours : et d'ailleurs il ne pouvait en être autrement, nos vieilles chansons de geste n'étaient pas un vain amusement destiné à récréer quelques beaux esprits, c'était une épopée nationale.

Étudions maintenant la métrique du Girart de Rossiïho. Comme toutes les chansons de geste un peu anciennes , il est écrit en tirades rimant parassonnance; il est vrai que, dans les manuscrits qui nous l'ont conservé, on remarque une tendance à rendre la rime aussi exacte que possible, au moins pour l'œil, en donnant aux finales une terminaison semblable alors même qu'elles ne s'y prêtent guère; mais c'est l'œuvre des copistes , et d'ailleurs la plupart des manuscrits de vieux poèmes en tirades

1. Histoire des langues sémitiques, deuxième édkion, p. 129.

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assonnantes présentent des traces de ce fait. Ce qui est beaucoup plus digne d'attention, c'est la forme du vers employé dans le Girart de Rossilho. C'est un vers de dix syllabes avec hémistiche après la sixième ^ Il en résulte une harmonie d'une gravité un peu monotone, mais qui va bien au style ferme et concis de cette chanson ; il semble même que dans certains passages d'une grande précision , l'expression emprunte de la forme du vers une force toute particulière ; comme à cet endroit Charles Martel, au moment d'en venir aux mains avec l'armée de son rival, aper- çoit au milieu des rangs ennemis Foulque, le cousin de Girart, recommande aux siens de l'épargner, et leur en fait un portrait qui est en même temps un magnifique éloge. « 11 déteste la guerre et aime « la paix, » dit-il ,

E quant ve que sos elmes Ihi es lassatz , Que a l'escut al col , l'espaza al latz , Adonces fers, fermcles^ e desseratz' Orgolhos ses mercei , ses pietat '; E quant forsa lo greuga d'ornes armatz , Adonc es orgolhos i afermatz. Ja non sera plen pe de camp tornatz, INi per un orne sol ponh tensonatz : Lo reis e la fersa e[s], leos cliassatz ''.

(Vers 4294-4303; éd. Michel, p. 135.)

1. M. Diez, qui, l'un des premiers, a appelé l'attention sur cette forme du vers épique, a relevé dans les fragments du Girart publiés par Raynouard, quelques vers qui paraissent faire exception ; mais il faut sans doute mettre ces irrégidarités sur le compte du copiste. Malheureusement les quatre vers cités par M. Diez ne se trouvent pas dans le fragment du British Muséum publié par M. Fr. Michel, et je ne connais du ms. d'Oxford, qui fournirait sans doute le moyen de corriger ces vers, que le début publié par le docteur Mahn; mais voici un autre vers faux que M. Diez ne pouvait connaître alors, puisqu'il n'est pas dans les morceaux qu'a imprimés Raynouard , et dont le fragment du Bristish Muséum donne la restitution :

leu vos en jur lo paire glorios; (Éd. Mich., p. 73.)

Ms. de Londres :

Ge vos en jur le paire le glorios. (P. 287.)

M, C. Hofmann avait déjà restitué lo entre crochets. (Voy. son édition, v. 2311.)

2. Fernicles dans l'édition de M. Michel ; je ne comprends ni l'un ni l'autre.

3. M. Michel met sel pietat, ce qui n'a aucun sens.

4. Éd. Mich., p. 135 : i? 6e chassalz, leçon qui ne s'accorde ni avec la mesure, ni avec le sens, ni avec le ms., dont la leçon est e leos ; la restitution de M. C. Hofmann va de soi. La métaphore du premier hémistiche est tirée du jeu d'échecs.

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« Et quand il voit que sou lieauine lui est lace, qu'il a l'écu au col, l'épée au côté, alors il est farouche,... et déchaîné, lier, sans merci, sans pitié; et quand une foule d'hommes armés le pres- sent, alors il est fier et déterminé; il ne perdra pas un pied de terrain, et ce n'est point un homme seul qui pourrait lutter avec lui, il est à la fois le roi et la reine, c'est un lion attaqué par les chasseurs. » On voit combien le rhythme fortement accentué du poëme ajoute d'énergie à cette peinture déjà si animée : c'est le guerrier dont parle Tyrtée, qui, enraciné au sol et couvert tout entier de son large houclier, brandit sa forte lance et agite le panache menaçant qui ombrage son casque.

Ce rhythme, on le comprend sans peine, ne peut convenir qu'à l'épopée, qui vaut toujours plus par le fond que par la forme, et ne connaît pas cette recherche de la variété par laquelle les littéra- tures arrivées à un haut degré de développement cherchent à sa tisfaire des esprits devenus plus raffinés et plus froids; nous ne nous étonnerons donc pas de voir les Leys d'amors rejeter cette coupe « quar non a bella cazensa', » et elles citent comme preuve quelques vers ce rhythme, se trouvant associé à des idées pour lesquelles il n'est point fait, n'est que monotone et fatigant; aussi les doctes législateurs du Parnasse de ce temps ont-ils beau jeu pour dire : « Assatz pot bons vezer que aytals compas de « bordos non ha bêla cazensa, ni d'aytal compas no vezem uzar, « per que no l'aproam ". » Ces derniers mots sont très-dignes d'at- tention, et cette désapprobation équivaut, vu l'époque, presque à un éloge : nous voyons bien maintenant que le vers dont on n'use plus au quatorzième siècle, est une forme ancienne tombée avec l'épopée pour laquelle elle était faite. Cette forme est an- cienne; appartient-elle d'origine au midi de la France? 11 ne faut pas se hâter de répondre affirmativement, car elle a été employée au nord , et le Girariz de Rossilho renferme de nombreuses al- lusions à des poèmes français, comme je le montrerai plus tard. Il s'agit donc de savoir de quelle date sont, relativement au Gi- rart , les textes en langue d'oïl se rencontre cette forme du vers épique, et si, d'après ces textes, on peut croire que le vers en question était d'un usage répandu, ou bien s'il n'y est em- ployé que d'une manière exceptionnelle et comme pourrait l'être une forme empruntée. Pour le premier point, il n'y a pas de

1. Las Flors del gay saber, I, 114. ?.. Ibid., I, 116.

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doute possible. Les poëtnes français dont il s'agit sont YAudigier eXVAiol; YAudigier est, comme chacun sait, une grossière et quelque peu ignoble parodie des chansons de geste, qui n'a pu (^tre composée qu'à une époque s'était évanoui cet esprit guerrier qui avait inspiré les vieilles chansons , c'est-à-dire , au plus tôt, dans les dernières années du douzième siècle. Quant à YAiol^ c'est une légende de saint, rimée sous forme de chanson de geste, et rattachée au cycle carolingien par des procédés bien connus, tels que l'introduction dans la fable de personnages ap- partenant dès longtemps à l'épopée chevaleresque, Louis le Pieux, le traître Macaire, etc. Ce poëme est à cet égard compa- rable à celui d'Amis et Amiles, fondé, lui aussi, sur une légende de saint, et qu'on a imaginé de faire rentrer dans le cycle national pour le faire jouir delà vogue qui, à cette époque, s'attachait à tout ce qui était chanson de geste; c'est du reste le seul rappro- chement qu'on puisse établir entre les deux ouvrages. Amis et Amiles étant, comme valeur littéraire, infiniment supérieur à YAiol. Ce dernier paraît à tous égards assez récent, et on ne saurait le faire remonter au delà des premières années du trei- zième siècle , au moins dans sa rédaction poétique, et comme ici il s'agit de la métrique, question tout à foit indépendante du plus ou moins d'ancienneté de la légende dont YAiol est le développe- ment, c'est tout ce qu'il nous importe d'établir. Ainsi donc, nous avons, d'un côté , le Girart de Rossilho , la seule chanson de geste carolingienne qui nous soit restée de la littérature pro- vençale, la seule peut-être qu'elle ait produite, écrit en vers de dix syllabes avec l'hémistiche à la sixième ; et de l'autre, sur tant de poëmes que nous a laissés la littérature des pays de lan- gue d'oïl, deux seulement nous présentent cette même espèce de vers, et encore sont-ils postérieurs nu Girart. On voit par combien ce vers était peu familier à la littérature du nord, qui, comme tout le monde sait, emploie dans ses plus anciennes chansons le vers de dix pieds avec hémistiche après le qua- trième ; certes , s'il avait été connu dès l'origine, les exemples en seraient plus nombreux; d'où vient-il donc? Je serais assez disposé à croire que le Girartz n'a pas élé sans influence sur le choix du mètre que nous trouvons dans les deux ouvrages français, et j'espère cependant ne point tomber dans le so{)hisme post hoc, ergo propter hoc. Il se pourrait bien que l'auteur de YAudigier eût voulu parodier, non pas seulement le ton hé-

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roïque de la diansoii de yeste, mais encore le mètre, tout nouveau pour lui, employé dans le Girart de Rossilho, poëme qui a eu bien certainement un grand succès au nord de la France, puis(iue, des trois manuscrits que nous en possédons, deux ont été exécutés par des Normands, et que d'ailleurs nous voyons par les catalogues des librairies du moyen âge que les copies en étaient très-répandues au nord de la Loire i . Quant à ÏAiol, je remarque d'abord qu'il s'en faut bien que tous les vers y soient de dix syllabes : sur dix mille environ dont se compose le poème, près de sept mille sont alexandrins, et les vers de dix syllabes se trouvent à des endroits d'un véritable héroï-comique et qui rappellent parfois ÏÂudigier; à tel point qu'il est possible d'y voir une imitation du style comme du rhythme de cette parodie; ce qui donne quelque probabilité à celte hypothèse, c'est que VAudigier parait avoir été très-familier à l'auteur de ïAiol :

Et dist li un à l'autre : « Cousin, volés,

« Tout avons de novel regaigié

« Car chi nous est venus un chevaliers

" Qui samble del parage dant Audengier ^. »

« Vasal, chevalier sire, à nous parlés:

« Furent ces arme faite en vo resné?

« Fu Audengiers vos pères, qui tant fut ber ,

« Et R.ai[m]berghe vo mère, o le vis cler ?

« Iteus armes soloit toudis porter 3. »

Du reste, c'est une question qui pourra être décidée en toute connaissance de cause lorsque nous posséderons l'édition de VAiol que doit publier M. Michelant dans le recueil des An- ciens poètes de la France.

1. Voy. la Bibliothèque protypographique de M. Barrois, n"' 131, 1450 et 1741 , sont indiqués des mss. de Girart de Rossillon en gascon. On lit aussi dans un inventaire fait par Jean de Saffres, chanoine de la cathédrale de Langres : Item, ro- mancium Giraldi, in provinciali lingua, taxatum precio unius grossi A^oy. la pré- face de l'éd. de M. Fr. Michel, p. xvj. '

•2. B. I. Lav. 80, fol. 102 v°, col. 1 et 2. Ces vers sont cités, Bisl. littér. XXII, 277, mais d'une manière inexacte. Sur lAudigier, voy. (XXIII, 497-8) un excellent article de M. V. Le Clerc.

3. Fol. 103 r", col. 1.

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Ainsi donc, dans ma pensée, le plus ancien usage de ce vers de- vrait être attribué à la littérature méridionale, et ce n'est que par suite qu il aurait été employé au nord de la France ; cette opinion, toute probable qu'elle est dans l'état actuel de la science, peut être renversée par la découverte de quelque texte français écrit dans ce mètre et antérieur au Girart ; aussi ne puis-je la don- ner que comme une simple conjecture.

Arrivons maintenant à l'examen des manuscrits qui nous ont conservé le Girart de Bossilho : nous y trouverons un argu- ment de plus en faveur de l'origine méridionale du poëme. Ils sont au nombre de trois. Le premier appartient à la Bibliothèque impériale, il est classé sous le n'' 21 80, fonds franc. ^ ; c'est un volume in-8" d'une écriture du treizième siècle, contenant 9000 vers environ et incomplet du commencement, le premier cahier ayant été arraché; cette lacune est de 563 Ycrs, comme on peut le reconnaître par la comparaison avec un autre manuscrit, celui d'Oxford. Ce dernier a l'avantage d'être le seul qui renferme le texte complet de notre poëme ; mais il est de beaucoup inférieur au précédent comme correclion : il a été certainement écrit par un Normand qui, dans bon nombre de cas, ne comprenait pas le texte qu'il copiait et substitue généralement aux formes méri- dionales celles de sa langue ; si cette tendance se manifestait d'une manière plus systématique et surtout plus intelligente, ce manus- crit nous offrirait la contre-partie du fait que présente le Fe- rabras provençal : un poëme méridional traduit en français. Du reste, ce manuscrit est ancien, car, s'il faut en croire M. fr. Mi- chel, qui l'a le premier signalé dans ses Rapports au ministre de l'instruction publique, il serait d'une écriture d'environ 1200. Le troisième manuscrit est conservé à Londres au musée Britan- nique; c'est un fragment de 3480 vers; comme le précédent, il a été exécuté par un homme du nord ; on le voit par les altéra- tions que les formes méridionales ont éprouvées sous la plume du copiste. Il en résulte un texte singulièrement incorrect, si on le compare à celui que fournit le manuscrit de Paris, mais qui cependant est mojns complètement dénaturé que celui d'Ox-

1. Avant le nouveau classement qui vient d'être fait des mss. en langues vulgaires de la Bibl. Imp , il portait le n" "'^^ rangé.

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ford. Il est d'une bonne époque, « de la fin du douzième siècle ou de la première partie du treizième, » selon M. Michel, qui l'a publié d'abord en partie dans ses Rapports (p. 174-185), et, plus tard, en entier dans son édition du Girart de Rossilho*. L'existence de ces deux derniers manuscrits, tout en démon- trant une fois de plus l'originalité de la composition du Girart, est une preuve de la faveur dont jouissait ce poëme hors du pays il avait été composé.

Le manuscrit de Paris, tout incomplet qu'il est, et bien qu'il paraisse un peu moins ancien que les deux autres, doit cependant leur être préféré, parce qu'il a sur eux l'immense avantage d'avoir été écrit par un méridional; c'est celui-là qui doit servir de base à toute édition du poëme , les autres ne devant être em- ployés que pour restituer les passages défectueux qui s'y ren- contrent trop fréquemment. Il est encore intéressant à un autre égard : comme monument d'un dialecte de la langue d'oc. Les dialectes, je l'ai déjà dit, ne sont en réalité que la même langue prononcée diversement selon les lieux, et c'est dans la pronon- ciation seule qu'il faut chercher leurs caractères. Mais comment apprécier ces variétés de prononciation? Pour y parvenir, nous n'avons que l'écriture, et c'est un moyen dont nous ne devons nous contenter que faute d'un meilleur ; car, d'abord, il ne serait pas vrai de dire qu'elle s'attache exclusivement à représenter la pro- nonciation : on remarque souvent dans les manuscrits, ceux, bien entendu , qui ont été exécutés par des scribes letjrés, une tendance à se conformer à l'orthographe latine, pour peu qu'un mot soit resté près de son origine, et que par conséquent l'étymo- logie en soit évidente^. D'un autre côté, notre alphabet est trop pauvre pour noter ces nuances de la prononciation que l'oreille

1. c'est sans doute par distraction qu'on a écrit dans le Journ. des savants (avril 1860, p. 202), à propos du Girart de Rossllho : « On en a une (chanson de geste).en provençal qui a été analysée par Fauriel dans le tome XXII de l'Histoire littéraire de France, et qui paraît être du douzième siècle. On en a une seconde en français qui a été publiée par M. Francisque Michel, et qui est du douzième ou du treizième siècle. Les deux poèmes mettent Girard aux prises, non avec Charles le Chauve, mais avec Charles Martel. » Ce sont deux manuscrits d'un même poëme, et non deux poèmes différents.

2. M. Littré, discutant l'opinion contraire de Génin, avait déjà signalé ce fait en disant: « Il (Génin) est tout préoccupé d'une idée malheureuse, à savoir que l'an- cienne orthographe reproduit la prononciation ; il serait beaucoup plus vrai de dire qu'elle reproduit l'étymologie. Dans tous les cas, la prononciation etl'étymologie sont deux forces qui ont agi sur l'écriture. » {Journ. des savants, année 1859, p. 85.)

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seule peut saisir. Ou doit cependant reconnaître dans les textes des habitudes orthographiques particulières à certaines régions, et qui, sans être absolues comme notre orthographe, sont néanmoins suivies assez constamment pour qu'on en puisse tirer des induc- tions certaines sur l'origine des manuscrits on les remarque. Affirmer que ces habitudes orthograpfiiques, diverses suivant les pays, indiquent toujours des variétés de prononciation , et ne sont pas fréquemment la notation équivalente d'un même son, serait téméraire; mais, pour la critique, le résultat est toujours le même : fixer d'une manière approximative la patrie de tel ou tel document dont on n'a pas d'autre moyen de constater l'origine. Ainsi, par exemple, il est infiniment probable que les deux no- tations 1h et îl avaient une même valeur , celle de notre / mouillée , mais , si l'on peut établir par l'étude de documents datés de lieu, des charte?, que la première était plus spéciale au Périgord, au Limousin, et en général aux parties nord-ouest des pays de langue d'oc, n'est-il pas vrai que nous aurons trouvé un instrument de critique qui , faute d'indices plus positifs, aura bien encore sa valeur?

levais donc, au moyen des particularités orthographiques qui distinguent le manuscrit de Paris, m'efforcer de déterminer à quel dialecte il convient de l'assigner. Dans l'état actuel de la science, un pareil travail présente de grandes difficultés. Pour le nord de la France, le grand nombre des documents datés de lieux qui ont été publiés, les travaux de Fallot, et, après lui, de M.Burguy, rendent cette tâche facile ; pour la langue d'oc, l'étude des dialectes n'a pas même été entreprise; et, tandis qu'il n'est pas un homme, ayant quelque habitude des textes français du moyen âge, qui ne sache reconnaître à première vue si une charte est pi- carde ou française, bourguignonne ou normande, il s'en faut bien que les plus habiles philologues puissent distinguer avec certi- tude un texte limousin, par exemple, d'un texte provençal. Comme j'ai copié des chartes de tous les pays de langue d'oc, ou peu s'en faut, il m'est possible d'aller plus loin dans cette question des dialectes que les plus savants romanistes, dépour- vus qu'ils sont de l'auxiliaire indispensable d'une collection de documents datés de lieu. Je ne relèverai pas toutes les formes orthographiques qu'on pourrait considérer comme spéciales à ce manuscrit ou au moins rares dans d'autres , je me bornerai aux principales.

Je remarque d'abord que le c est souvent aspiré, comme dans la plupart des dialectes de la langue d'oïl; ainsi nous avons ici chavalf chambra, achaptar, aussi souvent que caval, cambra, etc., formes qui se rencontrent d'une manière exclusive dans le dia- lecte de la Provence, par exemple ; l'aspiration du c indique le nord et le nord-ouest des pays de langue d'oc, et il s'en est bien conservé quelque chose dans la prononciation des Auvergnats.

Pour produire le son du gn et de ce que nous appelons l mouillée , ce manuscrit met toujours nh et ?/i, absolument comme en portugais ; cette notation est généralement en usage dans les parties nord-ouest des pays de langue d'oc : le Li- mousin, le Périgord, etc.

La lettre h se trouve fréquemment à la fin des mots, en des cas la plupart des dialectes mettraient un f ou nu g, con- sonnes qui, n'étant point suivies d'une voyelle, avaient sans doute une prononciation peu distincte ; c'est ainsi que nous avons tuh (tous) pour tug, dreh (droit) pour dret, lah (laid) pour lag, et les participes fah (fait), cargah (chargé), dih (dit), etc. On trouve aussi des tirades entières, terminées en ah (éd. Michel, p. 24, 113, 125, 158, 188, etc.); en c/i (p. 43, 115, etc.); en ti/i (p. 50, 107, 189). C'est encore une habitude orthographique parti- culière aux provinces indiquées ci-dessus.

Il faut dire que tout cela ne présente rien d'absolu, et qu'on trouve tout aussi souvent les participes terminés en at, ut^ it (au cas sujet atz, utz, Hz) qu'en ah, uh, ih ; mais il suffit que ces dernières formes soient particulières à une certaine région pour qu'on puisse présumer que le manuscrit on les rencontre a été exécuté dans cette région ; car on ne doit pas s'attendre à trouver dans des copies un spécimen très-pur du dialecte d'un pays, lorsque, ce qui doit arriver le plus souvent, l'ouvrage copié n'a pas été compoëé dans le pays même, et n'est pas originairement un monument du dialecte de ce pays. Un scribe du Périgord, par exemple , transcrivant un manuscrit exécuté en Provence, imprimera à sa copie quelques-uns des caractères de son dia- lecte propre; mais il y transportera aussi nombre de formes pro- vençales, et c'est ce qui a bien pu arriver à notre manuscrit.

Nous pouvons donc dès maintenant attribuer ce manuscrit à la région nord-ouest des pays de langue d'oc ; mais il est pos- sible de resserrer davantage ces limites. Je n'ai encore rien dit d'one particularité très-digne d'attention que présente ce dia-

lecte, et qui, jusqu'ici, n'a pas été rencontrée ailleurs : je veux parler de la double forme de la conjonction et, qui devant les consonnes est e, et devant les voyelles i ; cela est à peu près constant, et, si quelquefois e se trouve placé devant une voyelle, on ne voit jamais i devant une consonne. Voici quelques exem- ples de cette double forme du même mot :

Mances i Angevi e Toronjatz.

(I<:d. Hofm., V. 196G; éd. Mich., p. 62.)

F[e]iretz i aucietz e detrenchatz,

(Éd. Hofm.,, v. 4591 ; éd. Michel, p. 145.)

Si l'on trouvait un document daté de lieu présentant tous les caractères que j'ai signalés précédemment, et de plus cette double forme e et i, n'est-il pas vrai que nous pourrions déter- miner avec une précision que Ton peut rarement espérer d'at- teindre dans ces questions, la patrie du manuscrit du Girart de Rossilho conservé à Paris ?

Eh bien ! ce document existe, et le voici :

Notum sit quod en W. Lagutz, en Eli Lagutz, donzel, cuisi amassa cumunalmen, [an d]onat a feus i a ses durable per lor e per totz lors hereters e sucsessors per ara e per tos temps la meitat de tôt lo mas de Lavit e la meitat de tôt lo mas Guari, cum apar, no devis, ab totz lors apartenemens i ab totz lors intrars i ab totz lors ichirs , a Eli i a Esteve, Iheo deutz fraires, i a lors hers e sucsessors, a far d'aichi en avant atota lors proprias volumptatz, i a far sobrefeus si far n'i vo- len ; li quai mas se tenen ambedui e sun en la honor de Guorson ^, en la parofia S. G. lo corp 2 e tenen se d'una part ab lo rau de Llan- destaut, e d'autra part ab la terra del priorat de S. Gerii , e d'autra part ab la honor de Monpao 3, e d'autra part ab lo maine de la Gau- maria, e d'autra part ab lo maine de la Faia i ab lo maine de la Ele- bertaria, e d'autra part ab lo meihs maine de la Lheodelia ; e per •Lx. s. d'ublias cadan, la meitat a las Tôt Sens e l'autra meitat al

1 . Gmçon, hameau du département de la Dordogne , arrondissement de Bergerac, canton de Villefranche de Lonchapt, commune de Saint-Médard de Gurçon.

2. Saint-Géraud de Corps, canton de Villefranche de Lanchapt, arrondissement de Bergerac. -- Parofia; cette forme est constante dans les chartes du Périgord.

3. Monpon (?), chef-lieu de canton de l'arrondissement de Riherac.

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dijeus de la Sena, e per .xxx. sol. d'achapte a senhor mudant; e manderen loi- ne et lor ne promezen li avandihs donzel als avandihs f'raires dels avandihs mas, de la nieitat, cum apar , no devis, portai- bona et ferma guarentia de la proprietat e de part senhoria de totas personas per drehs e per las condumas de la honor de Guorson, sal- vada als avandihs donzels tota lor senhoria, so es a saber que quis vendes deguna re de totas las avandichas causas, que tuhs li vendatge venguessan a lor cum a maiors senhors , e tota ora los premers achaptes que quis en prezes deguna re ; e mailis fo parlât i acordat que li dihs donzel no lor o pusquan tolre ni li dihs fraire aitan pauc a lor laichar. E totas aquestas avandichas causas e chascuna d'elas las avandichas partidas de sa e de an mandat e promes e jurât sus sans avangelis de Deu, corporalment lo libre tocat de lors mas nudas, a guardar i a tener durablament e ses tôt enfranhement, e que d'enconlra no vendran ni venir no i faran la una partida a l'autra, ab gehn ni ses gehn, a rebost i ni a présent, ni per lor ni per autras personas en degun lue ni en degun temps. E ^enoncieren a tôt drehs i a totas excepcios per que encontra poguessan venir la una partida a l'autra en tôt o en partida. E d'aiso foren fâchas très cartas d'una ténor, que lo dihs W. Lagutz aia la una, e lo dihs Eli. Lagutz aia l'autra, e li dihs fraire aian l'autra. Actum fuit .XIIl. dias a l'exitu Martii, anno Domini .M". CG». LXXX". nono. Testes sunt N Eli d'Ar- tensa, Ar. Vigers, EliJoves, G. de Meia,G. Senhers, G. Faures, G. de Fontbulhissa, et ego Guillelmus de la Poiada, communis notarius de Benavent qui hanc cartam scripsi utriusque consensu, et signum meum apposui. Régnante domino Archambaldo , comité Petrago- rense et 2,

1. A rebost , ^our repost , en secret; de même, dans une ordonnance de saint Louis rapportée par Joinville : « Nous deffendons que le baillif , ou le raere , ou le prevost, ne contreignent pas par menaces, ou par poour, [ne] aucune cavellacion nos subjects à paier amende en repost ou appert. » (Éd. Fr. Michel, 1858, p. 225). Iciajo- pert équivaut au présent de notre charte. Rebost se trouve aussi dans la Passion du ms. de Clermonl-Ferrand, str. 21 (voy. la note de Diez, Zwei altromanische Ge- dichte, p. 25) , Raynouard a bien relevé repost {Lex. rom., IV, 615), mais non point en ce sens.

2. La dernière ligne est illisible, parce qu'elle est engagée dans la reliure du registre d'où j'ai tiré cette pièce. Ce registre appartient à la Bibl. Imp., oîi il est coté : Suppl. franc., ^* bis. La date ci-dessus exprimée répond au 19 mars 1290.

Au dos de l'acte, on lit les mots suivants, de l'écriture de l'abbé de Lépine : « Bail « à cens fait par Guillaume et Hélie Lagut, donzels, cousins , de la moitié du mas « de Lavit, etc., paroisse de Saint-Geraud de Corp , châtellenie de Gurson ; écrit en

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U est superllu de remarquer combien toutes les habitudes orthographiques que j'ai signalées dans le manuscrit du Girart de Jiossilho se retrouvent exactement les mêmes dans cette charte; une comparaison plus approfondie ne ferait que con- firmer la parfaite identité du dialecte de ces deux textes. On est donc autorisé à croire que ce manuscrit a été exécuté dans le Périgord.

U ne faut point songer à faire sur les manuscrits d'Oxford et de Londres un travail analogue à celui que j'ai tenté sur celui de Paris ; la langue en est trop corrompue. Ce n'est à proprement parler ni du provençal, ni du français, mais un af- freux mélange de ces deux langues ; il me paraît certain cepen- dant qu'ils ne sont pas la copie d'un texte écrit dans le même dialecte que le manuscrit de Paris.

U me reste à parler des deux éditions, qui ont paru à peu près dans le même temps, du Girart de Rossilho; mais d'abord je crois devoir dire quelques mots des différents travaux qui les ont précédées, et qui ont eu pour objet de faire connaître en tout ou en partie le même poëme. Le premier qui paraisse s'en être occupé, et que je nomme seulement pour mémoire, c'est Case- neuve * , qui en a cité quelques vers dans ses Origines de la langue française. C'est du manuscrit conservé actuellement à la Biblio- thèque Impériale qu'il s'est servi ; les vers cités sont en effet, dans ce manuscrit, précédés d'un trait oblique, signe qui n'a pu être placé que par quelqu'un qui voulait les retrouver au besoin. J'arrive à un homme dont les immenses travaux auraient plus fait pour l'histoire de notre littérature, s'ils n'étaient restés inédits, que tous ceux des savants plus heureux qui sont venus après lui; je veux parler de Sainte-Palaye. Parmi les manuscrits de cet érudil qui sont conservés à la Bibliothèque de l'Arsenal, il se trouve une copie du poëme que nous étudions, faite page

« patois de Montravel. » Le seul Montravel que je trouve dans ces parages est la Mothe-Monravel, arrondissement de Bergerac, canton de Véline.

1. Caseneuve était aussi l'auteur d'un traité sur la langue provençale et ses poètes, (voy. la notice de Simon de Val-Hél)ert sur les Origines de la langue française, imprimée en tôte du Dict. étymol . de Ménage, éd. de 1750, t. I'"'', p. xviii), sans doute le Girartz de Rossilho y avait sa place, mais j'ignore ce qu'est devenu cet ouvrage, qui n'a jamais été imprimé.

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îX)ur page sur le manuscrit de Paris * . Cette copie n'est point de la main de Sainte-Palaye, mais elle a été revue par lui, ainsi que le prouvent les nombreuses corrections dont elle est surchargée; elle est en général fort exacte, et, de plus, ayant été faite à une époque le manuscrit était en meilleur état qu'aujourd'hui, elle peut servir à restituer quelques mots devenus maintenant à peu près illisibles. Quant aux notes marginales qui l'accom- pagnent, ainsi que toutes les copies faites sous la direction de ce savant, elles sont en grande partie géographiques, et je pense qu'on en pourrait tirer quelque profit. Mais ces travaux furent faits en pure perte, le Girartz de Rossilho ne devait pas voir le jour de sitôt : ce n'est que longtemps après, en 1838, que Ray- nouard publia dans le premier volume de son Lexique roman en les reliant par une analyse plusieurs fragments de ce poème sur lequel les leçons de Fauriel venaient d'appeler l'attention ; ces fragments sont publiés avec soin et exactitude ; mais, il faut bien le dire, les difficultés que pouvait présenter ce travail d'éditeur étaient singulièrement diminuées par le système, mau- vais à plusieurs égards, qu'a suivi Raynouard dans cette publi- cation , comme dans celle du roman de Jauffre , de la vie de sainte Enimie, et d'autres ouvrages encore, système qui consiste à abréger, par des suppressions, les morceaux publiés. De cette manière, l'illustre philologue a pu facilement se débarrasser des difficultés qu'il ne pouvait pas résoudre ; cependant ce travail a été utile : à cette époque, on ne connaissait encore que le manuscrit de Paris ; le seul but que se proposait Raynouard, c'était de donner une idée suffisante de son contenu, il l'a fait, et nous devons lui en savoir gré. D'ailleurs il suffit d'ouvrir son Lexique roman pour se convaincre par le grand nombre d'exemples qui en sont tirés qu'il avait sérieusement étudié ce poëme.

Vers la même époque, M. Fr. Michel signalait, dans ses Rap- ports au Ministre , deux manuscrits nouveaux du Girart de Rossilho, celui d'Oxford et celui du Musée Britannique, et publiait vingt et un vers du premier ^ et plusieurs centaines du second ' . C'est d'après ces deux manuscrits que le docteur

1. Belles-lettres, n" 183, p. 1-116. Le reste du volume est occupé par une copie du poëme de la croisade des Albigeois publié depuis par Fauriel. îî. P. 202-3. 3. P. 174-185.

II. [Cinquième série.) -4

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Barisch, l'un des savants qui s'occupent avec le plus de succès de la littérature provençale, a publié, dans son Provenzalisches Lesebuch , trois fragments assez longs du Girart de Rossilho, formant environ un dixième de poëme. M. Bartsch n'avait point, en effet, à sa disposition le manuscrit de Paris, et c'est à l'aide de ces mauvaises copies, toutes deux écrites par des gens du nord, qu'il lui a fallu reconstituer péniblement le texte méri- dional. Une telle entreprise demandait beaucoup de critique et une connaissance approfondie de la langue d'oc ; M. Bartsch s'en est tiré avec honneur , et on peut croire que , s'il avait eu à sa disposition le manuscrit de Paris, le meilleur des trois, ainsi qu'il le reconnaît lui-même, il nous aurait donné de ces morceaux une édition critique et définitive. C'était la première fois qu'on faisait usage de ce manuscrit d'Oxford, dont les Rapports de M. Fr. Michel avaient révélé l'existence; mais on n'en avait pas encore tiré parti pour combler la lacune que présente à son début le manuscrit de Paris. Le docteur Mahn le fit et au delà, en 1 856, en publiant à la fin du premier volume de ses Poésies des troubadours {Gedichte der troubadours) les douze cent vingt- cinq premiers vers du manuscrit d'Oxford. Cette publication m'a été si utile que je n'ai vraiment pas le courage d'adresser des reproches à M. Mahn. Qu'il me soit permis cependant de regretter que, dans tout ce volume, il ait imprimé les poésies des troubadours comme de la prose, et sans ponctuation , se contentant d'indiquer la séparation des vers par un point ; sans doute c'est par un motif d'économie que M. Mahn en a agi ainsi, mais , pour des textes souvent fort difficiles , un peu plus de clarté typographique n'eût point été de trop. D'un autre côté , tout en convenant que le texte du manuscrit d'Oxford présen- tait de grandes difficultés, il me semble qu'il eût été possible de l'imprimer avec moins de fautes.

J'arrive enfin aux deux éditions complètes qui ont été données de la version méridionale du Girart de Rossilho , en France par M. Fr. Michel, et en Allemagne par le docteur Conr. Hofmann ; mais, avant de les examiner et de les comparer entre elles, il convient de se rendre compte des matériaux que chacun des deux éditeurs avait à sa disposition. Tous deux ont publié le texte du manuscrit de Paris; mais M. Michel possédait en outre, et a imprimé à la fin de son volume, la totalité du fragment de Lon- dres; de plus, il devait avoir la copie d'une partie au moins du

manuscrit d'Oxford, le seul complet V 11 avait donc sous la main les éléments nécessaires pour donner du poëme une édition critique, et nous avons le droit de lui demander compte de l'u- sage qu'il en a fait. Pour le manuscrit d'Oxford, nous n'aurons point à examiner le parti que M. Michel en a tiré; car, s'il rap- pelle dans une note de sa préface (p. xvii) qu'il en a transcrit «ne partie, il a soin d'ajouter : « Nous n'avons pas retrouvé cette copie parmi nos papiers. » Je le regrette ; car c'était pour M. Michel une belle occasion d'imprimer , d'une manière intelli- gible cette fois, d'après le manuscrit d'Oxford, les 563 premiers vers du poëme qui manquent dans le manuscrit de Paris '^.

1 . « Je transcrivis ensuite une ballade islandaise sur Tristan , qui paraîtra dans

mon recueil; iine partie du roman de Girart de Roussillon » Rapports au

ministre de l'instruction publigiie, publié dans la collection des Documents iné- dits, p. 53.

2. Dans les Rapports au ministre (p. 202-3) , M. Michel en a transcrit les neuf premiers et les douze derniers vers. Ceux-ci sont imprimés d'une manière assez fau- tive, mais il est possible de les restituer par la comparaison avec le passage corres- pondant du ms. de Paris (fol. 115 r"; éd. Hofm., p. 104; éd. Michel, p. 281). Quant aux vers du commencement, ils sont tout à fait inintelligibles ; les voici :

Bone caDCone uille uos aiaduche E des morz ac esmaz ferce estruche El nailes claas desembres olei conduche Pcr toz uilans juglarz lame deduclie lo ne uoll quoam tuns la caire suclic CaruDcante ireis uers tôle iert destruche Le preroer aura longe cost refuche Per oc ses luis e clare plan e duché Astre mon gral le cante qui la refuche.

Si toute la copie de M. Michel était dans ce goût, la perle tfest pas grande. Ce dé- ÎJut du poëme n'est pas beaucoup plus clair dans la copie du docteur Mahn ( Gedichte der troubadours, p. 217); cependant il s'y trouve certainement moins de fautes que dans le texte de M. Michel. La difficulté extrême de ce passage tient à deux causes : la première, c'est que, dans un bon nombre de cas, le copiste normand ne comprenait point le texte provençal qu'il avait sous les yeux; et la seconde, c'est que nous avons ici une rime très-peu employée à cause du petit nombre de mots qui pouvaient s^en accommoder (il n'y en a dans tout le poëme qu'un second exemple, éd. Michel, p. 153) ; plusieurs de ces mots, fort rares, ne se trouvent point dans Ray- nouard ; de incertitude pour le sens. Cependant il y a bien quelques-uns de ces •vers dont il eût été pos.sible de tirer un sens raisonnable :

Rone cançon e ville vos ai aduche

K des rooU (?) acesroat feite e e$trurh«

4.

52

Reste le fragment du Musée Britannique, 3,500 vers environ ; il y a donc lieu d'espérer qu'au moins pour cette partie du poëme M. Michel nous aura donné un texte critique résultant de la comparaison des deux manuscrits. Il n'en est rien ; M. Mi- chel s'est borné à imprimer les deux textes, sans se mettre en peine de restituer celui de Paris par les passages correspondants du fragment de Londres, sans indiquer par aucun signe leur concordance, sans même vérifier s'il donnait aux mômes phrases une même ponctuation, s'il coupait de la même manière les mêmes dialogues. C'est ce que je vais montrer par quelques exemples.

Girart, vaincu et fugitif, a été réduit à se faire charbonnier pour gagner sa vie. Cependant, au bout de vingl-deux ans, cé- dant au conseil de sa femme, il se décide à aller demander à la femme de Charles Martel d'intercéder pour lui auprès de son mari ; elle était sa belle-sœur et avait été sa fiancée. La comtesse confie à Girart, son époux, un anneau en lui recommandant de le remettre à la reine, la femme de Charles Martel : « Elle vous «» l'a donné en présence de Gervais avec tout son amour, de cœur « véritable * ; seigneur , vous me l'avez confié , je l'ai gardé ; « quelque besoin que j'eusse, je ne m'en suis point défait. »

« Ela lo vos donet vezen Gervai

« Abtot sa drudaria de cor verai ;

« Senher, baîles lo mi, ieu lo gardai ,

« Per nulh besonh que agues, no lo laisai. »

C'est ainsi que lisent M. C. Hofmann (p. 147 de son édition) el M. BàTtsch {Provenzalisches Lesebuch, p. 20). Voici mainte- nant comment imprime M. Michel (p. 217) :

Ela lo vos donet vezen Gervai ,

Ab tôt sa drudaria de cor verai. »

« Senher;, bailes-lo-raic » Ieu lo gardai, etc. ,

Per toz vilans jiiglarz Tau je deduclie

Car UD cante treis vers tôle iert destruclie

Per oc s'esluis e clare plan e educlie Astre mon grat le cante qui la refuche.

1 . U scène îi laquelle il est fait allusion ici, une des plus belles du poëme, se trouve tout au commencement du ms. de Paris (Voy. les deux éditions, p. 1.)

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introduisant ici un dialogue qui fait un véritable contre-sens. Le même passage se retrouve avec quelques variantes dans le fragment de Londres ; cette fois M. Michel ne renonce pas à son dialogue, mais il le coupe autrement :

Sire, tu el me baillas^ ge l'te gardai.

(P. 363.)

Ainsi M. Michel, ayant à imprimer deux fois les mêmes vers, les a compris de deux façons différentes , sans cependant ren- contrer juste une seule fois.

On trouve fréquemment dans les deux textes publiés par 31. Michel, surtout dans celui de Londres, des fautes de lecture dont l'autre texte fournit la correction pour quiconque veut se donner la peine de 1 y aller chercher. Ainsi, p. 223, on lit à la fin d'un vers ah eh sapo. Le texte francisé (p. 370) porte s'apon; et c'est ainsi qu'il faut couper ; M. Hofmann ne s'y est pas trompé (voy. son édition, v. 7067). Et dans la même tirade on lit, dans le texte méridional, Port Judo; et dans le texte francisé Port- Andon; n'y a-t-ilpoint une faute dans l'un des deux cas?

P. 230, le texte méridional porte ces deux vers :

Aqueh mestis Frances, dimiei Bergong Nos fan sai aparer lo gulh d'un cong.

M. Michel aurait hésiter avant d'écrire ce dernier vers, auquel il me paraît difficile de donner un sens quelque peu con- venable ; s'il avait eu recours au vers correspondant du manus- crit de Londres, p. 377 de son édition , il y aurait trouvé celte leçon excellente :

Nos fait ce apereir l'orgoil d'Autoing *.

Et alors, sans doute, il aurait regardé avec un peu plus d'atten- tion le manuscrit de Paris, et y aurait lu, au fol. 94 r°, logulh dantong, leçon que porte la copie de Sainte-Palaye. M. Hof- mann, réduit au seul manuscrit de la Bibliothèque Impériale, a imprimé, comme il convenait, Vo[r]gulh d'Antong (p. 156 de son édition).

Encore un exemple. On lit dans le texte du manuscrit de Londres (p. 372) le vers suivant :

D'iloc anne noit tresqu'à Dijon. J. Auloirtg |)arait être une faute de lecture pour Antoing.

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Le vers n'a que neuf syllabes, et de plus ce mot anne ne se com- prend pas. Mais voyons le vers correspondant du manuscrit de Paris ; qu'y trouvons-nous ? de miega nuh. Il est donc certain qu'au lieu de ce mot anne, on doit lire à mie ^ ce qui est la traduction à peu près exacte du texte méridional. N'est-il point vrai qu'avec un peu d'attention M. Michel eût pu éviter cette faute ' ?

Il est donc bien évident que M. Michel n'a point voulu met- tre en œuvre les précieux matériaux dont il disposait ; et ce- pendant, quel parti on en pouvait tirer pour restituer ce texte si difficile et si intéressant ! Je ne puis résister au désir d'en don- ner un exemple, parce qu'il s'agit d'un des plus beaux passages du poëme, que quelques mots oubliés dans le manuscrit de Paris rendent à peu près inintelligible. L'auteur raconte la vie de Gi- rart devenu charbonnier et de sa femme réduite à exercer le métier de couturière. « En la voyant, donnant carrière à leur langue les damoiseaux et la gent libertine osant tout dire et par

1. On pourrait citer bien d'autres exemples du peu de soin qui a été apporté à cette édition. Après ce vers :

Aoc om non ac de fraire ta mais neboU (p. I25),

M. Michel écrit en note : « Il y a ici une lacune dans le ms., qui ne parait pas être de plus d'un feuillet, » ou, comme il a heureusement corrigé dans les leçons et cor- rections qui terminent le volume : « Il y a ici, dans le ms., une lacune, etc. >• Mais il eût mieux valu supprimer la note, car il n'y a pas de lacune, ainsi que M. Michel pouvait s'en convaincre par la comparaison avec lems. de Londres qu'il a publié. (Voy. le passage correspondant, p. 336). Je sais bien que Raynouard {Lexique roman, I, p. 198) avait indiqué à ce même endroit une lacune, suivant sans doute en cela Sainte-Palaye, qui, dans la copie qu'il avait fait faire de ce manuscrit , a écrit une- note dans laquelle U expose les raisons qu'il a de croire à cette lacune ; ce qui la lui a fait supposer, c'est que le vers cité ci-dessus termine une page, et que celui qui commence le feuillet suivant et une nouvelle tirade n'a point de majuscule enluminée ; mais il aurait remarquer que cette initiale en couleur est souvent oubliée dans ce rns., et qu'alors on voit dans la marge un point que le copiste mettait sans doute I)our appeler l'attention de l'enhunineur ; ce point existe précisément dans le cas dont il s'agit, d'où il suit que le vers auprès duquel il est placé commence bien une tirade. M. Michel devait moins que tout autre s'y tromper, puisqu'il avait sous la main un moyen de vérification aussi infaillible que le ms. de Londres.— Plus loin, à la page 250 de son édition, il a passé quatre vers après celui-ci : Er dijatz. . (Voy. le ms., fol. 102 V".) Il faut dire que ces vers sont à peu près illisibles; M. Hofmann n'a pu les déchiffrer qu'en partie , et déjà du temps de Sainte-Palaye ils étaient si peu distincts que ce savant a écrit sur la marge de la copie qu'il avait fait faire du Girart de Rossilhofi .■ « il y a cinq vers tellement effacés qu'on n'y saurait presque rien dé- f)êIiT. » Mais au moins M. Michel devait-il avertir le lecteur.

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derrière ' , s'écrient : « Regardez la beauté de cette charbounière, « si Ic^souilUtFe^ du charbon ne la rendai^^t noire, il n'y aurait \/(i^c<^^ u ' si belle dame jusqu'en Bavière... Pourquoi a-t-elle pris pour « mari uu charbonnier? » Et elle, qui parlait sagement, répond : Seigneur, merci pour Dieu et pour sa mère,

« ïrobet mi a molher, Dieus Ih'o desierva ! « E puis mi fetz apenre a corduriera -. »

« Il m'a trouvée pour femme, Dieu l'en récompense! et puis m'a fait apprendre le métier de couturière. » Voilà qui ne va guère bien ; voyons la leçon du manuscrit de Londres :

« Troba mei 07'fenine, povre bregîere, « E prist mei à moillier , Dex le H miere ! « E pois me fist aprendre à costuriere. »

(P. 362.)

On voit que le copiste du manuscrit de Paris a omis la fin du premier vers et le commencement du second, et, grâce au frag- ment de Londres, ce charmant passage du Girart de Rossilho devient d'une clarté parfaite.

Puisque M. Michel n'a pas cru devoir tenter une édition cri- tique du Girart de Rossilho, mais seulement multiplier par l'impression deux des mss. de ce poëme, il s'agit de savoir avec quelle exactitude a été reproduit le manuscrit de Paris, le seul qu'il me soit possible de comparer à sa copie. Sur ce terrain, M. Michel paraît sûr de lui ; il faut voir sur quel ton il parle de ses devanciers. Voici ce qu'il dit de la copie de Sainte-Palaye : « Il en « existe bien (du Girart de Rossilho) une copie déjà ancienne parmi " les manuscrits de la Curne de Sainte-Palaye; mais il n'y a rien >( à en tirer, soit pour l'intelligence, soit pour la plus complète « lecture du texte. » Il n'est guère plus bienveillant pour l'édition de M. Hofmann, dont les premiers fascicules ont paru quelques mois avant la sienne : « Pendant que nous confrontions avec le « soin le plus scrupuleux les épreuves de cette édition avec le ma- « nuscrit, qui ne nous a jamais échappé, il en paraissait une en < Allemagne. Nous voudrions bien en parler ; mais notre embarras

1. Parlen tôt son auzen e en dereira, mot à mot : parlant tout leur osant, di- sant tout ce qu'ils osent ; cette expression est d'une énergie impossible à rendre en français ; ce serait, en langage vulgaire : Disant tout ce qui leur passe par la fête.

2. Éd. Hofmann, p. 146. M. Michel (p. 214) a passé Ih au premier vers.

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« est grand, et on le comprendra aisément, pour peu que l'o» « compare notre texte avec celui d'outre-Rhin : tout ce que nous « pouvons dire, c'est qu'au lieu de redouter un pareil examen, « nous le réclamons. »

Eh bien! je vais faire mon possible pour satisfaire M. Michel, et, pour cela, relever les principales différences que présentent les premières pages de ces deux éditions, sans perdre de vue le manuscrit qu'elles doivent reproduire; aussi bien, c'est le seul moyen que nous ayons de les comparer, M. Hofmann ayant fait la sienne sur le seul manuscrit de Paris.

Dès le second vers nous trouvons de l'une à l'autre de ces éditions deux variantes qui ne sont pas sans importance.

Édition Hofmann :

£ieu DO i ai plus de Ihui que la corona.

Édition Michel :

E ieu no i ai plus de Ihiu que la corona.

C'est M. Hofmann qui a raison ; la forme eieu pour ieu se ren- contre quelquefois dans ce texte dans des cas il est impossible de la scinder en deux pour en faire la conjonction e plus le pro- nom ieu ; d'ailleurs, ici le vers aurait un pied de trop, et même, pour qu'il n'ait que sa juste mesure, il faut lier dans la pronon- ciation le i avec le no qui précède, ce qui du reste arrive très- fréquemment dans ce texte et ailleurs^. Quant à la seconde va- riante, il est bien vrai que, ici et en quelques autres endroits, le premier des trois jambages qui terminent le mot Ihui est pointé, mais ailleurs, et surtout à mesure qu'on avance dans le poëme, le copiste accentue toujours Ihui^ et c'est la leçon qu'il faut ad- mettre comme avait déjà fait Raynouard dans les fragments qu'il a publiés du Girart.

Vers 3 , édition Hofmann :

Mor eieu lo euh mermar tro(i) a quaroina. Édition Michel :

1. Par exemple, dans la pièce Eu aor Damrideu, publiée dans la précédenAe livraison delà Bibliothèque., on lit au vers 107 :

No i aia raisnament,

yers qui n'a que six syllabes.

More ieu, lo euh mermar tro z aqua Roina.

Je n'ai pas à revenir sur la variante eieu et ieu ; ici , la mesure s'accorde également bien des deux formes. Les parenthèses entre lesquelles M. Hofmann enferme la dernière lettre du mot troi indiquent que, selon lui, cet i est de trop, je l'approuve cepen- dant de l'avoir laissée subsister, car ce peut être une particularité de ce dialecte ; en tout cas, c'est un i que porte le manuscrit, i final un peu allongé, il est vrai, mais dans lequel il est impossible de voir un z avec M. Michel. Quant à la manière de couper les mots qui terminent le vers, c'est celle de M. Hofmann qui re- présente le plus exactement le manuscrit, et c'est aussi la bonne, ainsi qu'on le voit par le manuscrit d'Oxford, qui porte ce vers :

Mais eu H cuit mermar tro a Garone * .

Je ne trouve aucun sens à la lecture de M. Michel. Vers 20, édition Michel :

Qe m do, ab aquest anel, al duc m'amor.

C'est la reproduction exacte du manuscrit; mais le vers a une syllabe de trop, et do (je donne) a deux régimes directs, me et m'amor^ ce qui est inexplicable ; aussi faut-il admettre la double correction de M. Hofmann:

Qu'eieu do ab (aqu)est anel al duc ra'amor,

dont la seconde est confirmée par le manuscrit d'Oxford :

Que doin per ist anel au duc m'amor.

Vers 45, édition Hofmann :

E purs cavals iarmans e stia aquii niasei.

Édition Michel :

E purs cavals i armans estia a qui i masei.

Les deux lectures sont également exactes, et ne diffèrent ,

1. « Mais je pense bien le rogner jusqu'à la Garonne. » Je corrige ainsi la leçon inin- telligible du docteur Mahn :

Mais en li cuit mcrinac tro a garone.

[Gedichte der troubadours, erster baud, \). 224.)

Quant à la forme du ins. de Paris, Quaroina pour Guaroina, il ne faut point s'en étonr ner; ce ms. met fréquemment q pour g , par exemple au vers 90, on lit SequK pom propre, pour Segui.

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comme on le voit, que par la manière de couper les mots. Pour comprendre ce vers, évidemment corrompu , il faut citer tout le passage, qui d'ailleurs a bien besoin des remèdes de la critique; on va voir l'usage des numéros placés en tête de chaque vers.

1. K. inandet sa gen, noditz per que,

2. E comanda a cascu qu' adugua ab se

4. E purs cavals i armanse stia aquii masei.

6. Apela ab se ïeric e t'oren trei

7. A vos dos 0 dirai, on plus mecrei

3. Sos ches e sos lebriers e son arlei,

5. E Tebertz demandet armas a quel * ? etc.

Tout cela est absolument inintelligible ; mais la leçon du ma- nuscrit d'Oxford nous permet de rétablir ces vers dans leur ordre véritable, qui est celui qu'indiquent les chiffres; on pourrait donc traduire : « I . Charles manda sa gent, (il) ne dit pas pour- quoi, — 2 et commande à chacun d'amener avec soi 3 ses chiens, ses lévriers et son harnois '^. 4 5 Et Tibert de- manda pourquoi des armes? 6 (Charles) appelle à soi Thierry, et ils furent trois : 7 « A vous deux (je) le dirai à qui je me « fie le plus..,. >> Reste le vers epurs cavals... qui est faux puis- qu'il a douze syllabes. Le premier hémistiche est facile : Charles commande à chacun d'amener avec soi ses chiens , ses lévriers, son harnois, et chevaux et armes ; (il faut, avec M. Michel, sépa- rer i de armans) ; c'est alors que Tibert répond : « Des armes , pourquoi.»^» La même locution se retrouve au vers 6597 (éd. Michel, p. 208) :

Que pur chaval ^ i armas Ihi degurpis.

1. M. Michel imprime «(/MCJ, ce qui n'a pas de sens.

2. Au lieu de arlei, du ms. de Paris, celui d'Oxford porte arnei.

3. Pur est un adjectif très-fréquemment employé dans le Girart de Rossilho, lia le sens de l'italien pure, seulement, ou du vieux français picr, comme dans cet exemple :

Je voz offri l'autre jor mon service, Dedens ma chambre, en pure ma chemise.

(Amis et A miles , éd. Conr. Hofiiiann, Erlangeii,

i852, V. 6i3-4.)

C'est ce qu a bien compris Rochegude, qui paraît en faire un adverbe. Raynouard n'a

pas relevé ce sens du mot pur; on en trouvera des exemples aux vers 1756 (éd.

<jl V Mich., p. 55);|6115 (éd. Mich., p. 193); 6395 (éd. Mich., p. 5C2); 798» (éd. Mich.,

p. 251); S:,S3(éd. Mich., p. 27fi); 8788 (éd. Mich., p. 277).

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Il n'y a donc point à tenir compte de ïn d'armas , ni à'estia non plus, qui est exponctué, et par le vers se trouve réduit à sa juste mesure de dix syllabes. Si M. Hofmann s'est trompé au premier hémistiche, je crois sa manière de couper les mots du second plus intelligente que celle de M. Michel , dont on ne peut tirer aucun sens; le mot le plus sûr est aquii, sans doute pour aqiii, cette répétition de Vi final n'étant point sans exemple ' ; quant à masei, comme aqui meteis, ici même, est une expression consacrée, on pourrait être tenté de croire que telle était la leçon primitive, ou bien encore que masei est ici pour masip , jeune homme ou jeunes gens , à cause de la rime ; mais tout cela est bien subtil. Que donne le manuscrit d'Oxford?

E pur ctieval e armes aque manei.

Aque est pour aqui; il ne faut pas se faire scrupule de cette petite correction dans un texte aussi corrompu que celui d'Ox- ford ; manei est mânes , dépravé en vue de la rime ; ce mânes, en langue d'oïl manois ou maneis , signifie , comme l'explique justement Raynouard (IV, 144), promptement, sur-le-champ; le sens est donc celui-ci : « Charles commande à chacun d'amener promptement avec soi ses chiens , ses lévriers , son harnois , son cheval et ses armes; >> son cheval, car on remarquera que le ms. d'Oxford met le singulier, ce qui va bien mieux à cause de cascu, également au singulier, qui précède.

Vers 50, édition Hofmann :

G. non es mos hora ni te mo fei.

Édition Michel : « ni de mo fei ; » de est une faute, iiy a. te dans le manuscrit. Voici le sens : « Girart n'est pas mon homme et ne tient pas fief de moi. » Je remarque en passant que cette copie de Sainte- Palaye, dont M. Michel parle avec tant de dédain, porte, comme l'édition allemande, la bonne lecture. Vers 63, édition Hofmann :

« Se 2 sai, tan son d'onor e d'aver rie,

1. on trouve dans la pièce du ms. de Saint-Martial de Limoges: 0 Maria deu maire (B. I., lat. 1139) : Si corn o dii Maria, Raynouard lit à tort dit [Choix II, 137), et dans la pièce des Vierges sages , etc., tirée du môme ms. : La scriptura 0 dii.

5. Le manuscrit porte so, leçon préférable à se, et confirmée par le texte d'Oxford;. 51. Michel a fait la même faute

60 « Greu seran conquesit , so vos alic. »

« Sachez-le, ils sont si riches en terre et en avoir, qu'ils seront difficilement conquis, je vous l'assure. »

Édition Michel : Er en seran conquesit

lecture tout à fait inadmissible, parce qu'elle fausse le vers et le sens ; je dois dire que la première lettre du vers dans le ma- nuscrit n'est point un E^ mais un Q , d'où il suit que la leçon de M. Hofmann est une correction , mais une correction excellente. D'ailleurs on lit dans le texte d'Oxford :

^ ^ Griu serrunt canquesut, so vos afic.

IVers 79, édition Hofmann :

f Karles ac cor valeu e cor felo.

Edition Michel : « Karles ot.-. » Le manuscrit de Paris, confirmé par celui d'Oxford, donne raison à M. Hofmann; d'ailleurs M. Michel aurait remarquer que tous les verbes qui suivent dans la même phrase sont au présent; sa lecture devenait par cela seul assez douteuse. Ici encore, la copie de Sainte-Palaye aurait pu être de quelque utilité à M. Michel, car elle porte bien lisible- ment ac comme le manuscrit original. Vers 1 2 1 et suivants :

« Se per traisio era signe de vos , Cel cap que avetz nègre auriatz ros : Que se Ih' acsetz de terra plen gan socos , Tant sai G. de guerra mal e ginhos, Que no presa la nostra valhan .j. tros. »

Je transcris ces vers d'après l'édition de M. Michel (p. 5), con- forme au manuscrit en cet endroit ; ils sont tout différents dans l'édition allemande :

Se per traisio era/e que de vos...

Que selh ac sotz de terra plen an socors...

Que no presa la vostra

Le manuscrit ne présente point ici de difficulté sérieuse de lec- ture, et d'ailleurs M. Hofmann s'est tiré heureusement de pas- sages bien autrement embarrassants, de telle sorte qu'on ne peut supposer qu'il n'ait pu lire celui-ci : ce sont donc des correc- tions qu'il a cru devoir faire à son texte, je regrette seulement qu'il ne les ait pas indiquées par dos crochets, comme il fait*

6r

d'ordinaire; sans doule, dans les noies qui formeront la qua- trième livraison de son édition, il rendra compte des motifs qui l'ont amené à agir ainsi ; pour le moment, bornons-nous à dire qu'aucun de ces changements n'est confirmé par le manuscrit d'Oxford , et que par conséquent il n'est guère pos- sible de les admettre. Quant à la variante du dernier vers, vostra au lieu du nostra de M. Michel, il est vrai que le ma- nuscrit, confondant fréquemment les lettres n et w, permet les deux lectures ; mais celle de M. Hofmann va bien mieux au sens. Pour en revenir aux premiers vers, on peut dire que le texte en paraît corrompu ; en s'en tenant à la leçon du manus- crit et à la ponctuation de M. Michel, il semble qu'on pourrait traduire : - Si par trahison il y avait signe de vous, ce chef que vous avez noir, vous l'auriez roux ^ ; que si vous lui Girart) aviez enlevé un plein gant de terre, je sai Girart si dur et si rusé à la guerre qu'il ne prise la vôtre un fétu. » Ces idées ne se sui- vent pas bien, et, si on les rapproche de ce qui précède et de ce qui suit, on s'aperçoit que le sens général du morceau est fort peu satisfaisant. Le manuscrit d'Oxford nous fournit des varian- tes dont on peut tirer bon parti pour restituer ce passage. On y lit {Gedichte des Troubadours, p. 226) :

Se par traïcion n'ere , seiner, de vous , Cal cap que avez nègre auriaz rous, Que l'aguissaz de [t]erre ^ plain gan escous. Tan sai Girart de guerre mal engignous Qu'il ne preice la vistre vaillent un trous.

1. M. Mary-Lafon, qui, dans la Revue française (année 1857, n"' du 20 août et du \" septennbre), a donné une sorte de traduction ou d'imitation du Girart de Rossilho, rend ainsi ce passage : « Si ce fort château, sire, était conquis par trahi- son, de noirs qu'ils sont en ce moment, vos cheveux, comme ceux de Judas, devien- draient rouges. Gérard a nombreux vassaux et riches domaines, et il sera difficile à dompter, m Abstraction faite des développements que l'imagination de M. Mary-Lafon a ajoutés à ce passage, on voit qu'il a traduit signe comme s'il y avait senher, et je crois que c'est le vrai sens. Fauriel avait compris ces vers d'une manière toute différente : « Si les traîtres portaient des marques de ce qu'ils sont, vos cheveux, au lieu d'être noirs, seraient rouges. Mais faites ce que vous voudrez ; Gérard est si bon maître de guerre qu'il n'aura jamais peur de la vôtre. » {Hist. de la poésie prov. , ni, p. 41.) On voit que dans celte traduction un peu trop libre, le vers difficile Que se Wacsetz... n'a pas été rendu; et quant au sens, séduisant au premier abord, donné au vers Se per traïsio. .., il ne s'accorde point avec le contexte, et de plus il ne peut s'obtenir qu'en faLsant violence au sens des mots.

2. L'édition de M. Malin, et sans doute aussi le manuscrit, porte gerrc, mais c'est une faute évidente,

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Charles Martel vient de dire, à la vue du château, Girart est renfermé : « Si j'étais là-haut comme je suis çà-bas, Girart ne serait pas un comte puissant , » et c'est alors qu'un jeune da- moiseau lui dit par contraire, suivant l'expression de notre vieille langue, les vers que j'ai transcrits d'après les manuscrits de Paris et d'Oxford ; en usant des variantes de ce dernier, il me semble qu'on devrait traduire ainsi cette réponse : « Si ce n'était par trahison de votre part, sire, ce chef que vous avez noir, vous l'auriez roux [avant] que vous lui eussiez enlevé un plein gant de terre. Je sais Girart, etc. » Et les deux vers suivants, qui commencent une nouvelle tirade, viennent confirmer cette inter- prétation :

Quant au K. Martels la contraria , Oue ja n'aura castel se no l' traïa...

(V. 126-7.)

« Quant Charles Martel entend le déli qu'il n'aura le château sinon par trahison... » J'ai cité ces deux vers d'après l'édition de M. Hofmann, ici parfaitement exacte; M. Michel a mis, au lieu de traia, tinia, ce qui est un barbarisme; si ce mot pouvait avoir un sens, il signifierait tenait, pour ténia, et alors on au- rait le sens absurde que voici : « Qu'il n'aura le château s'il ne le tenait. » Ici encore le copiste qui a exécuté la copie revue par Sainte-Palaye aurait pu en remontrer à M. Michel ; il a fort bien lu traia. On voit que les fautes de M. Michel ne viennent pas, comme celles de M. Hofmann, d'un esprit parfois trop in- génieux.

Charles Martel a envoyé un messager à Girart pour le sommer de lui rendre sou château et de le reconnaître pour seigneur; ce messager essaye en vain de persuader Girart.

Al derier mot G. ditz so veiaire : « Rosilhos fon totz tems aluil mon paire, « E si r m'a autreat nostre emperaire ', « E tota autra onor tro en Sanh Fraire « No l'en fara se[r]vizi lo filhs ma maire. »

(V. 256-260.)

1. M. Hofmann imprime : £ si l[o] m' autreat ; c'est une erreur de peu d'impor- tance, et qui s'explique si l'on songe que cette édition a été faite en Allemagne , et qu'il n'a point été possible à l'auteur d'en revoir les épreuves sur le manuscrit ori- S»nal.

a

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«< Au deruier mot, Girart dit sa pensée : Roussilloii fut de tout temps alleu de mon père, c'est notre empereur qui me l'a oc- troyé avec toute la terre qui s'étent jusqu'à Saint-Fraire; le fils de ma mère ne lui en fera pas service. » Et à la tirade suivante, la même idée est exprimée sur une autre rime :

E dijas mi al rei que mot mal fai Qu'ieu tenc tôt en alui de Lire e sai.

« Et dites moi au roi qu'il fait très-mal, car je tiens tout en alleu depuis la Loire jusqu'ici. » Au lieu de aïuil mou paire, M. Mi- chel a imprimé al vil mon paire (p. 9) ; ce qui donne à la phrase un sens tout autre ; et cependant , à la seconde fois que re- viennent la même idée et le même mot, il ne s'y est pas trompé et a bien mis alui; il lui aurait donc suffi d'un peu d'attention pour éviter ce non-sens. Cette faute n'existe pas dans la copie de l'Arsenal ' .

A la page 10 de l'édition de M. Michel, nous trouvons trois fautes toutes semblables, qu'il a religieusement reproduites d'a- près le ms. , sans paraître se douter qu'elles rendent le texte inintelligible :

El al mandat ses clergues

Ab .iiij.c. dels sens qu'e/s sont élit, ) Armât d'ausbÛeie e d'elme' Is fors sont issit...

Évidemment, dans ces trois vers, les lettres soulignées sont de trop, et c'est avec raison que M. Hofmann imprime El a(l) man- dat... que{ls)... elme{l)s.

A la même page on lit, dans l'édition de M. Michel, ce vers faux :

Aquesta prumiera vetz no s'en gausit.

1. M. Mary-Lafon avait sans doute lu le manuscrit comme M. Fr. Michel, car il traduit : « Roussillon fut de tout temps à mon vieux père. » Après cette faute et bon nombre d'autres de même force, je me demande si M. Mary-Lafon avait le droit de dire, en parlant de l'édition de M. Michel : « Ce texte, publié dans la collection Jan- net, excellente d'ailleurs, n'est qu'une reproduction plus inexacte encore et plus fau- tive de la copie conservée à l'Arsenal sous le numéro 183. » {Revue française, n" du 20 août 1867, p. 145.) Pour ce qui est de la copie de l'Arsenal, je réclame en faveur de Sainte-Palaye. Du reste, M. Mary-Lafon n'est pas heureux dans ses appréciations: parlant de l'édition du Ferabras provençal, que M. I. Bekker a publiée sur une copie de Lachmann , il a bien osé dire de l'œuvre de ces deux éminents philologues : « Dans le Journal des savants de mars 1831, on traite trop favorablement l'édi- teur, qui a publié sans intelligence, » ( Hisf. du midi de la France, 111, 356, note 2.)

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Par une simple transposition , M. Hofmann l'a corrigé de la manière suivante :

Aquesta vetz prumiera no s'en gausit. (V, 300.)

Ou sait qu'en français du moyen âge Ve muet ne compte pas à l'hémistiche; il en est de même en provençal pour l'a. Le manus- crit d'Oxford porte une leçon un peu différente : Iste primere vez....

J'ai déjà dit, et je l'ai montré, que M. Hofmann établissait son texte avec critique, et que, toutes les fois qu'il avait lieu de le croire corrompu, il le restituait, usant ainsi du droit de tout éditeur intelligent. Ces corrections ne sont pas toutes heureuses , comme le montre l'exemple suivant :

Girart réunit ses meilleurs hommes à un conseil, et leur dit :

« Vos 0 dirai , Arman de Mon-Espel , Bos e Folques e Seguis son tuh miei filh, I ano per ma terra a un esveilh ; O trobo mon amie, van s'en ab el.

(Éd. Michel, p. 11.)

« Je vous dirai ceci : Arman de Mont Espel , Bos et Folques

et Seguin sont tous mes fidèles % et vont par ma terre ^,

ils trouvent un mien ami, ils s'en vont avec lui. » Ce texte a paru corrompu à M. Hofmann, car il a imprimé : Ja no per[drai] ma terra..., correction fort ingénieuse, sans doute, mais qui n'est pas acceptable, d'abord parce qu'elle est inutile, et ensuite parce que le manuscrit d'Oxford vient confirmer la leçon de celui de Paris :

E annant per ma terre ab un adel.

1. Je traduis comme s'il y ayait ftelh ou fizelh, et la suite montre bien que c'est ainsi qu'il faut comprendre. D'ailleurs le ms. d'Oxford porte ^ei,

2. J'ignore ce que veut dire cette expression : a un esveilh ; a est ici pour ab et doit signifier avec; on lit en effet au vers 2952 (éd. Michel, p. 93) : ab un esvelh, ce qui, dans le ms. de Londres, est remplacé par en tropeel,en troupe. La leçon du ms. d'Oxford, ab un adel, est tout à fait inexplicable pour moi. Aucun de ces deux mots ne se trouve dans le Lexique roman de Raynouard ; seulement , tandis que rétymologie du premier se reconnaît facilement, je ne sais d'où peut venir le second. La traduction que M. Mary-Lafon a donnée de ce passage est toute de fantaisie : « Voici le moment de mander nos hommes : que Bozon, Foulque et Seguin, qui sont mes enfants, parlent pour aller donner l'éveil de toutes parts et m'amènent au plus vile leurs amis et les miens. » {Fevue française, 9.0 août 1857, p. i55.)

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Quelques vers plus bas, M. Michel, lui aussi, a essayé défaire une correction , mais il n'a pas réussi. Girart dit ; « Si Dieu « m'accorde de me mesurer en bataille avec Charles ,

« Ane mais n'ac dol lo reis avas aqueilh »

« jamais le roi n'éprouva ' douleur comparable à celle-là. » Avas veut dire : « en comparaison de , comme » , ainsi que l'explique très-bien Raynouard, qui cite justement un vers de Girart ce mot est employé comme ici. Celte leçon n'a pas paru intelligible à M. Michel, qui a corrigé ava[n]s, qui signifie sans doute : « avant ; « mais d'abord les deux formes de ce mot sont, au midi, abans et avant (ou quelquefois avan) , ensuite le sens ne s'en accommode guère bien, car il faudrait alors tal dol^ « jamais Charles n'é- prouva une telle douleur avant celle-ci. »

Page 8, édition Hofmann.

Girart a confié h ses bourgeois la garde des remparts, et leur conseille de se bien défendre si Charles les Tient assaillir; mais, Girart parti, ils n'y pensent plus :

Qui ac genta molher, val i burdir E [c]el qui ac s'amia. vai i dormir.

(V. 335-6)

Le manuscrit porte £■ el qui...; M. Michel a mis cel, ce qui rend le vers faux, l'a final de amia ne comptant point à cause de rhémistiche.

Un peu plus loin, on lit, dans l'édition de M. Michel (p. 13), le vers qui suit :

Causet e s vestit, no o fetz len,

leçon doublement défectueuse : d'abord, parce que le vers n'a que neuf pieds, et ensuite parce qu'il faut un régime à causet. M. Hofmann imprime : causet [s]e e vestit; le vers y est et le sens aussi, seulement il n'y a ici rien à restituer : le manuscrit porte causet se e s vestit; mais le se est écrit d'un caractère très-fin et en interligne; c'est pourquoi il a échappé aux deux éditeurs. P. 13 encore, M. Michel imprime :

Ans que vis del dia Valp' i^^taren. 1. Je mets le passé au lieu du présent, profitant d'une variante <Ju ms. d'Oxford :

Aine mais rois nen nt Hol avers acbel. II. {cinquième série.) o

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C'est Valpa parven qu'il faut lire, et ni Sainte-Palaye ni M. Hof- mann ne s'y sont trompés.

P. 14, éd. Michel : El uretsanh Marti..., cela n'a pas de sens; il fallait corriger, comme M. Hofmann el [j]uret...

Girart s'enfuit de son château pris par trahison; il entend les rires qui s'échappent de sa tour, et il sait bien pourquoi : De son tezaur qu'en traho li nègre e 1' blon. De maltalan se planh e d'ira gronh.

(Éd. Hofmann, v. 461-2.)

Au lieu de qu'en traho li nègre (qu'enlèvent les noirs et les blonds, c'est-à-dire tout le monde), M. Michel met : qu'en trobo lo nègre; la leçon du manuscrit est troho lo ; de ces deux mots , M. Hof- mann a bien fait de corriger le premier ; quant au second , bien qu'il y soii autorisé par le manuscrit d'Oxford,, je pense qu'il aurait pu le laisser subsister ; lo nègre e Vhlonj, seraient alors régimes et désigneraient les espèces contenues dans le trésor de Girart. P. 17, éd. Michel, on lit cette ligne :

Quant au nafrat lo comte nulh sa no es bo.

Je crois que si, par hasard, l'idée était venue à M. Michel de se demander ce que \oulaient dire les dernières syllabes que je viens de transcrire, il aurait eu quelque peine à se faire une réponse satisfaisante ; maintenant, grâce à l'édition de M. Hof- mann, dont les deux premiers fascicules ont paru plusieurs mois avant la sienne, il pourra en \enir à bout aisément; on y lit en effet : No Ih saub jes bo, « cela ne lui parut pas bon; » locution qui revient fréquemment dans les textes en langue d'oc, et en par- culier dans le Girart de Rossilho (voyez-en un exemple au V. 7103, p. 224 del'éd. Michel). Le copiste de Sainte-Palaye s'y était trompé comme M. Michel, car le manuscrit n'est pas très- net à cet endroit ; mais Sainte-Palaye a de sa main rétabli une leçon meilleure, sinon parfaite : No Ih' sauhes bo.

Bornons ici cet examen ; nous n'avons pas dépassé le vers 5 1 2 de ce poëme, qui en compte 9,000 , et déjà nous avons réuni assez de faits pour pouvoir juger avec connaissance de cause les édi- tions de M. Hofmann et de M. Michel. H est deux conditions que doit réunir tout homme qui publie un texte : la première, c'est une connaissance parfaite de la langue dans laquelle est écrit

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ce texte; la seconde, une scrupuleuse exactitude à se conformer à la leçon des manuscrits, sauf dans les passages corrompus; un bon éditeur doit donc faire preuve à la fois d'intelligence et de soin. Pour le premier de ces deux points, on ne contestera pas que M. Hofmann l'emporte de beaucoup sur son concurrent: ne se bornant point au rôle d'un simple copiste , il a appliqué au Girart de Rossilho ces procédés de critique au moyen des- quels on s'efforce, depuis plus de trois siècles, de rétablir les œu- vres de l'antiquité classique dans leur pureté originale. Sans doule toutes les corrections de M. Hofmann ne sont point égale- ment heureuses ; mais, comme elles sont indiquées par des cro- chets , elles n'empêchent pas qu'on puisse avoir dans ce texte la plus entière confiance: toujours est-il que quiconque sait le provençal peut lire , grâce à M. Hofmann , le Girart de Rossilho , sans rencontrer d'autres difficultés que celles qui sont inhérentes au poème lui-môme. H s'en faut bien qu'on en puisse dire autant de l'autre édition, et M. Michel nous donne tout lieu de douter de sa science en provençal: lorsqu'on publi» un texte sans sommaire, traduction, notes, ni glossaire, il n'y a qu'un moyen de montrer qu'on y comprend quelque chose, c'est en le constituant avec critique: or le travail de M. Michel est purement paléographique, et la critique y est tout à fait étrangère; d'ail- leurs, le seul fait d'avoir imprimé à la file deux manuscrits du même ouvrage au lieu de se servir de l'un pour restituer l'au- tre, montre quelle singulière idée M. Michel se fait des devoirs d'un éditeur.

Quant au soin matériel, à l'exactitude de la transcription, l'a- vantage est encore du côté de M. Hofmann ; ce n'est pas que les fautes de M. IMichel soient nombreuses : il faut lui rendre cette justice qu'il s'est heureusement tiré de la plupart des diffi- cultés à la solution desquelles peut suffire la science paléogra- phique; mais, les paléographes le savent bien, on lit autant avec son intelligence qu'avec ses yeux, et il est tel cas, surtout dans un manuscrit d'une écriture aussi fine et aussi pâle que celui qui est reproduit dans ces deux éditions, l'on hésiterait fort, si le sens ne venait indiquer la vraie lecture ; c'est alors à Tintelli- gence d'intervenir; mais M. Michel réduit la sienne à un rôle singulièrement modeste : le plus grand effort qu'il lui fasse faire, c'est de constater, au moyeu d'un sic, qu'un mot est inintelli- gible, et encore ce signe , signe d'impuissance dont un éditeur

5.

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qui se respecte ne devrait jamais user, est-il à peu près constam- ment employé à tort * . D'ailleurs, assez de fautes d'une étour- derie inexcusable attestent avec quelle précipitation a été faite cette édition , pour qu'il soit superflu de prouver plus longue- ment combien elle laisse à désirer ; bornotis-nous à dire que nous ne croyons pas que M. Fr. Michel ait été bien iiispiré en réclamant « que Ton compare son texte avec celui d'outre- Rhin. »

1. Par exemple, p. 216, M. Michel imprime :

Si no mera {sic) per Dieu, ieu vos feris.

La leçon est excellente; mais il faut, comme on le voit au premier coup d'œil, lire : Si no rtCera, . . Si ce ne m'était pour Dieu, si la pensée de Dieu ne me retenait pas, je vous frapperais. Page suivante :

Adonc fo grans la noisa e lo rabust {sic).

l\ est vrai que rabust n'a pas de sens; mais pourquoi ne pas lire (abust, comme a fait M. Hofmann? Le manuscrit porte aussi bien un ^ qu'un r; d'ailleurs celui de lx)ndres a tambuz, ce que M. Michel aurait pu apprendre en recourant à la page 363 son édition. Page suivante :

Donc {sic) s'es lo coms de lliies fahs plus privatz.

Pourquoi ce sic ? Donc vient de tune, et il conserve au moyen âge son sens originel en langue" d'oc comme en langue à'oïl; c'est une notion élémentaire. Le même vers se retrouve dans le ms. de Londres (p, 364) : cette fois M. Michel n'a pas mis de sic ; pourquoi ? Page 243 :

Des que veirai lo rei , mon don, de huul {sic).

Il n'y a pas huul, mais l' uil, comme chacun peut s'en convaincre en recourant au fol. 99 v°, vers 38 du ras., et comme a lu M. Hofmann; le ms. de Londres porte de l'oil (p. 391). Page 26S :

Lo Satans s'en fugit de sotz un ruivre {sic).

Il y a roure, c'ed un chêne rouvre {quercus robur); et ce vers est cité ainsi par K&ymvard {Lex. rom , V, 106).

Paul MEYER.

{La mile prochainement.)

DOGUMENI^

SUIV

L'HISTOIRE DU THEATRE

A ANGERS

ET SUR LK

VliRITABLE AUTEUR DU MYSTÈRE DE LA PASSION '.

Une partie la plus curieuse de ces documents se rapporte à la représentation fameuse du Mystère de la Passion, dont le souvenir a laissé dans l'histoire du Théâtre français, si riche en particularités de ce genre, un singulier problème : « Cy commence le Mister e de la Passion de Nos Ire Saulveur Jhus Crist, avecques les addicions et corrections faictes par très éloquent et scientifflque docteur maistre Je- han Michel; lequel Mistère fut joué à Angiers moult triumphamment et sumptueusement en l'an mil quatre cens quatre vingts et six en la fin d'août. » Ainsi parle l'édition de i 490, qui n'est sans doute pas la première. Outre le mérite bien surfait de l'œuvre, dont le sujet véri- tablement tragique et humain aurait dû, dans ces siècles de foi naïve, inspirer mieux quelque grand poëte , une opinion longtemps établie et qui se discute encore, appelle l'attention sur cette pièce en lui at- tribuant pour auteur, sur les données de ce titre, l'évêque d'Angers, Jean Michel, mort en odeur de sainteté (1447). Le clergé d'Anjou prenait une part active à ces fêtes ; et les traits de trivialité, les scènes plus que hardies qui révoltaient la pudeur des chanoines du dix-hui- tième siècle 2, n'avaient rien qui pût compromettre un prélat ni les

1. Extrait de l'Inventaire des archives de la ville d'Angers, que va prochainement

publier notre confrère M. Célestin Port, archiviste du département de Maine-et-Loire.

7. " Cette comédie est pleine d'impertinences, » dit Brossicr dans son Répertoire,

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mœurs du quinzième. Cent ans plus tard, un autre évêque d'Angers, J. Olivier, composait son poème latin de Pandore, dont la poésie, quelquefois légère, ne scandalisa pas l'Église, et cet argument, oublié dans cette discussion, enlève sans doute à l'attribution contestée tout caractère d'invraisemblance , mais ne prévaudra pas, contre des rai- sons directes appuyées de faits et de textes décisifs qui en procla- ment l'inanité.

M. Onésyme Leroy, le rédacteur du Catalogue de M. de Soleinne, et dans ces derniers temps, avec une conviction complète et réflé- chie, M. Louis Paris, copié depuis par d'autres, ont repris la thèse et l'ont presque rajeunie. Les arguments depuis longtemps connus se réduisent à l'énoncé même des éditeurs, et a une assertion poétique de Pierre Gervaise, cité par Jean Bouchet. M. Louis Paris y ajoute les inductions sensées que lui fournit la gravure préliminaire du mys- tère anonyme de la Vengeance Nostre Seigneur, qui représente le poëte mitre, nimbé, écrivant son œuvre, et désigne évidemment notre évêque. C'est à peine si l'auteur de la Description des toiles peintes de Reims discute une opinion autrefois présentée par Lacroix du Maine, soutenue par les frères Parfait, Niceron, l'abbé Goujet, Moréri, ou, pour tout dire en un mot, par les deux Pocquetde Livon- nière, ces infatigables investigateurs des origines angevines, dont la main et la pensée se retrouvent dans tous les grands travaux du dix- septième et du dix-huitième siècle. Qu'il ait existé, à cinquante ans de distance, un homonyme de l'évêque, médecin, échevin d'Angers, à qui se puisse reporter l'honneur contesté du Mystère, M. Louis Paris, loin de s'en inquiéter, en tire parti en relevant, d'après un mémoire de M. de Foncemagne i, les contradictions et les incertitu- des des auteurs qui ont pu s'y laisser tromper.

Il faudrait, ce semble, pourtant d'autres arguments pour justifier mieux une attribution qui a peine même à se comprendre. De rap- porter la conception première de l'œuvre à l'évêque, il n'en est pas question; si M. Louis Paris y a pensé, il ne s'y arrête pas; une de ses notes même le nie, et M. Paulin Paris ^ a démontré depuis, à suffisance, dans une discussion toute fraternelle, mais décisive, que les manuscrits auxquels correspondent les remaniements nomment,

t. II (Mss, de la Bibliothèque d'Angers), « pour ne pas dire d'impiétés; l'ignorance et la licence ics temps toléraient ces extravagances. «

1. Acad. des Inscriptions, t. XVI, p. 340.

2. Manuscrits françois, t. "VI, p. 280-287,

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coiiune Jean Lemaire , Geoffroy Thoi'y , Marot, Lacroix du Maine, Pasquier, pour auteur de cette rédaction telle quelle d'un sujet déjà vieux à la scène , Arnoul Gresban , dont le nom est populaire aussi chez nos vieux auteurs, et qui n'a composé que cet ouvrage, à une date (14.72) et dans des circonstances connues, qui mettent hors de cause son contemporain d'Angers , mort depuis plus de trente ans. Pour contredire ce fait avéré encore par d'autres témoignages, si des inductions pouvaient suffire , au moins auraient-elles besoin de se tirer d'ailleurs que d'indications précisément contraires à ce qu'on y veut entendre. Le titre des éditions, à peine postérieures à la repré- sentation, n'a-t-il point l'air, à l'interpréter sans prévention , d'an- noncer « les addicions et corrections » d'un auteur vivant , qu'accep- tent, sans attendre un demi-siècle, les acteurs de l'Anjou, à Doué, à Saumur, et les Parisiens ? Et comment « le très scientificque et élo- quent docteur » a-t-il jamais pu désigner le bienheureux Jean Mi- chel, évéque d'Angers par l'élection des chanoines, qui ne fut oncques ni scientifique, ni éloquent, ni, qui mieux est, docteur, mais simple bachelier en théologie, «ne appetant honneurs mondains ne terrien- nes richesses, » austère cénobite d'esprit rude et borné, mais « vac- quant aux œuvres de miséricordes, jeusnes, oraisons et aulmosnes, » comme un simple et pauvre prêtre, insulté à titre d'intrus , bafoué , excommunié par la cour de Rome, et comme tel, par la grâce ordi- naire de ces persécutions italiennes, aimé, fêté, adoré du menu peu- ple qui, vivant, le suivait à la trace de ses bonnes œuvres; mort, se pressait sur sa tombe encensée aux grandes fêtes et tout d'un coup illuminée de miracles solennellement recueillis et proclamés ^ Ni les instances des évéques ses successeurs, ni les sollicitations empressées de René d'Anjou, de Louis XI, de Louis XII, ne purent apaiser la cour de Rome ; mais le peuple et le clergé d'Angers , dès le lende- main de la sépulture du pieux évêque , l'avaient relevé de ces ran- cunes en lui consacrant un culte d'affection, et, le 15 juin 1456, une procession générale était fondée qui chaque année rappelait à ses fidèles la mémoire vivante du bon prêtre.

Dans cette exaltation de l'imagination populaire, on s'explique très-bien qu'à Paris, à Poitiers, à plus d'un demi-siècle et de si loin, des opinions naïves et irréfléchies reportassent au prélat vénéré l'hon-

1. La bibliothèque d'Angers possède le manuscrit authentique de l'enquête, écrit presque en entier de la main du chroniqueur Jean de Bourdigné. Il a pour titre : Gâta et miracuta reverendissimi Johannis Michaelis Andegavormi episcopi.

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neur d'une œuvre dont la renommée leur venait parler. Le vers de P. Gôrvaise, cité dans les épîtres de J. Bouchet (1517) , la gravure préliminaire de l'édition de la Vengeance Nosire Seigneur J.-C, prouvent sans conteste que hors d'Angers , dans l'Anjou peut-être, les contemporains mêmes de ces représentations fameuses n'avaient consefrvé d'autre souvenir que celui de l'humble évêque ami des pauvres , dont la France entière semblait avoir pris à cœur de faire consacrer la canonisation anticipée par ses vœux.

Le 19 avril 1488, disent les Conclusions de la Mairie (BB 5, f. 2), 0 maistre Jehan Michel, docteur en médicine , présent ou Conseil de ville, a esté commis et ordonné, appeliez avecques luy [....] Coppin, paintre, et autres qu'il verra estre à faire, pour adviser et escripre les fainctes et esbatements qu'il conviendra faire es carrefours de la ville et ailleurs pour la venue du Roy. d

Voilà, ce me semble, un texte précis et un argument nouveau et direct qui remet en scène un personnage méconnu et ne laisse guère prise aux conjectures. Deux ans plus tôt , aux jours mêmes de la grande fête, notre docteur était à Angers. Les registres des conclu- sions, malheureusement incomplets et confus, n'indiquent d^aucune façon le rôle qu'il y put jouer ; mais vingt jours après la représenta- tion, quand il s'agit en Conseil de ville de choisir, « pour le bien et seureté des personnes de la ville et du pays.... deux médecins qui seront tenuz faire tousjours l'un d'eulx résidence en la ville, quant l'autre sera absent , et auront chacun 50 livres tournois de gages, » sur le second nom, les voix se divisent et l'on renvoie à élire ; mais à l'unanimité, pour la première place, « est nommé et esleu maistre Jehan Michel de ceste ville ; » et l'on peut imaginer sans peine une raison récente à cette popularité. Ces extraits i, tout concis qu'ils soient, suffisent à démontrer qu'il existait bien à Angers, en 1486, un « très-scientifique docteur » du même nom que le saint évêque, chargé par la ville de la direction et de l'ornement de ses fêtes offi- cielles, et doivent ôter toute pensée de recourir à un personnage à qui d'ailleurs ne s'applique aucune des qualifications qui servent d'unique base aux conjectures.

« Par quelle fatalité, dit M. de Foncemagne, tous ceux qui ont eu à parler de Jean Michel [le médecin] ont-ils manqué d'exactitude? »

1. Les documents, rares aujourd'hui, ne manquaient pas au dix-septième siècle. I.es registres capitulaires de Saint-Maurice donnaient de nombreux détails sur la fête #t les attributions des acteurs, dont les frères Parfait ont eu communication.

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Ce qu'on sait de certain sur sa vie se pourrait dire en peu de mots. Il était échevin de la ville, régent en l'Université d'Angers , médecin du roi Charles VIII, et, comme on l'a vu, à la solde aussi du Conseil de ville pour le service du pays. Mal en a pris de vouloir, sans titres, ajouter à ces données insuffisantes; et les contradictions, les erreurs matérielles, les inconséquences de faits et de dates répétées de livres en livres ont justifié les défiances et rejeté d'autre côté les convic- tions. Qu'eût-on dit , vraiment , si l'on eût soupçonné la vérité tout entière? Avant et depuis M. de Foncemagne, un seul texte est resté hors de toute contestation. C'est André de la Vigne qui , dans son journal de la conquête de Naples (Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 1^3), s'exprime ainsi : « Le mardi, 48* jour d'août, le roy partit de Turin pour aller de rechef à Quiers, et demeura jusques au 22» jour dud. mois que trespassa W Jean Michel, premier médecin du roy, très excellent docteur en médecine , dont le roy fut très fort marry. d Cet hommage témoigne au moins du grand renom de notre docteur angevin ; et contre une assertion aussi claire et aussi précise, il n'est venu à l'idée de personne de mettre en doute un événement ainsi attesté par un témoin contemporain , oculaire peut-être , et qui en semble tout attristé. Sans m'expliquer cette étrangeté, le fait est absolument faux; il est singulier seulement qu'on le puisse si facile- ment démontrer.

Jean Michel est mort probablement à Angers, et n'est sans doute même jamais allé en Italie. Le i" février 1496 {n. s), c'est-à-dire six mois après la date de son prétendu décès, il figure dans l'acte de partage des biens de sire Jehan Barraud, bourgeois et échevin d'An- gers, dont il avait épousé la plus jeune fille, Perrine Barraud; c'est lui qui « baille et fournit les lots et partaiges, » et il est expressément spécifié, sous peine de nullité , « que les cohéritiers procéderont au choix et élection desd. lotz dedans lundi prochain venant inclus. . . parce qu'il est nécessité aud. Michel se retirer vers le roy led. joui* de lundi prochain passé i. » Or, à cette époque, Charles VllI, depuis longtemps revenu d'Italie, ne devait plus y retourner. Notre docteur est présent encore au Conseil de ville le 14 avril 1501 (n. s.), et ce n'est que le 17 janvier de Tannée suivante que a la veuve feu maistre Jehan Michel, en son vivant docteur en médecine, régent en l'Uni- versité d'Angers, fait requeste, que en luy gardant, durant le temps

1. Archives départementales, Famille Barraud

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de sa viduité, le privilège dud. feu son mary, elle fust et demourast exempte du droit de Cloison d'Angers pour son vin et autres provi- sions qu'elle fera venir en cette ville.» (BB 13, f. 11.)

Il n'entre pas dans la pensée de_ÇfiSJ3.QJies de discuter autrement les questions que peuvent soulever les éditions des Mystères représentés à Angers. C'est une œuvre de bibliophile qui ne se peut guère traiter en province. Un point important me semble acquis : l'évêque Jean Michel n'a nul titre à l'attribution dont on le gratifie; et le « docteur très-scientifique et très-éloquent » de la Passion, de la Résurrection, voire même sans aucun doute de la Vengeance Nostre Seigneur *, est maître Jean Michel, docteur régent en l'Université d'Angers, mé- decin et conseiller de ville, à Angers, domicilié à Angers 2, mort non en Italie , en 1495 , quoi qu'en ait pu dire André de la Vigne , mais probablement à Angers, et sans aucun doute en 1501 , sinon en odeur de sainteté comme son vénérable homonyme , du moins au milieu des témoignages de la reconnaissance publique et de l'affee- tion des siens.

Célestin port.

I.

(1454.)

A Jehan le Paintre et Jehan le Maistre , la somme de l escuz d'or pour faire certains personnages et mistères , par l'ordon- nance de messeigneurs du Conseil du Roy de Sicile, duc d'An- jou, et des gens de ceste ville d'Angiers, par aucuns lieux des carrefours de lad. ville, à xxvii s. vi deniers la pièce, vallent à celle raison, lxviii 1. xv s. t.

A Jehan Lemercier, pour faire jouer aucuns esbatemens en manière de farces, la somme de x escuz d'or pour ce, à nionnoie a XXVII s. VI d. escu, sviii 1. xv s.

A Pierre Duperray, menuisier, la somme de vu escuz d'or pour avoir fait certaine cloaison d'essil ou meilleu des Lices ^ de Case- nove , pour ce à la raison de xxvii sols vi deniers chacun escu , IX 1. xii s. VI d.

(CC 4 f. 111-165.)

1 . La gravure i»réliminaire , en attribuant l'œuvre à l'évêque Jean Michel , fait foi du nom de l'auteur et se trompe sur sa qualité.

2. Rue Haute-Saint-Martin, près l'hôtel de la Licorne.

3. C'est à peu près la place actuelle de l'Académie.

7.5 II.

(1456.)

A maistre Jehan Daveluys , la somme' âe viii escuz d'or à lui ordonnez prandre sur les deniers de la recepte de lad. Cloaison, par le sieur roy de Sicile, pour avoir faict doubler et mettre au net le pappier de la Résurrection , et y avoir faict les adicions, ainsi qu'il appert par mandement dud. sieur, donné le xxvi* jour de may mil cccclvi , et quittance dud. Daveluys , escripte au dos, pour ce lesd. escuz à la raison de xxvii s. vi d. chacune pièce, vallent à monnoie , xi 1.

A Pierre de Hurion , la somme de x escuz d'or , à présent aians cours, à lui ordonnez par led. sieur roy, pour pareillement avoir habillé les personnages de la Résurrection , et y avoir ad- jousté aucunes adicions, ainsi que plus à plain peut apparoir par le mandement dud. sieur dont cy devant est faicte mention en l'article précédent, pour ce, comme appiert par quictance dud. Hurion, donnée le xix* jour de may l'an mil cccclvi, lesd. x escuz apréciez à monnoies comme dessus , xiii 1. xv s.

A Jehan Duperier , dit Leprieur, la somme de c escuz d'or , à luy ordonnée prandre et avoir, par le roy de Sicile, duc d'An- jou, sur les deniers de lad. Cloaison , pour icelle somme estre emploiée et convertie es faintes et despense du mistère de la Ré- surrection Nostre Seigneur, que led. sieur roy de Sicile avoit entencion faire jouer à la Penthecouste ensuivant le jour et la date du mandement dud. sieur sur ce fait et donné le xxix« jour d'avril mil cccclvi, comme plus à plain peut apparoir par iceluy et par quictance dud. Perier , donnée le ii" jour de may l'an mil cccc cinquante et six..., pour ce lad. somme de cent escuz aprécié à monnoie à la vallour de xxvii s. vi d. chacun escu , vallent à celle raison , cxxxvii 1, x s.

(CG4 f. 165 r% v°.)

in.

(29 juillet 1484.)

A esté ordonné estre donné aux joueurs du mistère * de ma-

1 . Représenté sans doute pour l'entrée du cardinal , qui vint le 25 juillet à An- gers.

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dame Sainte-Barbe, par les mains de M* Jeliun Fallet, la somme de c s. t. (BB 2 f. 32.)

IV.

(1486.)

Le sabmedi matin, xii^ jour d'aoust, eu Conseil de lad. ville, tenu au logeis de M. le gouverneur, estoient iceluy M. le gouverneur, le juge et maire, maistres Pierre Guiot, lieutenant, le juge de la Prévosté, le déan et maistre escolle de Téglise d'An- gers, M* Jehan Beniart esleu , M* Jehan Muret sieur de la Bè- gaure , Jehan Aloif et Jehan Terrault, gardes de la Monnoie , Jehan Bourgeolays, Jehan Lepage, Jehan Barrault le greuetier ;

Pour donner ordre ou fait de la garde et seureté de la ville, pour le mistère de la Possiou de Nostre Seigneur, qui est assigné à estre joué en ceste ville de demain en huit jours , a esté or- donné ce que s'ensuit :

Premièrement ont esté d'oppinion , que on doit donner des deniers communs, pour y ayder à paier les fainctes dud. jeu, cent livres tournois , pourveu que les ouvrages n'en soient retardez, fors lesd. Bernart, esleu, et Ferrault, qui ont esté d'oppinion, que pour ceste matière on se doit assembler en plus grand nombre.

£t pour faire faire silence oud. jeu, ont esté esleuz et commis Messieurs maistre Pierres Guyot, lieutenant criminel; maistre Jeh. Belin, lieutenant civil; M* Jehan Lohéac, juge de la Pré- vosté ; M. l'advocat, M. le procureur du Boy, M. Marc Travers, docteur régent en l'Université; M. le procureur général de l'Uni- versité ; M. l'esleu Duvau, M. l'esleu Bernard, M. le grenetier, M. Jehan Bichomme sieur du Temple, M. de la Tousche Mauviel, Jacques Lecamus, le clerc de la ville.

Item, que durant lesd. jeuz, de chacun des deux coustez de la ville n'y aura que ung portai ouvert, et encores n'y aura que la planche et le guychet ; mais toutes voyes pour le jour seront baillées les clefs au cognoistable, qui pourra faire ouverteure , s'il voit que besoign en soit, jusques à neuf heures.

Item, que à la garde de chascun desd. portaulx y aura xx hom- mes par jour, chascun en son tour, bien armez.

Item, que les xxv hommes qui autres fois ont esté gaigées de

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la ville, seront mis surs , et, en bon habillement de guerre, ac- compaigneront M. le gouverneur et yront par la ville avecques l'un ou l'autre sur ce commis, pour obvier aux inconvéniens des crocheteurs et autres mauvaises gens, pour la seureté et garde de toute la ville et des habitans. '

Item, que chacune nuyt le guet et arrière-guet seront renfon- cez, et en chacun portai y aura ung guet.

Item, sera enjoinct aux hostelliers de la ville et des faubourgs qu'ilz se prennent bien garde quelx gens arrivent à leurs mai- sons, et n'en reçoyvent aucuns de Broychessac * ne d'ailleurs , il y a peste.

Item que les charières et charonneaux , qui sont près de la ville, seront amenez en icelle et y seront durant led. Mistère.

Item, que on fera visiter les cliauffaulx, pour les asseurez, si besoing est, ad ce qu'ilz ne tunbent et que inconvénient n'en ad- vienne.

Item, sera publié à son de trompe inhibition et deffense faicte à tous de porter bastons invasibles ne deffensables par la ville , fors seullemeut ceulx qui sont ordonnez pour la garde d'icelle , sur paine de prinson et d'amende arbitraire.

Item, et sur pareilles peines, que chacun face sillence et ob- béisse à ceulx qui sont ordonnez estre au jeu pour faire lad. sil- lence.

Item, et pour mieulx commancer et avoir sillence, si l'on voit qu'il soit expédiant, sera dicte une messe ou jeu sur ung autel hotmestement droissé.

Item, que durant led. Mistère les chaignes de lad. ville et le portau de Boisnet seront fermez, et les clefs baillées à M. le Maire.

(BB 4 f. 29.)

V.

;i4 août t48G.)

Pour faire présenter et distribuer, durant le mistère de la Passion, du vin qui a esté ordonné estre donné de par la ville aux gens de bien qui sourviendront , ont esté commis et ordon- nez Jehan Ferrault, garde de la Monnoie, et Jehan Barrault; et le feront poier content par le receveur.

(BB 4 r. :} 1 .)

1. BrUsac.

78 VI.

(24 août 1486.)

A esté ordonné que oultre la somme de cent livres tournois donnez sur les deniers communs de la ville, estre baillés pour paier les fainctes du mistère de la Passion, qui se joue présente- ment en ceste ville , sera encores baillé , sur lesdits deniers, la somme de 100 1. t. ou au dessobz d'icelle somme, jusques au paiement desd. fainctes, en voyant par Messieurs du Conseil les receptes et mises qui ont esté faictes par la ville pour paier lesd. mises , ad ce que led. mistère ne demeure imparfaict.

(BB. 4 f. 31 v°.)

VII.

(4 septembre 1486.)

Jehan Fallet, prévost et échevin d'Angers, et receveur des de- niers communs dud. lieu, a rapporté sur le tablier les parties des coutz et mises dud. chauffault qu'il a fait faire pour le sieur de la Forest, gouverneur de ceste ville, qui lui a servy pour le jeu du mistère de la Passion, qui naguères a esté joué en ceste ville, montant à la somme de xxviii 1. iv s. ii d. t.

A esté ordonné à Jehan Barrault, eschevin... la somme de XXVII s. VI d. t. pour louage qu'il a certifié avoir paie de cvi flascons dont luy et Jehan Ferrault, aussi eschevin, commissaires en ceste partie, se sont servyz et aydez à faire la distribution du vin donné de par la ville durant le mistère de la Passion.

L'ordonnance ci dessus contenue et escripte du jeudi, xxvi* jour d'aoust derrenier, touchant le don faict pour le mistère de la Passion, a esté ratiffiée et ordonnée tout de nouvel * .

(BB 4 f. 32.)

t. La minute que possède la bibliothèque de la ville (cartons Grille) contient quel- ques curieux détails que les^ Registres n'ont pas reproduits :

« Ou Conseil de la Mairie d'Angers , le lundi , 4 septembre... sur la requeste faicte dès le jeudi xxiv» jour d'aoust derrenier passé, par Jehan Fallet, eschevin et receveur des deniers communs de lad. ville, pour et ou nom des joueurs du mistère de la Passion de N.-S., qui naguères a esté joué en ceste ville, par laquelle requeste il di- soitque, pour aider à paier les feintes dud. mistère, avoit esté naguères ordonné... la somme de c livres t. seulement , soubz espérance et entencion que par lesd. joueurs

79 VIII.

(1492.)

A Jacquet Perse dit Lanceman, menuysier, demourant à An- giers , et Olivier Lecoustoux, demeurant en la paroisse de Saint- Jean-de-Linières, la somme de iv 1. 1.; c'est assavoir : aud. Jac- quet Perse, menuysier, la somme de lx s. t. pour avoir planchée et clous d'essil les troys estaiges du chauffault de Messeigneurs les maire et esche vins de lad. ville, estans ou parc naguères a esté joué le mistère de Madame saincte Katherine, et aud. Le- coustoux, la somme de xx s. t. pour le payement de vi clayes qu'il a amenées , rendues et destendues aud. parc des jeulx ou davant et sur les pantes dud. chauffault, ainsi que Jehan Doreau et René Touscherousse, commissaire des euyres de lad. ville, ont rapporté oud. Conseil, comme appert par ordonnance de mesd. sieurs les maire et eschevins, faicte... ou Conseil ' de la ville, tenu le vu* jour de septembre mil cccciv'"' douze.

(CC 4 f. 395.)

IX.

(29 octobre 1498.)

... Ou Conseil de la ville d'Angiers , . . touchant l'entrée du

ou leurs commis et députez seroient amassez et recuilliz des deniers qu'il plairoit aux gens de bien, bourgeoys, marchans et autres de la ville donner pour paier et ac- quitter le seurplus desd. faintes; et disoit led. Fallet, que, pour asseurez et recuillir lesd. deniers, ilz avoient commis et depputez Guillaume de Rezeau, marchant de lad. ville et aultres, lesquelx, quelque dilligence qu'ils avoient peu faire, n'avoient peu re- cuillir ne recouvrer que jusques à la somme de xi'^''v livres xvi s. vu den. t. ou en- viron, lesquelles sommes ne suffisoient pas de moult à poier lesd. fainctes, et ne voul- loient les joueux icelle poier, mais vouUoient délaisser led. jeu imparfaict, sinon que on leur voulsist donner de quoy poier et acquitter le seurplus desd. fainctes, requérant led. Fallet que on voulsist encores donner auxd. joueurs jusques à la somme de c. 1. 1., oultre pareille somme de c 1. qui naguères a esté donnée pour paier lesd. faintes; oye laquelle requeste, et ad ce que le jeu dud. mistère ne deraourast imparfaict , qui eust esté on grant scandalle de lad. ville, avoit esté ordonné estre donné auxd. joueurs ou icelle somme de c 1. 1., oultre lad. somme de c 1. 1. naguères à eulx donnée , comme dit est, ou autre somme au dedans d'icelle, qui conviendroit et resteroit à poier pour lesd. faintes, et qu'il sera trouvé estre deu pour le compte de la recepte et mise d'i- celies; lequel don et ordonnance a esté oud. Conseil ratiffié... » 1. Voir BB 8, fol. 43. Les termes sont identiques.

80

roy qu'on dit qui vient en ceste ville, a esté conclud et ordonne ce qui s'ensuit ;

r Monsieur le trésorier Barraud a prins charge de parler au boursier de Sainct-JuUien * et Pierre Leroux, paintre, pour con- férer avecques eulx touchant les motz et faintes qu'il faut faire à l'entrée du roy.

(BB 10 f. 37.)

(30 novembre 1498.)

. . .Ou Conseil de la Mairie d'Angiers... a esté appointé que M. le maire et le greffier de céans se tireront par devers M. le trésorier de Bretaigne et feront aussy aller par devers luy le curé de Saint Jullien et Pierre Leroux, paintre, pour adviser ensem- ble la forme de faire les faintes et les motz qu'il faudra faire et dire à l'entrée du roy.

(BB 10 f. 43.)

1. Il s'appelait Jean de la Croix, /oA. de Cruce{Reg. capilul. de Saint- Julien, Arch. de Maine-et-Loire).

LETTRE

DB

JEANNE D'ARC

AUX HUSSITES.

(Communication de M. Th. Sickel, conservateur des archives de Vienne ' .)

En 1834, M. de Hormayr publia en allemand une lettre par la- quelle Jeanne d'Arc menace les Hussites de tourner ses efforts contre eux s'ils n'abandonnent pas l'hérésie pour rentrer dans le sein de l'Église. Ce document n'était jusqu'à présent connu que par le texte allemand de M. de Hormayr. On ne savait pas non plus d'où il avait été tiré.

Le dernier historien de Jeanne d'Arc a mis en doute l'authenticité de cette lettre. Elle aurait été, suivant lui, fabriquée en Allemagne , la réputation de Jeanne d'Arc était devenue très-populaire. M. Wallon ne se fût peut-être pas arrêté à cette hypothèse s'il eût pu remonter à l'origine du document.

En examinant les registres de la chancellerie de l'empereur Sigis- mond , aux archives I. et R. d'Autriche , à Vienne, j'ai retrouvé la source d'où la pièce a être tirée par feu M. de Hormayr, autrefois attaché à ce dépôt. C'est un formulaire à l'usage de la chancellerie impériale, coté D, et intitulé Formelbuch v. Sigismunds. Au fofio 98 de ce manuscrit, parmi différentes lettres émanées d'autorités ecclé- siastiques , j'ai rencontré la lettre de Jeanne d'Arc , dont il importe avant tout de donner la teneur.

1. Nous sommes heureux de publier dans la Bibliothèque de V École des chartes l'important document que M. SiCkel a bien voulu nous envoyer par l'intermédiaire de M. Huillard-Bréholles. Les notes qui l'accompagnent nous paraissent mettre hors de doute l'authenticité d'une pièce qui a été rejetée par le dernier historien de Jeanne d'Arc. Mais on verra qu'au fond l'opinion de M. Sickel diffère peu de celle de M. Wallon. Nous saisissons cette occasion pour exprimer l'admiration avec laquelle nous avons lu l'éloquent ouvrage que l'Académie française vient de récompenser d'une manière si éclatante. L. D.

1- {Cinquième série.) 6

82 Jésus. Maria.

Jam dudum michi Johanne puelle rumor ipse famaque pertulit quod, ex veris christianis heretici et sarraceDi[s] similes facti, ve- ram religionem atque cultum sustuUstis assumpsistisque supers- titionem fedam ac nefariam, quam dum tueri et augere studetis, nulla est turpitudo ncque crudelitas quara non audeatis : sacra- menta ecclesie labefactatis, articulos fidei laniatis, templa diruitis, siraulacra, que memorie causa sunt confecta, perfringitis ac suc- cenditis. Kristianos quod vestram teneant fidem trucidatis. Quis hic vester furor est, aut que vos insania et rabies agitât? Quam Deus omnipotens, quam Filius, quam Spiritus Sanctus excitayit, instituit, extulit et mille modis mille miraculis illustravit , eam Yos fidem persequimini, eam evertere, eam exterminare cogitatis. Vos vos ceci estis et non qui visu et oculis carent. Numquid cre- ditis inipunes abituros , aut ignoratis ideo Deum non impedire vestros nefarios conatus permit^reque in tenebris vos et errore versari, ut quanto magis in scelere eritis et sacrilegiis debachati, tanto majorem vobis penam atque supplicia paret? Ego vero, ut quod verum est fateor, nisi in bellis anglicis essem occupata , jam pridem visitatum vos venyssem ; verumtamen nisi emenda- tos vos intelligam, dimittam forte Anglicos adversusque vos pro- ficiscar, ut ferro, si alio modo non possum, banc vanam vestram et obscenam superstitionem exterminera, vosque vel heresi pri- vem vel vita. Sed si ad katliolicam fidem et pristinam lucem red- dire mavultis, vestros ad me ambasiatores mittatis, ipsis dicam quid illud sit quod facere vos oporteat ; sin autem minime (?) et obstinate vultis contra stimulum calcitrare, mementote que dampna sitis et facinora perpetrati meque * expectetis summis cum viribus humanis et divinis parem omnibus vieem relaturam. DatumSuliaci XXIÏP Martii.

Bohemis hereti{ci)s. Pasquerel.

Cette lettre est datée de Sully, le 23 mars [1430 n. s.], et non pas du 3 mars, comme portait la version de M. de Hormayr. La nouvelle leçon s'accorde parfaitement avec les dates des lettres que Jeanne écrivit de Sully aux habitants de Reims , le 16 et le 28 du même mois de mars. Une autre particularité non moins importante à rele- ver, c'est que, dans le Formulaire, le nom du secrétaire a été figuré avec une abréviation [Pasq'rel) ; il y est entouré de traits et de para-

1 . Dans le manuscrit, neque.

83

plies, et n'a pas été écrit avec les caractères usités dans le corps du manuscrit. En un mot, c'est une signature que le copiste paraît avoir fidèlement dessinée, soit d'après l'original même de la lettre, soit d'après une transcription figurée. Le Formulaire de Sigismond offre d'autres exemples du soin avec lequel on reproduisait des signatures dont les éléments n'étaient pas toujours faciles à analyser.

Pasquerel n'a jamais joui d'une grande célébrité. Son nom n'a pas pénétrer jusqu'en Bohême, sinon par la lettre en question. Il n'est donc pas possible que cette lettre ait été fabriquée en Bohême. Je vais plus loin. Pasquerel a joué un rôle si peu important que, même en France , l'aumônier de Jeanne ne devait être connu que de son entourage. Cette circonstance, rapprochée de l'exactitude de la date, m'amène à considérer cette lettre comme composée, écrite et signée par Pasquerel. Je ne crois pas possible d'en contester l'authenticité. Mais il faut bien s'entendre sur le sens que j'attribue ici au mot d'au- thenticité. Comme M. Wallon l'a très-justement remarqué, Jeanne d'Arc n'a jamais porté ses vues au delà de la France. Aussi n'ai-je pas la pensée d'attribuer à \q. Pucelle , ni même à ses confidents , la première idée de la lettre aux Hussites. Cette démarche a être provoquée soit par un Bohémien qui voyageait alors en France , soit par une personne étrangère à la Bohême, qui aura pensé que le pres- tige du nom de Jeanne serait assez puissant pour opérer la conver- sion des hérétiques. On aura fait entrevoir à Jeanne la possibilité de ramener dans le sein de l'Église une nation égarée par l'erreur. Ce motif n'était-il pas suffisant pour la décider à charger son aumônier d'écrire en son nom aux Hussites. Elle n'aura point d'ailleurs pris part à la rédaction de la lettre , de sorte qu'il n'y faut pas chercher les mêmes caractères que dans les lettres dictées par l'héroïne elle- même.

Tel est le genre d'authenticité que je crois pouvoir attribuer à la lettre dont je viens de publier le texte original. A mes yeux, ce do- cument ne prouve pas que Jeanne d'Arc se soit spontanément occu- pée des affaires d'un peuple étranger. D'accord avec M. Wallon, je ne crois pas qu'elle ait jamais songé à d'autres entreprises qu'à la guerre contre les Anglais. Selon moi, la lettre aux Hussites ne peut être citée que pour montrer combien la Pucelle était respectée de son vivant dans les pays les plus éloignés. A ce titre, il importait de mon- trer sous son véritable jour une pièce dont la source n'avait pas été indiquée, et qu'on n'avait encore jugée que d'après une traduction imparfaite.

6.

BIBLIOGRAPHIE.

Essai sur l'origine de V épopée française et sur son histoire au moyen âge; par Ch. d'Héricault. Paris, Franck, 1860.

Cet opuscule est la réunion d'articles qui ont paru dans le Journal géné- ral de instruction publique à propos de la publication du Cycle carlovin- gien, qui se fait actuellement sous la direction de M. Guessard.

M. d'Héricault a eu pour but de « donner au public des notions généra- « les sur la division, l'origine et le développement de ces poèmes encore si « peu connus... Le point principal de la difficulté, dit-il, consiste en « ceci, que les documents sur lesquels nous devons surtout nous appuyer « sont du douzième siècle au plus tôt, et qu'il nous faut cependant avec leur « aide arriver à deviner une partie importante de l'histoire littéraire duneu- « viènie au onzième siècle. » Il y avait, suivant moi, une autre difficulté, c'est que ces documents sont pour la plus grande partie inédits, et, à moins de les avoir lus en manuscrit, il fallait se résigner à être très-incomplet ou à répéter ce qui avait été dit jusqu'ici sur le même sujet. Mais M. d'Héricault n'a pas cru devoir se borner à ce rôle modeste ; il y a beaucoup de personnalité dans son œuvre, c'est son mérite et en même temps son défaut. Il ne mé- nage pas Fauriel , et lui reproche vertement « son érudition vague et ses « connaissances insuffisantes sur nos chansons de geste; » cependant M. d'Héricault est un homme juste, il craint que sur sa parole on n'ait plus qu'une estime médiocre pour l'auteur de Y Histoire de la poésie p7'ovençale; aussi veut-il bien ajouter: « Je le dis à l'honneur de M. Fau- « riel , et quoique ses théories fondamentales aient peu d'adversaires plus « décidés que moi, je crois que de telles erreurs valent mieux que le si- « lence. » (P. 4.)

Cela fait, notre auteur attaque résolument sa matière, ne reculant devant aucune des questions que soulève l'étude de cette partie si importante et en- core si imparfaitement connue de notre littérature, suppléant trop souvent, lui aussi, à « ses connaissances insuffisantes sur nos chansons de gestes » par ces considérations vagues et générales qu'il est aussi difficile d'at- taquer que de défendre , et à l'absence de preuves par l'affirmation ; mais lorsque, pour fonder une théorie, M. d'Héricault descend dans le détail des faits, il lui arrive fréquemment de se tromper, et, comme il ne manque pas de généraliser tous les principes qu'il pose, on comprend que ses erreurs doivent avoir des conséquences extrêmes. Ce que je dis, il serait facile de le vérifier en examinant une à une toutes les propositions de ce livre; mais, sans entrer dans une critique détaillée qui atteindrait sans peine d'énormes proportions, il est un point, un seul, mais capital, que je veux discuter, c'est la question de l'origine de notre épopée ; je la choisis de pré- férence parce qu'elle a le double avantage de présenter un grand intérêt et

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de nous donner un excellent exemple des vices de la méthode que suit M. d'Héricault.

11 existe un chant francique composé pour céléhrer la victoire remportée à Saucoiir, en 881, par Louis lil sur les Normands \ D'un autre côté, M. de Reiffeiiberg a publié, dans l'introduction qui précède le second volume de Philippe Mouskes , un fragment de six cent cinquante-deux vers , appar- tenant à un poëuie français qui, autant qu'on en peut juger par cet unique fragment et par divers textes du moyen âge, racontait la lutte de Louis contre les Normands. C'est sur le rapprochement de ces deux faits que M. d'Héricault fonde sa théorie : pour lui le chant francique est le point de départ, et le poëme français le point d'arrivée de la chanson de geste : « Ce chant de 881 , dit-il, démontre clairement que c'est surtout dans « la langue franque que se trouvent toutes les cantilènes héroïques. » (P. 16.) Il semble qu'il eût été sage de ne point tirer une induction aussi gé- nérale d'un fait unique, et qu'on devrait hésiter avant d'assigner d'une façon absolue une origine germanique à une épopée aussi essentiellement fran- çaise que la nôtre. Mais que dira-t-on si le rapport qu'établit M. d'Héricault entre le chant francique et le poëme français se trouve n'avoir aucun fondement ? Et c'est pourtant ce qui deviendra indubitable pour quiconque aura examiné avec soin les deux pièces du procès.

Le poëme francique est un éloge du roi Louis en même temps qu'un chant d'action de grâces pour la victoire qu'il vient de remporter ; il a été composé du vivant même du roi, et sans doute immédiatement après la bataille, à laquelle Louis ne survécut pas longtemps ; on lit en effet à la fin :

Dieu soit loué ! Louis fut vainqueur. Grâces à tous les saints ! La victoire fut à lui . . Couservez-le, Seigneur, dans sa force !

Quant au poëme français, c'est une chanson de geste, ancienne sans doutp, comme le montrent les formes toutes particulières de sa versification 2, mais ayant tous les caractères d'un poëme narratif fondé sur de vieilles tradi- tions, et composé à une époque la légende avait eu le temps de se former, au onzième siècle, selon toute apparence. Encore bien que nous n'en possé- dions qu'un court fragment, nous pouvons cependant, grâce à l'analyse que

1. Publié d'abord d'après une copie de Mabil'on dans le Thesaunis antiquitatmn teutonicarvni de Schilter, et reproduit dans les Histor. de France, t. IX, p. 99, ce texte précieux a été imprimé plus correctement par M. Hoffmann de Fallersleben dans les Elnonensia , et depuis par M. Depping {Histoire des expéditions mari- times des Normands, appendice), qui y a joint une traduction. Une autre tra- duction en a été donnée en 1838 par M. Eichof f ( Cot/rs de litter. allem., p, 150), et uae troisième par M. E. du Méril, dans ses Mélanges archéologiques et litté- raires, p. 304.

2. Elle est en tirades monorimes de vers de liuit pieds, et on y trouve une sorte de refrain, ce qui est une preuve de plus de la justesse de cette opinion, que dans l'o- rigine les chansons de geste étaient chant<^es.

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Ph. Mouskes nous en a conservée % et à un texte du Chronicon Cen- tulense ^ nous faire une idée assez exacte de ce qu'il contenait. Deux personnages surtout y jouaient un 'grand rôle : Tun, Gormond, le roi des Danois , l'autre Isembard, seigneur de la Ferté en Ponthieu, qui, ayant à se plaindre de Louis , engagea Gormond à envahir le nord de la France. Ces deux hommes avaient pris dans la légende une telle importance qu'elle est souvent désignée au moyen âge par leur nom; les textes réunis par Fauriel à la fln du troisième volume de sou Histoire de la Poésie provençale ne permettent aucun doute à cet égard. Or de ces deux personnages il n'est pas dit un mot dans le chant francique ; il est donc bien évident que nous avons deux ouvrages com- plètement différents d'intention comme d'origine, et qui, bien qu'ayant pour fondement un même fait historique, sont néanmoins tout à fait indépen- dants l'un de l'autre.

C'est cependant sur cette hypothèse que le poëme français ne serait qu'un développement du chant germanique, que IM. d'Héricault fonde toute sa théorie sur l'origine de notre épopée. « Cette cantilène, dit-il, vient nous « apporter une preuve matérielle et irrécusable de la vérité de notre théorie (( sur l'origine de l'épopée française. » (P. 72.) Je crois, au contraire, que cette cantilène serait une preuve de la nullité de l'influence germanique sur notre littérature, puisque le poëme français, ayant au fond le même sujet que le chant en question, en diffère essentiellement, tellement que, selon toutes probabilités, son auteur ne connaissait aucunement l'hymne de 881.

Ainsi tombe la théorie de M. d'Héricault, et il serait superflu de discuter les arguments de moindre importance par lesquels il cherche à la soutenir. Il est un point cependant que je ne puis passer sous silence, parce qu'il montre avec quelle insuffisante préparation M. d'Héricault a entrepris l'étude des origines de notre littérature. Parlant du fFaltharius, il le considère comme « le premier poëme en qui nous puissions constater une « ressemblance réelle avec nos poésies épiques; » il en place la composition au commencement du onzième siècle. « Ce poëme, ajoute-t-il, est écrit en latin, •I et cette particularité peut nous faire supposer qu'à la date de sa composi- « tion, au onzième siècle, la langue romane n'avait pas encore le ton assez « puissant, le souffle assez vigoureux, une existence assez régulière, pour « chanter des poèmes de cette étendue,et qu'elle n'était pas encore assez gé- « néralement admise et respectée par la race franque pour célébrer les héros « qui l'intéressaient à peu près exclusivement. » Et plus loin : « Il

1. Vers 14069-14297.

2. Dom Bouquet, t. VIII, p. 273. On lit dans ce texte intéressant : -< Sed quia quo- /l(<uj P '/ ^^^'^ •'^it factum non solum historiis, sed etiam patriensium memoria quotidie reco-

' litur et cantatur, etc. » Il s'agit ici de chants en langue romane et non en langue tu-

l^-ni,i^J< desque; par conséquent il ne faut point rapporter ce texte à la cantilène francique de 881. C'est ce qu'a démontré M. Willems dans les Elnonensia, et M. de Rciffen- berg s'est rangé à son opinion. Voy. Ph. Mouskes, t. II, |). cccxxin et 74t.

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« esl certain d'après le /A a/Mar/iw, qui est le frère latin de notre Chanson « de gestes, que si au onzième siècle notre épopée n'avait pas encore « un instrument suffisant , du moins elle était prête comme idée. " (P. 18.) Il y a dans ce peu de lignes une quantité d'erreurs d'autant plus impardonnables que maintenant, grâce aux travaux de la critique alle- mande et surtout de Jacob Grimm, on est arrivé à des résultats certains au sujet de ce poème; c'est ici qu'il eût été sage de se séparer de Fauriel, qui voulait enriciiir de cet ouvrage la littérature provençale'. Le Jf^atharius est la rédaction latine faite au dixième siècle, et en Allemagne de tt-àditions germaniques qui paraissent remonter au sixième. Loin d'être le frère la- tin de notre chanson de geste , il n'est même pas son compatriote ; il ne pouvait donc en aucune façon être écrit en langue romane; c'est une œuvre toute germanique et qui ne saurait à aucun titre figurer dans notre littérature *.

D'ailleurs, à ne considérer les choses qu'au point de vue de la vrai- semblance^ y a-t-il rien de moins probable que d'admettre qu'à une cer- taine époque des chants germaniques se seraient transformés en chan- sons de geste romanes ? « Un jour, dit M. d'Uéricault, la langue vulgaire , « la langue romane ou plutôt la langue française sera assez formée « pour pouvoir chasser de la pensée des savants la langue latine 3, pour « pouvoir remplacer sur les lèvres des Francs la langue germaine * ; elle « sera assez forte pour supporter une poésie de longue haleine, et elle ne

1. Voy. le chap. XII de VHist. de la Poésie provençale Trompé par le rapport d'érudits allemands qui attribuaient au neuvième siècle l'un des mss, du Waltharius, celui de Carisruhe, Fauriel a été amené à reculer la date du poème jusqu'à cette épo- que; mais, d'après M. J. Grimm , le ms. n'est que du commencement du onzième» d^vt. // ou du onzième siècle selon M. I. von Arx, l'un des collaborateurs de M. Pertz. (Voy.

Vertz, M onumenta, II, 118, note 92.)

2. M. J. Grimm a cité dans sa préface des Lateinische Gedichte des X und XI Jh. (Gottingen, 1838) un texte décisif des Casus S. Galli : dansée passage, Ekke- hart rv, l'auteur de l'oim-age, rapporte qu'Ekkehart l"", mort doyen de S. Gall, écrivit dans sa jeunesse Vitam Waliharii manu fortis, quam... pro passe et nosse nos- tro correximus ; barbaries entm et idïomata ejus Teutonem adhuc affectantem repente latinum fieri non patiuntur. (Pertz, Monumenta, 11, 118,) Or cet Ekke- hart P"- mourut le l""" janvier 973, et i-robablement dans un âge avancé, puisqu'il était doyen. M. J. Grimm croit donc pouvoir placer l'époque de cette première ré- daction du Waltharius entre 920 et 940. Ekkehart IV, le coirecteur du poëme, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans le passage que je viens de citer, vivait de 980 à 1036 (voy. Pertz, II, 75) , mais sa révision paraît s'être bornée au style, et c'est sans doute à lui que nous devons lés maladroites imitations de Virgile qu'on y remar- que— Sous le titre à'Anmerkiingen znm Waltharius, le D"" Aug. Geyder a publié une v «Titique judicieuse du travail de Fauriel, dans la Zeitschri/tfur deutsches Altcrthum dcHaupt. (Année 1854, p. 145-166 )

3. Pour les savants, ce jour-là est arrivé aux environs du dix-septième siècle.

4. Et cet autre vers le septième, étant exceptée toutefois l'Austrasie.

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« se contentera plus de bégayer avec le populaire les paroles de la vie vul- « gaire... Alors le génie des Francs lui confiera les instincts épiques, etc. » (P. 16-17.) Que c'est mal comprendre la formation des langues, et celle aussi de la poésie populaire ! Est-ce que le peuple fait de ces réflexions ? Sait-il si la langue qu'il parle est formée ou non ? et lorsqu'il veut exprimer par des chants les exploits traditionnels de ses ancêtres, va-t-il, comme Dante, hésiter entre deux ou trois idiomes? Et si l'on croit que les Francs, les Francs- Austrasiens*, avaient seuls des chants héroïques, m'expliquera-t-on comment leur poésie a pu, du dixième au onzième siècle, revêtir la forme romane, et, ainsi travestie, devenir populaire et nationale pour toute la France ? Car» est le nœud de la question, il s'agit de savoir comment s'est opéré ce pas- sage d'une langue a l'autre, difficulté d'autant plus insurmontable qu'il s'agit d'une littérature populaire et d'inspiration. M. d'Héricauit essaye en vain de la résoudre : s'appuyant sur ce fait, que le fFaltharius est écrit en latin, « on pourrait, dit-il, présumer de que les cantilènes héroïques ne passè- «■ rent pas directement du franc dans la langue vulgaire, et qu'elles firent « leur noviciat, si je puis dire, sous l'enveloppe de la langue latine. Je n'ose « pas insister sur cette dernière présomption, en faveur de laquelle il ne m'a « pas été permis de rencontrer des arguments suffisants. » (P. 18.) L'énoncé seul d'une pareille proposition suffit pour en démontrer l'mvraisemblance, mais, même comme présomption, elle ne peut subsister, puisque le Wal- tharius appartient au cycle des Nibelungen, et non au cycle cailovingieu, <^t qu'il ne saurait conséquemment être invoqué ici.

Rejetons donc cette idée, que notre épopée française serait germanique à l'origine. Sans doute il se peut que l'esprit franc soit pour beaucoup dans ce caractère guerrier et aventureux qui la distingue ; mais de à n'y voir que le développement de cdx\\x\èn&& franciques, la distance est grande ; c'est ro- manes qu'il faut dire ^ : romane dès son apparition au onzième siècle, fon-

1 . Cette distinction, M. d'Héricauit ne la fait pas, et c'est sans doute par distrac- tion qu'il dit : « Les cantilènes, jusqu'au dixième siècle, sont composées en langue franque>- (p. 72) ; il n'ignore pas que, hors certaines parties de l'Austrasie, on ne parlait en Gaule que cette lingua romana dont les serments de 842 nous ont con- servé un si précieux échantillon .

2. Quel est le sens du mot cantilena dans les chroniques du moyen âge antérieu- rement au dixième ou au onzième siècle ? Si, à partir de cette époque, dans Albéric des Trois -Fontaines, par exemple, ou même dans le Chronicon centulense, on s'ac- corde généralement à y voir l'équivalent de nos chansons de geste, avant, on est disposé à le traduire par chant ou chant populaire, mais il se pourrait aussi que l'opi- nion de ceux qui, dès l'origine, lui donnent le sens de chanson de geste, fût fondée ; et ce qui me porterait à le croire, c'est que la cantilena ou carmen publicum de Clotaire II, dont quelques vers nous ont été conservés par l'auteur de la vie de saint Faron, paraît avoir été non un simple chant, comme celui de la bataille de Saucour, mais un poëme narratif. Cela étant, la filiation des chansons de geste devient facile à suivre : les cantilenx carlovingiennes auraient succédé à des caniilenas en latin rustique plus anciennes, et, grâce à cette forme flottante qui est le propre de la poésie

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dée sur des traditions romanes, célébrant des liéros romans, elle appar- tient tout entière à notre littérature, et, loin de la confondre à l'origine avec l'épopée germanique, nous devons la lui opposer comme son digne pendant.

Je ne poursuivrai pas plus loin cette critique ; le reste du livre de M. d'Ué- ricaiilt est moins paradoxal que le commencement^ et, abstraction faite de quelques idées trop ingénieuses et d'erreurs de détails, nombreuses surtout dans la classification que l'auteur fait de nos chansons de geste, on peut considérer les deux derniers tiers de cet ouvrage comme un utile résumé des faits acquis jusqu'à ce jour. Mon but, c'était de détruire cette idée si essentiellement fausse de l'origine germanique de notre épopée^ et je pense l'avoir atteint en établissant : qu'il n'y a aucun rapport de filiation entre le chant de 881 et la chanson d'Isembard et Gormond ; que l'hypothèse de la transformation de chants franciques en chansons de geste françaises est contraire à l'idée d'une poésie populaire et natio- nale. Peut-être trouvera-t-on qu'il était inutile de discuter à fond une thèse qui tombe d'elle-même, mais l'ignorance des origines de notre littéra- ture est si générale que les idées de M. d'Héricault, propagées par le princi- pal organe de la science universitaire et acceptées déjà, bien qu'avec certai- nes restrictions, par des critiques qu'on pourrait croire autorisés, parvien- draient sans doute à faire leur chemin dans le monde^ si un examen sévère ne venait en faire justice.

Paul Meyer.

Histoire du droit criminel des peuples modernes, considéré dans ses rapports avec les progrès de la civilisation , depuis la chute de l'em- pire romain jusqu'au dix-neuvième siècle; par Albert Du Boys. Paris, Durand, 1860, in-8", t. III.

Le nouveau volume que vient de publier M. Albert Du Boys est consacré à l'histoire du droit criminel en Angleterre, depuis la conquête des Nor- mands jusqu'au règne de Charles II. Cette longue période de six siècles est, dans la pensée de l'auteur, celle qui vit naître, fleurir et disparaître la féodalité dans la Grande-Bretagne. Sans doute l'adoption, sous Charles II, de V H abeas corpus, est un fait capital qui doit faire époque dans l'histoire de la législation anglaise, et peut être avec raison considérée comme le point de départ d'une ère nouvelle pour le droit public de l'Angleterre : toutefois il